1ère partie : dépolitisation et esthétique du combat

Les médias et les élections (I)

Le 28 juin 2004 se sont conclues les élections fédérales au Canada, avec la réélection du Parti libéral. Des élections, ça signifie une campagne électorale, donc davantage de politique dans les médias et davantage de médias dans la politique. Dans quel sens, à quel degré, les médias agissent-ils sur la politique et sur la participation des citoyens ?

Il faut se garder des réponses toutes faites et sans nuance à cette question : d’un côté ceux qui accusent les médias de manipuler l’opinion publique, de l’autre ceux qui refusent de voir dans les médias autre chose que les reflets d’une réalité déjà existante. La vérité est ailleurs, car les médias ne « contrôlent » pas la politique, ni l’opinion des masses de façon certaine, pas plus que la politique ne « contrôle » les médias. Mais jamais non plus les médias ne renvoient-ils le simple reflet d’une réalité intégrale, comme si la société n’avait pas déjà intégré les modes de représentation institués par les médias. Ceux-ci ne sont pas un miroir lisse, une place publique neutre où convergeraient la réalité politique et la réalité sociale. Et il n’y a pas, séparément, la politique et les médias ; la politique est d’avance la politique transformée par son rapport avec les médias.

La réflexion de la réalité et sa transformation par les médias s’effectuent simultanément, dans une forme tautologique. Par exemple, si les médias ont semblé inciter plus de gens à voter pour tel parti, c’est qu’ils perçevaient dans la réalité un mouvement en faveur de ce parti, et inversement, plus de gens sont susceptibles de voter pour ce parti du moment que celui-ci jouit d’une représentation favorable dans les médias.

La discussion tombe à plat si l’on se borne à imputer aux médias une influence directe sur l’opinion des gens, sur le choix que font les électeurs, ou à l’inverse, à réfuter cette éventualité. Le vote des citoyens est bien sûr traversé de part en part par la représentation médiatique des candidats, mais l’impact global, plus déterminant, de la machine médiatique sur la politique, n’est pas dans une quelconque manipulation ponctuelle des points de vue en faveur de tel ou tel parti, mais dans l’institution plus problématique et durable d’un certain rapport avec la politique. Il faut s’inquiéter des conditions d’existence du politique pour l’électeur bombardé par les réseaux d’information.

Faible taux de vote et appel aux « jeunes »

Un peu partout en Occident, les taux de participation au vote dégringolent depuis environ un quart de siècle. Au Canada, ce taux de participation est descendu à des niveaux records lors des élections fédérales de 2004, se maintenant à peine au-dessus de la barre des 60% dans l’ensemble du pays, et juste en-dessous au Québec. Donc 40% de la population ne vote pas. Déplorant la situation, l’État et les médias ont semblé cette fois-ci prendre le problème de front : le taux de participation, la « dépolitisation des jeunes », ont été des sujets abordés tout au long de la campagne, et des publicités télévisées, dont l’une destinée aux jeunes, devaient inciter les gens à aller voter le 28 juin.

La première absurdité notable, presque trop flagrante pour être consciente, est que pendant tout ce temps où les médias ont tourné autour de la question du taux de participation, du « désintérêt » croissant pour la politique, au fil des reportages, des données statistiques et des avis d’experts, jamais n’ont-ils une seule fois évoqué leur propre rôle dans cette problématique. Ils se comportent à tout moment comme étant extérieurs à une situation qu’ils ne font que rapporter, non impliqués dans une affaire qui concerne la relation entre les politiciens et les citoyens. Mais où se définit principalement cette relation entre les politiciens et les citoyens, sinon dans les médias ? Non seulement s’excluent-ils de l’équation, mais jamais non plus n’arrivent-ils ainsi à éclairer le moindre aspect du problème.

Quelle est en fait la réalité sociale qui se profile derrière le désengagement d’une large part de la population à l’égard des instances démocratiques ? Et le problème de la « dépolitisation » se réduit-il au fait de voter ou non, c’est-à-dire, ne peut-on pas concevoir qu’une certaine proportion des gens qui votent ne sont pas plus « politisés » qu’une certaine proportion des gens qui ne votent pas ?

On ne peut exclure une certaine désintégration de la solidarité dans nos sociétés pour s’expliquer ce phénomène, mais la question du désengagement politique, dans toute sa latitude, est aussi liée à de multiples problématiques de la sphère politique, dont on pourrait distinguer trois ordres. D’abord la crise de l’État lui-même, l’effritement de sa légitimité et de son pouvoir effectif, par rapport à d’autres forces, dont le libéralisme économique. Retrait, dérégulation, popularité des questions sur la « taille » de l’État : c’est le vascillement de l’État moderne comme forme du politique. Ensuite, le contenu de la politique et l’exercice du pouvoir connaissent une dérive : langage incessamment « stratégique » des relations publiques, enlisement technocratique des processus de décision, sujets sensibles de débats parlementaires relégués à d’autres instances (comités d’études, tables d’experts, cours de justice…), futilité d’une certaine part des enjeux activement débattus (on dit que la politique n’adresse plus de « grands enjeux », ou qu’il n’y a plus de « grands projets » politiques).

On pourrait ajouter qu’à travers cette relativisation de l’instance politique se dessine aussi une crise du principe de représentativité dans l’État démocratique : candidats transfuges qui, en passant d’un parti à un autre, rendent incertaines les allégeances idéologiques, accès au pouvoir par des voies externes aux mécanismes démocratiques (guerres de clans à l’intérieur des partis, poids des caisses électorales, accès au pouvoir politique de gens qui ont déjà du pouvoir autrement : Bush, Berlusconi, Martin…) et puis, tel qu’évoqué plus haut, le règlement des questions épineuses se déplace des élus vers des circuits d’expertise, de consultants, de droit (donc vers des « non-élus »).

Ces deux aspects du problème, le devenir de la forme de l’État et l’exercice concret du pouvoir, décrivent donc un certain glissement de la politique qui ne peut être étranger à la « dépolitisation ». Un constat certes sommaire et injuste (et ce que nous décrivons n’a-t-il pas toujours fait partie de la politique moderne ?), mais de fortes tendances vont en ce sens. Le troisième ordre des problématiques en cause, ce sont les médias. Pour le commun des citoyens, la politique est la politique telle que présentée par les médias. La réalité sociale et politique s’échouent dans une représentation collective dominée par le format, les modes et le langage prescrits par les médias. De plus, une large part de l’information n’est que transmission des divers messages des groupes d’intérêts et des résumés de communiqués de presse. Mais le fait le plus marquant du travail des médias en regard de la politique, et d’autant plus dans une campagne électorale, c’est le développement d’une « expertise de la stratégie », et de son complément, l’expertise de la « prédiction ». Bien peu d’efforts sont investis dans l’éclaircissement des enjeux, du contenu de la politique, car les médias s’appliquent avant tout à commenter la stratégie des organisations politiques qui se disputent le pouvoir, et à émettre des prédictions sur ce qui pourrait arriver.

À la suite d’un débat ou d’un discours important, les réseaux d’information télévisés offrent un retour critique, explicatif, un épilogue avec experts de service, non pour exposer les enjeux « derrière » le discours, ou pour comparer les propos des candidats entre eux et par rapport à la réalité des enjeux, mais seulement pour analyser la dimension stratégique du débat, pour évaluer la « performance » des politiciens. Lors du discours de Bush annonçant le départ en guerre contre l’Irak, un commentateur du réseau CBC déclara, avec tout le sérieux de rigueur, qu’il attribuait une note de 9 sur 10 à Georges Bush pour sa « performance », parce qu’il avait su « inspirer confiance aux Américains ».

« Confiance ». C’est d’ailleurs à un code de sentiments que les médias s’efforcent de réduire le rapport des citoyens à la politique. Peur, confiance, vangeance, satisfaction, frustration… Ces termes sont de plus en plus à l’avant-plan de « l’information » politique. Ils font même l’objet de calculs objectifs, utilisables, on parle de « cote » de popularité, de confiance, de méfiance, avec données en pourcentages à l’appui. Mais que peut signifier que la cote de confiance à l’endroit de Paul Martin ait gagné ou perdu 2 points depuis la semaine précédente ? Quelque chose sans doute, dans une oscillation ambigüe de la perception des gens, mais enfin peu de choses, politiquement, certainement pas pour justifier que cette donnée fasse la manchette des infos politiques.

Dans ces circonstances, le citoyen-téléspectateur reçoit-il l’information lui permettant de se « politiser » ? À quoi l’encourage-t-on à s’intéresser, quand on veut le secouer de sa torpeur pour qu’il aille aux urnes ? À la « performance stratégique » des politiciens ?

Pour les médias, la logique est plus simple : si les gens ne s’intéressent pas assez à la politique, il doit simplement falloir que celle-ci soit plus « intéressante », ce qui appelle de leur part une réinjection de stimulants médiatiques, communicationels, télévisuels, et non des façons de repenser l’information politique. Et quand il s’agit d’encourager le vote, les médias comme l’État n’exposent nullement les raisons qui devraient motiver ce geste, ils disent seulement : « exprimez-vous ! ». L’un des messages télévisés destinés aux jeunes montre un concert de rap (il fallait bien suivre le profil marketing de la clientèle cible !). Des rapeurs s’avancent au micro à tour de rôle, puis l’un d’eux, lorsque vient son tour, reste muet, et le public devant lui s’immobilise et demeure confus. À la fin on nous dit : « Pourquoi ne pas vous faire entendre quand vous en avez la chance ? ». Bref, on s’adresse aux jeunes comme s’il n’y avait pas de différence entre un vote aux élections et un vote à Star Academie.

Élections Canada, en collaboration avec des écoles secondaires d’un bout à l’autre du pays, supervisait un nouveau projet intitulé « Vote étudiant 2004 », afin d’initier les futurs électeurs à l’exercice démocratique. Les résultats de cette élection fictive et éducative furent plutôt surprenants, puisqu’on apprenait que les moins de 18 ans auraient élu… Le Parti conservateur! Cette expérience fut donc des plus révélatrices, pas de la pensée politique des adolescents, mais de la façon dont la politique est représentée. Car faudrait-il croire que les jeunes partagent réellement les idées de Stephen Harper, ou que tout simplement ils ont adhéré à ses promesses de « changement », son « calme » et ses yeux bleus clairs? ([Radio-Canada.ca, Vote étudiant 2004->http://www.radio-canada.ca/url.asp?/nouvelles/elections/federales_2004/index.shtml])

Esthétique du combat (« Lot’s of heat, not much light »)

Nous disons que l’État vascille, que le politique s’effrite, que le statut représentatif des élus est de moins en moins certain, et que les médias ne savent formuler le contenu des enjeux. Pourtant la politique est omniprésente, quotidiennement au centre de l’actualité, et pas seulement en campagne électorale. Alors de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce qui nourrit les médias ?

Les médias travaillent surtout à « réchauffer » l’atmosphère politique, à dramatiser les tensions, entretenir des suspenses, multiplier les intrigues… À vouloir rendre la politique justement « plus intéressante », au sens de « captivante », comme une télé-série.

C’est l’exercice du pouvoir qui intéresse les médias, et non ses fins. D’ailleurs, et il serait intéressant de mener une étude plus précise à ce niveau, ce sont les luttes internes dans l’organisation politique qui forment la plus grande part de l’information livrée aux citoyens : montée des tensions, affrontements verbaux, congédiements, enquêtes internes, démissions, propos controversés qui donnent lieu à l’enchaînement habituel des dénonciations, excuses, etc… Les médias sont friands de ces rebondissements, et les politiciens sont bons complices de cette chronique des « jeux du pouvoir », leur offrant constamment ce type de scénario. Combien de débats houleux, dans les dernières années, tant au fédéral qu’au provincial, ont vu l’opposition exiger la démission d’un membre du parti au pouvoir, et les médias créer la surenchère de cet affrontement ? Scandales financiers, errance ou dysfonction d’un programme gouvernemental, examen du compte de dépense d’un ministre… Et le manège se met en marche. Les médias sont alors surexcités ; on identifie les joueurs en place, on suit l’intrigue, on construit le suspense, on analyse les coups… Si hier encore on pouvait déplorer une politique-spectacle, nous sommes vite passés à une politique-feuilleton.

L’ascension de Paul Martin au pouvoir avant les élections, en remplacement de Jean Chrétien, fut typique de cette tendance. L’action qui se déroulait à l’intérieur du parti au pouvoir constituait l’essentiel de l’exercice politique et occupait toute la scène médiatique : guerres de clans à l’intérieur du parti, liquidation des dissidents, nominations, reniement des prédécesseurs, redistribution de comtés, reconfiguration des alliances (avec les provinces, l’industrie, les gouvernements étrangers), apparitions publicisées avec le chanteur de U2, etc. Bref, non les fins, mais les signes du pouvoir. Tout ceci constitue déjà la matière du journalisme politique dans les médias de masse, et Martin a suscité une certaine adhésion de leur part par son habileté à se mouvoir sur ce terrain.

Bien sûr, la politique se doit d’être faite de luttes. Cependant, le fait significatif et inquiétant est que ces luttes rendues publiques ne tendent pas tant à résoudre des questions politiques en tant que telles ou à émerger de divergences idéologiques (dont le spectre s’amincit d’ailleurs, vers le centre-droite), mais surtout à mettre en jeu le « pouvoir » lui-même, et que ceci s’accorde avec les réflexes scénaristiques et le formatage des nouvelles privilégiés par les médias.

Peu importe la futilité d’une question débattue, les médias en feront leur centre de gravité si elle permet de mettre en place leur dispositif de suivi et de médiation (sinon d’instigation) de la lutte. Lorsqu’en 2003 le Premier ministre Jean Chrétien annonça sa retraite de la politique, une faction de son parti, celle étant liée à son successeur Paul Martin, voulut l’inciter à devancer d’un mois ou deux la date à laquelle il allait réellement quitter ses fonctions. Ce fut pour un temps l’objet de tiraillements à l’intérieur du parti et de spéculations de la part des « analystes ». La question de connaître « la date » exacte du départ du Premier ministre occupa les médias pendant plusieurs semaines, comme événement dominant de la politique canadienne.

On remarque aussi que les luttes qui ébranlent le gouvernement dans ses rangs, qui divisent des factions dans un même parti, sont aussi fréquentes et reçoivent autant d’attention que les confrontations entre les partis. De fait, ces batailles internes relèvent justement davantage des tractations du pouvoir ou de technicalités administratives, tandis que l’adversité des points de vue sur des questions politiques est naturellement plus susceptible d’émerger entre des partis opposés. Au moment d’écrire ces lignes, c’est la politique provinciale qui offre le plus récent épisode du scénario des combats intra-partis, alors que quelques dissidents au sein du Parti québécois réclament la tête du chef, Bernard Landry. Des divergences idéologiques seront peut-être évoquées, mais comme dans la plupart des situations de ce genre, le conflit se résume à une remise en question du « leadership » du chef, et le motif en est avant tout la défaite du PQ aux dernières élections (sans que l’on sache en quoi seul le chef lui-même en serait responsable), ainsi que la convoitise du poste par d’autres.

L’appareil politique se retourne sur lui-même, et les débats concernent les mécanismes internes du gouvernement plutôt que l’orientation des politiques. Les médias répondent avec leurs techniques de mise-en-scène du débat, d’écriture du feuilleton. Même la politique d’une réserve amérindienne offrait dernièrement aux médias cette matière propre à remplir le moule des grands réseaux. Pendant quelques mois, les bulletins de nouvelles ont rapporté presque quotidiennement le désordre régnant à Kanasathake. Nous savons que la maison du chef a brûlé, qu’il y a un groupe de dissidents au Conseil de bandes, qu’ils veulent destituer le chef, devancer les élections, que d’autres soutiennent le chef, que certains ont peur, que d’autres ont occupé les bureaux de la police locale, que les journalistes sont admis dans certaines assemblées, refoulés dans d’autres, etc.… Il y aurait aussi une « mafia » opérant dans la réserve… Les médias ont ainsi présenté les moindres rebondissements de la situation, mais une personne ayant vu au moins une cinquantaine de reportages sur le sujet ne sait toujours absolument rien de la nature et des motifs du conflit. Cette impression de suivre chaque jour les rebondissements d’une histoire sans savoir vraiment de quoi il s’agit est fréquente pour le spectateur des informations politiques.

Dans ce contexte, il n’y a aucun recul critique des médias sur la politique, puisque en général le travail des journalistes ne procède pas de recherches indépendantes sur le contenu des enjeux, mais s’indexe au cheminement des stratégies de combat conçues par les acteurs de la scène politique, de même que leur critique du parti au pouvoir colle tout simplement aux tactiques parlementaires des partis d’opposition. Conscients de cette complicité tacite, l’opposition n’a qu’à lancer un os pour que les médias s’y précipitent et lui donnent la visibilité souhaitée.

Plus insidieux, toutefois, est le fait que c’est justement par cette approche de l’information que les médias prétendent assumer une fonction critique. Celle-ci n’est jamais déclarée comme telle, puisqu’il faut avant tout revendiquer l’objectivité, mais c’est néanmoins par ces compte-rendus dramatisés des luttes ouvertes et des intrigues de coulisses qu’ils entendent se montrer « du côté des citoyens », parce qu’ils tiennent l’appareil politique « sous la loupe ». Alors qu’ils sont à la merci des tactiques de relations publiques pavant la voie à des politiques qui mériteraient d’être questionnées, c’est par contre avec une grande assiduité que les médias fouilleront des dossiers pour déceler une erreur administrative, enquêteront sur les factures d’un ministre que l’opposition accuse d’avoir pris des dîners trop fastes, qu’ils mobiliseront toutes leurs ressources à la moindre odeur de scandale… On a tort lorsqu’on reproche à l’État un manque de transparence, car au contraire, les institutions politiques sont de plus en plus transparentes, mais c’est la transparence du vide.

Au Canada, le fameux « scandale des commandites » fut précédé par diverses autres tempêtes de forces variables soufflant sur les libéraux au pouvoir, dont l’affaire d’un prêt pour l’achat d’une auberge impliquant le Premier ministre Chrétien et l’examen du compte de dépenses de la Gouverneure générale lors de ces voyages diplomatiques. Même si le citoyen est certes en droit d’être au fait de possibles abus de la part de ses représentants politiques, l’occupation périodique du champ entier de l’information politique par ces histoires est hors de proportion quant à leur importance réelle. Le scandale des commandites, dont les médias s’appliquèrent à faire résonner l’impact tout au long de la campagne électorale, rappelle la pensée de Jean Baudrillard, qui voit dans la corruption une sorte d’énergie vitale qui vient regénérer des structures politiques stériles et circulaires. La corruption et son dévoilement au grand jour ravivent les liens engourdis entre l’État et la conscience des citoyens, quand le contenu des enjeux politiques n’y est plus apte. Mais cette dynamique est perverse, elle place les citoyens dans une position réactive, où le seul objet de cette rupture de la passivité est l’expression d’une voix morale contre les frasques du pouvoir, concernant d’habitude uniquement l’argent (« notre argent »), sans réinsufler le moindre contenu dans les processus démocratiques. Ainsi le scandale des commandites joua un rôle paradoxal, réactivant la relation citoyens-État, suscitant des réactions fortes, qui dans un sens encourageaient certains à voter, pour « punir les libéraux », et dans l’autre réitérait l’indifférence pour la politique, sous forme de dégoût pour les élus, puisque « ce sont tous des bandits ». La fonction inconsciente de ce rapport « négatif » avec la politique, par l’entremise d’une surenchère médiatique, est peut-être simplement d’offrir à la population le défoulement collectif du châtiment des coupables, pour compenser le sentiment d’avoir peu d’influence sur la sélection des promus.

Ce cycle des dénonciations, souvent futiles, est aussi le terrain idéal de la rectitude politique. Comme le disait l’avocat Julius Grey, en entrevue sur les ondes de Radio-Canada : « la rectitude politique, c’est harceler un politicien pendant des semaines pour un mot “ambigü”, jusqu’à ce qu’il s’excuse ou démissionne, tandis que le gouvernement peut instaurer une politique d’extrême droite sans que les médias en parlent plus de deux jours ».

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En bref : à défaut d’information, on nous donne de l’action.

Cette forme de représentation de la politique par les médias, opérante en tout temps, gagne simplement en intensité lors d’une campagne électorale. À l’issue des élections, un analyste politique, en contraste avec les postures « méta-stratégiques » de ses confrères invités autour d’une table sur le réseau CBC, résuma ainsi très bien sa perception des débats pendant la campagne : « Lot’s of heat, not much light ».

Pendant la campagne, tous les médias adoptaient un certain style propre à soutenir l’image de l’action et du combat. Dans leurs montages d’introduction des bulletins de nouvelles, les réseaux aimaient montrer les autobus et les hélicoptères de leurs reporters en tournée à travers le pays. Le clip d’ouverture des débats quotidiens sur CBC reprenait l’iconographie d’un combat de boxe (gants, cloche, rounds…), et le compte rendu du déroulement quotidien de la campagne des différents candidats était formulé en ces termes : efficacité des stratégies, coups légaux ou « en bas de la ceinture », être dans les câbles, savoir se relever, etc.

Les médias assimilent sans doute leurs reportages sur les stratégies politiques aux principes d’objectivité : se contentant d’exposer les tactiques électorales, ils pensent alors s’absoudre de partis pris idéologiques. C’est cependant tout le contraire qui se produit, tel en fit foi la sympathie sans équivoque des réseaux anglophones pour le Parti conservateur, puisque son chef Stephen Harper menait « une campagne propre, pleine d’assurance, il gardait son calme, savait marquer des points… ». Ainsi l’obsession des médias pour la stratégie les amena à prendre des positions bien déterminées par rapport à chaque parti : la droite des conservateurs jouissait d’une représentation favorable puisqu’elle exécutait un plan bien calculé, la gauche du NPD semblait suspecte par des positions affirmées et des remarques cinglantes, tandis que l’image du « centre » des libéraux dépendait surtout de l’évaluation qu’on faisait de ses tactiques de défense, puisque dans l’arène médiatique de la campagne, c’était le parti de Paul Martin, généralement, qu’on disait « être dans les câbles ». Au Québec, le même schéma s’appliquait, avec des positions différentes : sympathie béate pour toutes les cabrioles du Bloc québécois (le Bloc avait constamment « le vent dans les voiles »), surveillance de la moindre faille chez les Libéraux, mélange d’intérêt et de crainte pour la marche imperturbable des conservateurs, et indifférence, sinon mépris, pour le NPD. Ces positions se reflétèrent directement dans l’attitude de Bernard Derome, de Radio-Canada, face à chacun des chefs de partis qu’il recevait en entrevue.

Un épisode significatif : au début de la campagne, Jack Layton, le chef du NPD, a déclaré que Paul Martin était responsable de la hausse du nombre de décès des sans-abris, suite aux coupures ayant sévi dans les programmes sociaux lorsque Martin était Ministre des finances. La frénésie s’empara immédiatement des médias. La campagne commençait donc avec « fracas », les coups volaient. « Coup de poing sanglant », disait le journaliste de RDI. Bien que revêtue d’une intention flagrante de provocation, l’affirmation de Layton avait le mérite de vouloir ramener la réalité dans le jeu de la politique et des médias, car au-delà d’une baisse ou d’une hausse des impôts, les médias ne parlent jamais des véritables implications de la politique. C’était donc une façon sans détour d’ouvrir le débat, de dire : il y a des conséquences réelles aux choix politiques, dont la mort pour certains. Les médias ont-ils saisi l’occasion de cette « épreuve de la réalité » ? Bien sûr que non. Ils ont publicisé le « coup bas » de Layton, analysé la défense de Martin, et finalement ont fait de la crédibilité de Layton et de son « choix stratégique » le sujet principal de cette histoire. Aucun média (à ma connaissance), dans ses reportages sur cette confrontation Layton-Martin, n’a présenté la moindre donnée permettant de juger d’une quelconque réalité derrière les discours, de savoir au moins si en effet il y eut significativement plus de morts dans les rues après les coupures budgétaires de Martin et quels sont les liens possibles à faire. Ils ont plutôt insinué que Layton avait traité Martin de « tueur », et des journalistes lui ont demandé à plusieurs reprises s’il désirait s’excuser.

Finalement, dire que la politique n’adresse plus de grands enjeux est une figure de style qui n’exprime pas toute la vérité. Le protocole de Kyoto, la participation au bouclier anti-missile états-unien, la vision du rôle du Canada sur la scène internationale ou l’accès à l’éducation et aux soins de santé étaient des thèmes de la dernière élection et sont résolument de grands enjeux. Mais les politiciens, surtout ceux des deux grands partis, évitent d’aborder clairement ces questions à moins d’y être contraints, tandis que le citoyen ne peut compter sur les médias pour l’en informer, et y trouver des raisons de se « politiser ».

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Image : Norman Rockwell, Freedom of Speech, 1943.

Lien : [LES MÉDIAS ET LES ÉLECTIONS, 2e partie->150]