Dieu a-t-il quitté l’Afrique?

ENTREVUE AVEC MUSA DIENG KALA

Ce que dit Bruce Willis dans un film d’Hollywood ne tombe pas toujours dans l’oreille d’un sourd. Il y a plusieurs années, le réalisateur d’origine sénégalaise Musa Dieng Kala visionnait le film Les larmes du soleil (2003), dans lequel des militaires américains vont extirper du Nigeria une ressortissante interprétée par Monica Bellucci. Au moment de quitter la région aux prises avec des violences rebelles, l’un des militaires déclare que bien qu’ils ne puissent pas sauver les habitants, ceux-ci se retrouvent quand même entre les mains de Dieu. Et le lieutenant Waters, alias Willis, de rétorquer que Dieu a déjà quitté l’Afrique.

Cette réplique fataliste a profondément indigné Musa Dieng Kala. Pour lui, c’était comme dire que les Africains n’avaient pas d’âme, qu’ils n’étaient même plus des êtres humains, et qu’on ne pouvait que les laisser là, dans l’enfer du continent. « Toujours cette idée des Américains de voir les autres comme les porteurs du mal», déplore-t-il, assis sur un siège de cinéma à l’Office nationale du film. Dieu a-t-il quitté l’Afrique?, le titre de son documentaire présenté en primeur mondiale à Vues d’Afrique, est une réponse directe aux Larmes du soleil. «Ce qui se passe en Afrique n’a rien à voir avec Dieu, ajoute Musa, c’est l’œuvre des hommes!»

Le réalisateur, qui a quitté Dakar pour Chicoutimi en 1993 afin d’y étudier le cinéma, donne dans son film la parole aux jeunes de Ouagou Nyayes, son quartier natal. Kader, Ibrahima, Ahmadou, Seydina Omar et Djiby sont tous âgés entre 21 et 25 ans et fréquentent le «banc des égarés», où ils se rencontrent et discutent de tout. Ils sont déterminés à quitter l’Afrique et espèrent la quitter ensemble. «Je ferais n’importe quoi pour aller n’importe où en Europe», confie à la caméra Kader, 22 ans.

Ce documentaire est inspiré d’un fait d’actualité: en août 1999, deux Guinéens de 14 et 15 ans sont retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion à l’aéroport de Bruxelles-National. On retrouve sur eux une lettre adressée à Messieurs les membres et responsables d’Europe. Les deux adolescents y expliquent que si les jeunes Africains sacrifient et exposent ainsi leur vie pour rejoindre l’Europe, «c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et mettre fin à la guerre en Afrique.»

Après avoir fait parler d’elle pendant quelques jours, cette lettre est devenue pour ainsi dire lettre morte, au grand dam d’un Musa Dieng Kala bouleversé. «À l’époque ça m’avait choqué, parce que je me suis dit que les gens n’avaient pas réellement compris le message de ces jeunes, qui à un certain moment donné ont voulu rompre le silence.» Les spécialistes, les politiciens et les dirigeants se sont rejetés la responsabilité, puis ont changé de sujet. Le musicien qui n’était pas encore cinéaste a imprimé la lettre dans le livret de son deuxième album, pour lequel il s’était rendu au Sénégal en 1999, et elle a fait le tour du monde.

Après de nombreuses années de travail et d’écriture nocturne, son projet documentaire a été accepté par l’ONF et Musa est parti tourner à Ouagou Nyayes. Son idée : prolonger l’esprit de la lettre, et enregistrer la parole des jeunes du banc. Rompre le silence, encore, toujours, pendant que des dizaines de milliers d’Africains prennent d’assaut la mer, les airs ou traversent le désert pour rejoindre l’Occident.

Sur ce «banc des égarés», un vieux banc de son quartier natal, Musa Dieng Kala s’y est assis lui aussi il y a vingt ans. À l’époque, les indépendances africaines étaient jeunes, et on rêvait de bâtir l’Afrique au son des discours rassembleurs qui parlaient de la renaissance d’un continent. «Il y avait des discours qui pouvaient nous permettre d’avoir des exemples de courage, d’héroïsme pour nous, je pense par exemple à Léon-Gontran Damas et Aimé Césaire, qui parlaient de la négritude avec une telle verve, une telle intensité et une telle croyance que tu te disais oui, le Noir vaut quelque chose, l’Afrique vaut quelque chose.»

«Maintenant, vingt ans plus tard, ce n’est plus le cas», poursuit Musa. «Les jeunes ont un rêve, mais ils veulent le réaliser ailleurs. Pourquoi? C’est de ça que le film traite. Pour moi, c’était important que ces jeunes-là disent au monde entier, avec leur simplicité et leur humilité, qu’ils restent des humains avec leur dignité, leurs regards, leurs corps, leurs expressions et leur vie de tous les jours. Les gens vont pouvoir juger ces jeunes. Sont-ils des paresseux, ou ce sont des gens qui ont été détruits? Ça va être clair dans le film.»

Ils sont victimes de préjugés, pourtant ces jeunes veulent travailler. Et même s’ils ont quitté l’école très tôt, ce sont loin d’être des ignorants. On les voit sur le banc commenter les journaux avec un point de vue bien aiguisé. «Chacun est spécialiste dans quelque chose, parce que chacun a un rêve dans quelque chose, et il suit ça pour le banc.» Celui-ci prend la forme d’un véritable observatoire, au diapason de tout. «Tout le monde amène une information, et la somme de ces informations fait que chacun d’entre eux est très très informé.» Ils assistent à des événements, certains cocktails, me dit Musa, et ils font de nombreuses rencontres. «C’est sur cette base qu’ils vont essayer de construire un projet. Parfois, ce sont des projets communs.»

Le documentaire témoigne d’une jeunesse qui se sent abandonnée par les dirigeants, par les autorités, et qui ne voit pas comment évoluer en Afrique. Musa Dieng Kala est d’ailleurs très virulent envers les dirigeants africains. «Il faut qu’on trouve les responsables chez nous d’abord. Tant et aussi longtemps que nous n’avons pas de responsables par rapport à un problème donné, nous ne pouvons pas le résoudre!» Il aimerait bien entendre un jour un chef d’État ou un dirigeant politique plaider coupable et avouer ses responsabilités, s’excuser, et proposer des mesures constructives. «Mais on l’entend jamais. C’est toujours la faute des autres.»

Les deux premiers présidents sénégalais, Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, étaient des intellectuels qui avaient une connaissance parfaite de leur société, selon Musa. Or plutôt que de respecter le mot d’ordre d’antan qui exigeait de penser et d’agir en Africain, les présidents se sont accrochés pendant vingt ans au pouvoir sans réellement transformer le pays. Aux rênes depuis 2000, le président Abdoulaye Wade ne sera visiblement pas celui qui portera la rupture historique. Puisque la situation s’aggrave en Afrique, me dit Musa, et malgré toutes les subventions de l’Occident, «ça veut dire pour moi que ces gens-là sont là pour développer autre chose que les pays. C’est très clair.»

Ce sont les intellectuels et les artistes qui peuvent vraiment changer le pays, croit Musa. Mais trop d’entre eux sont de mèche avec l’État. «Les intellectuels que moi j’ai ciblé, que je connais, au lieu de critiquer l’État par rapport à certaines choses, collaborent au point que tu peux même croire qu’ils travaillent pour le gouvernement.» Alors qu’ils se battaient jadis dans l’opposition, aujourd’hui ils s’interposent pour défendre ceux qu’ils critiquaient. «À quoi ça rime?», se demande le musicien. Restent heureusement ceux qui travaillent au sein de ce qu’on appelle la société civile, plus proches des masses, qui refusent de collaborer avec le pouvoir et qui jouent un rôle essentiel de conscientisation.

C’est donc la rupture souhaitée qui tarde à venir. Et il s’avère difficile de fédérer l’Afrique parce que les présidents ont leurs intérêts propres. Mais il faudra tôt ou tard se lever debout devant l’Europe, et rompre avec cette relation de dominant-dominé. «Notre histoire avec l’Europe elle est là, elle est claire. Moi je n’ai pas besoin de prouver au monde que l’Europe a pillé l’Afrique. Il faut maintenant rompre avec l’Histoire et se comporter comme quelqu’un de libre. Nous, quand on va aller sur le marché mondial, on n’a pas besoin de la France, on n’a pas besoin de l’Europe. Le marché mondial doit nous accepter tel qu’on est. Tu comprends?»

Tant que la situation actuelle perdurera, les jeunes de Dakar, de la Guinée et d’ailleurs tenteront de traverser la mer en pirogue pour rejoindre l’Espagne ou la France, au péril de leur vie. C’est d’autant plus vrai que les meilleurs capitaines sont restés de l’autre côté, et la traversée n’est pas une mince aventure. Le témoignage du jeune Madior Ndiaye, rescapé d’un voyage qui tourna au cauchemar, est frappant.

C’est le personnage de Mor Senne qui, dans une scène au bord de la mer, résume à lui seul la situation. Debout à regarder les barques, remplies de poissons trop petits parce que les plus gros sont pêchés par les grands chalutiers, Senne lance : «Si vous nous ramenez notre poisson ici, on reste. Si vous nous prenez notre poisson, on vient.» Tout est dans cette image.

Musa Dieng Kala

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Les images sont une gracieuseté de l’Office national du film du Canada.

Toutes les images : © ONF