La singulière expérience de la téléphilie

La cinéphilie, parce qu’elle renvoie pour la plupart d’entre nous à des pratiques bien intégrées et documentées, jalonnées par des objets, des personnes, des lieux, des parcours, des rituels (tels les festivals ou les collections de DVD, bien sûr, mais aussi par l’écriture critique, qui se prolonge parfois dans la création authentique), constitue une sorte d’évidence qui se trouve aisément légitimée par le capital culturel dont bénéficie le 7e art. Elle a ses héros célèbres, Bazin, Godard, Rohmer (si on s’en tient au continent francophone), son historien, Antoine de Baecque, ses constellations dont les étoiles les plus brillantes ont pour noms Cannes, Hollywood, Berlin. Et surtout, l’objet au centre du culte qui lui donne sa raison d’être, le film d’auteur, est parfaitement délimité, il possède lui-même une évidence lumineuse dont le moindre mérite n’est pas son aspect circonscrit, le statut d’œuvre unique qui le fait rayonner dans l’espace (il n’a pas de frontières…) et dans le temps (il est éternel, du moins, il y aspire).

J’ai collaboré de manière assidue, sur une période assez longue, à deux publications qui appartiennent d’emblée à l’univers de la cinéphilie : la revue 24 images (qui, je crois, n’a pas besoin de présentation), et le site Hors champ, dont on célèbre ici les 25 ans d’existence. À chaque fois, du fait de mes intérêts et des orientations de ma pratique de chercheur, j’y ai occupé un rôle très particulier : celui de « chroniqueur » de télévision. À Hors champ, j’ai publié près de 40 textes dont une forte majorité interrogeait le phénomène télévisuel à partir d’un point de vue essentiellement critique ; à 24 images, où je succédais à Yves Rousseau, j’ai tenu la barre d’une chronique télévision durant 6 ans. Je ne le cacherai pas : parler de télévision au sein de cathédrales vouées à la défense d’une conception somme toute assez classique de la cinéphile n’a pas toujours été une posture très confortable. La petite boîte à images (idiot box, pour les intimes), c’est, la plupart du temps, le point aveugle de la réflexion sur les médias, un lieu que la cinéphilie envisage comme un Autre radical, une sorte de no man’s land irréconciliable avec l’Art. On peut se demander dans ce contexte s’il est possible de parler de téléphilie… Si oui, quel sens peut-on donner à cette pratique ?

Depuis quelques années, l’essor de la série de qualité (le 8e art, selon certains…), a quelque peu changé la donne, mais finalement, l’opération de réhabilitation a surtout concerné une programmation de stock qui a beaucoup plus en commun — dans ses caractéristiques comme dans les modalités de sa consommation — avec le cinéma (hors salle) qu’avec les programmes réguliers du petit écran. Un déplacement massif (des capitaux, des réalisateurs, des acteurs, des scénaristes) du long métrage vers la série de fiction (dont les raisons seraient trop longues à détailler ici) a provoqué une migration des spectateurs, sans que le principe de légitimité soit vraiment mis à mal. Le fait qu’on se soit mis à regarder des séries avec passion (un phénomène très bien décrit par Hervé Glevarec dans La sériephilie : sociologie d’un attachement culturel 1 ) a beaucoup à voir avec la numérisation des contenus, qui a ramené dans les sphères domestiques et individuelles des pratiques jadis publiques et collectives. Les contours et les modalités de cet attachement ont certes changé, mais pas le capital culturel dont bénéficient ces œuvres.

En ce qui me concerne, ce qui m’a toujours davantage intéressé dans la télévision, c’est son extrême variété, d’une part, et sa popularité, d’autre part, entendue dans le sens premier et fondamental du terme : ars populis, art de grande consommation. S’il existe quelque chose comme une téléphilie, elle ne serait donc pas calquée sur la cinéphilie, pas plus que sur la sériephilie. Aimer le commun, les contenus largement partagés et appréciés, les jeux de cirque, parfois au détriment de la tragédie, embrasser dans le médium ce qui, justement, s’adresse au plus grand nombre et reconnaître de la sorte sa propre appartenance non pas à une frange d’élus, mais à une collectivité large et variée : tel semble être le sens que j’en suis venu à donner à ma propre téléphilie, sans pour autant que cela veuille dire d’abandonner l’esprit critique qui porte nécessairement toute production de sens véritable. Sur ce chemin, je crois avoir été bien guidé par André Bazin. C’est moins connu, mais le célèbre critique de cinéma a accompagné de ses écrits les premiers pas de la télévision (souvent au sein de publications assez grand public), et la posture qu’il y adoptait est sans contredit celle que j’ai voulu faire mienne : celle d’une curiosité bienveillante, éminemment critique et parfois intransigeante, mais toujours animée par la conviction que la télé n’est pas le cinéma, qu’elle ne doit pas être évaluée à l’aune d’un médium qui lui est incommensurable.

C’est souvent, toutefois, le biais que trainent avec eux les commentateurs ordinaires du petit écran (ceux-là mêmes qui y réclament plus de livres, plus de théâtre, plus de ballet, plus de documentaires d’auteur… En d’autres mots, plus de Culture légitime à la télé) qui, découvrant à chaque fois qu’ils ouvrent leur poste une nouvelle version de la vulgarité, se désolent que la télévision ne soit pas à leur image, ou en tout cas à l’image de leurs goûts, toujours posés en une sorte d’impératif catégorique. Des déclarations enthousiastes des premiers temps sur « l’accès des masses à la culture » aux annonces répétées de « la fin de la télévision » en passant par les imprécations à se prémunir des dangers de la diabolique petite boîte, les discours qui prennent à partie la télévision pour en vanter les mérites ou (plus souvent) la critiquer, sont étonnamment congruents et semblent parfois constituer, comme le fait remarquer Alain Ehrenberg, une manière « de faire la leçon au peuple 2 », de creuser le déficit de légitimité de la culture de grande consommation au profit de la Grande Culture. Refuser cette posture, ça aura été pour moi une façon de lier mes intérêts pour la culture populaire et pour l’essai dans une tentative originale, je crois, de mieux cerner ce qui nous définit.

Et si, justement, cette vulgarité (du latin vulgaris, qui vient de vulgus, foule populaire), n’était pas l’essence même de la télé, son caractère le plus général en même temps que le motif qui nous oblige — à défaut de nécessairement l’aimer — à nous y intéresser ? Car ce que met en forme ultimement la programmation des chaînes télévisées, entendue comme un écosystème social, politique, culturel, c’est toujours un double du monde, un double qui nous parle très directement, pour reprendre la belle formule d’Éric Macé : des « ambivalences et (d)es compromis produits par le conflit des représentations qui oppose dans l’espace public des acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir et de domination 3 ». C’est vrai de l’information, bien entendu, mais ce l’est tout autant (et peut-être même davantage, car cela s’y fait en catimini) des jeux, du sport, de la télé-réalité. Ces programmes éminemment populaires constituent possiblement le meilleur tableau, la radioscopie la plus juste qu’on puisse imaginer des formes mouvantes que prend le Zeitgeist, ce génie du temps quand il se moule au grand dénominateur commun que représente la recherche des cotes d’écoute.

Ainsi, les textes que j’ai livrés à Hors champ au fil des ans ont constitué pour moi un exercice de discrimination, dont le principe unificateur a ultimement été de démêler dans le lacis des représentations les fils conducteurs qui nous aident à mieux lire et mieux penser notre réalité. Du golf télévisé à Occupation double, des shows de chaises au déploiement olympique, de l’obsession du vedettariat aux puissances du faux qui traversent le divertissement télé, ce sont nos travers, nos vices, nos mythes, nos désirs tels que la télévision les magnifie, qui ont nourri mon élan et porté mon écriture. Parler de télévision et l’aimer pour ce qu’elle révèle de notre être collectif, c’est là, je crois, le sens possible d’une téléphilie complètement engagée dans son objet, une téléphilie qui non seulement se prête au jeu du plaisir esthétique — car il existe bel et bien — mais reconnaît aussi sa mission de saisir clairement les enjeux politiques, sociaux, voire anthropologiques qui se terrent dans les replis du grand spectacle.

Notes

  1. Hervé Glevarec, La sériephilie : sociologie d’un attachement culturel, Paris, Ellipses, 2012
  2. Alain Ehrenberg, L’individu incertain, Paris, Hachette, 1996.
  3. Citation issue du résumé/liminaire de Éric Macé, « Qu’est-ce qu’une sociologie de la télévision ? (2) esquisse d’une théorie des rapports sociaux médiatisés les trois moments de la configuration médiatique de la réalité : production, usages, représentations », Réseaux, vol. 1, no 105, 2001, p. 199-242, disponible sur Persee.fr, https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_2000_num_18_104_2295.