De la fabrication d’une chaise électrique à la négation de l’Holocauste

Mr. Death

Le cinéaste américain Errol Morris a acquis une certaine réputation au fil des ans avec des films comme The Thin Blue Line, Gates of Heaven et For a Brief History of Time, lequel s’intéressait au scientifique et philosophe paraplégique Stephen Hawkins. Morris recherche particulièrement les événements étranges et irrésolus, les personnages contradictoires. Il définit l’approche de ses sujets par une remise en question des conventions du documentaire, une certaine déroute du spectateur dans la reconstruction subjective bien assumée mais qui souvent, manque de constance et de subtilité, apparaît un peu trop banale dans son mimétisme de la culture audiovisuelle populaire et sa facture de « spontanéité polie ».

Son dernier film, Mr. Death, bien qu’inégal et déplaisant à plusieurs égards, mérite quand même l’attention, surtout pour la fascination et le mépris que suscite l’homme qu’il tente de cerner. Aussi parce qu’il parvient encore à stimuler la réflexion sur l’entrelacement dans le film des faits objectifs et de la manipulation de l’auteur (méthode à la mode, cependant toujours pertinente). Quant à cette approche et au style de Morris, s’inscrivant au cœur d’un questionnement à prime abord valide en terme d’expression cinématographique, nous reviendrons plus loin soulever des doutes sur les rapports qui y sont entretenus avec la réalité du sujet abordé.

Au cours de sa jeunesse, Fred Leuchter Jr. a travaillé avec son père dans une prison américaine. Plus tard dans sa vie, en bricoleur ingénieux complètement absorbé dans une obsession du fonctionalisme sans faille devant offrir une mort « plus humaine » aux condamnés à la peine capitale, il décrocha divers contrats avec des prisons d’État pour renouveller leurs équipements. D’abord une chaise électrique dont tout est pensé pour que le condamné garde sa dignité ( un bassin récolte l’urine, les gances se détachent automatiquement pour éviter que la peau brûlée se décolle du squelette…) et que le personnel de la prison soit en sécurité, car comme le dit Leuchter en toute logique, d’exécuter quelqu’un n’est pas une raison pour courir soi-même le risque d’être blessé ou tué. Tel ou tel État américain lui confira ensuite la conception d’une machine de mise à mort par injection, d’une chambre à gaz et d’un échafaud pour la pendaison. Entre temps, Ernst Zündel, un Allemand résidant à Toronto, figure prédominante du mouvement « révisioniste » depuis les années 60, poursuit ses longs démêlés avec la justice canadienne. On l’accuse de diffusion d’informations biaisée et d’incitation aux tensions raciales. Les révisionistes contestent la vérité historique de l’Holocauste et prétendent qu’il s’agit de propagande des Juifs et des Alliés contre l’Allemagne. Zündel s’est entre autre dévoué à la distribution de livres comme Did Six Million Really Die? et The Hitler We Loved and Why.

C’est ainsi qu’en 1988, croyant avoir trouvé « le seul expert en matière de chambres à gaz », Ernst Zündel contacte Leuchter au Massachusetts pour solliciter ses services. Il lui demande d’aller à Auschwitz conduire une enquête scientifique. Si les résultats lui sont favorables, Leuchter pourra se rendre à Toronto comme témoin et fournir la preuve qu’il n’y a jamais eu d’exécution de masse, que les chambre à gaz capables d’une telle tâche n’ont jamais existé. Morris bénéficie alors des images d’un historien canadien, Robert Jan Van Pelt, qui a obtenu de faire partie de l’expédition pour tout enregistrer sur vidéo, camouflant son profond mépris pour l’entreprise. Là-bas il fait un passage au centre d’archives, ce que Leuchter n’a pas daigné faire, trop occupé à marteler en secret les murs de brique d’Auschwitz pour recueillir des échantillons. Les archives révèlent la clarté des plans de construction des camps et des communications entre Hitler et les généraux nazis, avec leur soin de ne pas employer les mots exacts ; il y est question « d’actions spéciales », de commande du « produit », du désir de disposer d’orifices sécuritaires dans les portes pour observer « le déroulement des expérimentations »… Mais Leuchter arpente le site silencieux, piétine l’histoire muette derrière la surface des pierres, il offre à la caméra un sourire de fierté, un visage emporté par l’expression du sérieux qui se tiraille avec l’excitation. Il est vraiment en « mission » au sens fabuleux et enfantin du terme. Il ne manque pas non plus de commenter sur la nourriture en Pologne, ajoutant que tout Américain qui se rend là-bas peut ensuite apprécier davantage ce que son pays lui offre.

À son retour il envoie les prélèvements à un laboratoire de chimie qui, non informé de leur provenance et du but de la recherche, retourne les résultats négatifs de quelques tests. Alors Leuchter témoigne en cour, regrette la fausseté de ce qu’on lui avait enseigné à l’école, puisque ce qu’il n’a pas trouvé l’a convaincu que l’Holocauste est un mythe. Zündel a reconnu son expertise et Leuchter le défend car en tant qu’Américain, il croit en la liberté d’expression. Zündel perdra son procès, mais Leuchter continue. Il a attiré l’attention, on l’acclame dans des conférences révisionistes en Amérique et en Europe, où flânent des groupes néo-nazis. Son Rapport Leuchter est publié en plusieurs langues, vendu comme le document choc qui rouvre le plus lourd chapitre de l’histoire du 20e siècle avec le sceau sacré de la science (par ailleurs Leuchter sera froissé qu’on émette en cour des doutes sur ses compétences, parce qu’en fait il n’est pas un ingénieur certifié, même s’il se réclame du titre). La controverse le dépasse et s’ensuit sa déchéance, son divorce, on ne lui offre plus de contrat et si desormais il hait les Juifs, il nous dit que c’est parce que ces gens ont ruiné sa vie et non parce qu’il est un antisémite.

Ce résumé laisse au moins bien entrevoir l’intérêt d’un tel sujet pour Errol Morris, les multiples questions qui en émergent, les situations qui définissent le point de vue d’une personne sur la réalité, la superposition des filtres qui séparent son jugement des faits. Bref, pour un cinéaste préoccupé par la subjectivité de la médiation au cinéma, quoi de plus fascinant qu’un individu dont le regard sur le monde subit une telle déviation et que cette déviation se transmet et se perpétue à mesure qu’elle interfère avec l’histoire et les événements en cours. En fait, toute la difficulté de Mr. Death pour son auteur et le positionnement de son point de vue ne réside pas seulement dans la mise en perspective de personnes et d’événements réels, mais dans l’organisation des points de vue de ses personnages sur ces événements et sur eux-mêmes. Dans cet amas de questions qui déboulent toujours plus loin les unes sur les autres à mesure qu’on les ouvre, il semble qu’on pourrait diviser l’objet du discours en trois parties pour en tirer un commentaire juste : le film lui-même dans son ensemble, le portrait de Fred Leuchter dans le film et Fred Leuchter lui-même.

Bien que s’y pointe l’intention et la signature du réalisateur, il y a décidément quelque chose de froid et d’ennuyeux dans l’esthétique du film, une surenchère de style autant au niveau de l’image, du montage et de la musique, ce qui se veut peut-être, en calquage critique de la télévision, un contre-point ironique à l’objectivité de la représentation. S’y insèrent aussi quelques éléments métaphoriques dans l’utilisation de la matière filmique, mais de façon un peu trop littérale, comme la longue lentille au champ focal restreint qui laisse floue la plus grande partie de l’image, manière de lui enlever sa profondeur, comme cette surface qu’on a peine à pénétrer, pour le spectateur en face de Leuchter et pour celui-ci en face du monde, coincé dans un angle unique et étroit de la perspective. Cependant jamais les choix esthétiques n’arrivent-ils à transporter le sujet et y ancrer un point de vue. Tout au long du film ils restent au stade d’un cabotinage formel accessoire, déplacé ou insuffisant par rapport au poids du contenu qui s’y joue. La séquence du générique d’ouverture, habile chorégraphie de pièces mécaniques, d’électricité, d’obscurité et de lumière vive, avec la silhouette sombre de Leuchter au milieu de ces engins de mort, est une intéressante paranthèse expressive du film, mais par la suite, les cadrages systématiquement déséquilibrés en diagonale exagérée, et non induits par des situations spécifiques, ainsi que les effets d’éclairage et la musique s’accumulent à nos sens avec un grand sentiment de futilité et d’exaspération.

Leuchter n’est pas un personnage facile à représenter ; sa jovialité et son assurance mêlée de naïveté contrastent avec la nature de son travail et les conséquences de ses actions. Morris arrive assez bien à situer le personnage, à progressivement nous donner assez de pistes pour questionner la source de ses idées, de ses motivations. Il réussit habilement à ne pas construire son identité de manière trop évidente, tout en mettant sur la table toutes les pièces du casse-tête. À cet égard il comprend et assume parfaitement son rôle de cinéaste, il ouvre les bonnes portes pour qu’en sortant du film on puisse continuer de réfléchir longuement à la question : qui est Fred Leuchter Jr. ?

On voit chez Leuchter que son propre schème de rationalité le mène à l’absurdité. Il est complètement pris dans son enchaînement de déductions de cause à effet, aveugle à tout le champ du réel qui entoure ce qu’il touche lui-même en tant qu’ « expert ». Sa réalisation personnelle, son identité dépend de cette expertise que les autres lui reconnaissent ; l’importance de la manière dont il dit « alors ils m’ont contacté… j’étais celui qu’il leur fallait »… « Le directeur de la prison a dit : Ah ! c’est vous qui avez fait cette chaise électrique… Vous avez le contrat ! » … Alors à partir du moment où Zundel lui dit qu’il est le seul expert en la matière pouvant l’aider, on peut imaginer que Leuchter, dans sa tête, devient fermé à tout ce que cela implique, il ne voit pas plus loin, il ne trahira pas cette reconnaissance.

Fred Leuchter JR.

Il est cet espèce de faux docteur qui emputerait une jambe guérissante plutôt que de revenir sur son diagnostique. C’est comme s’il souffrait d’une intoxication de sa propre personne lui faisant perdre toute perspective valide sur la réalité. Il n’y a pas eu de chambre à gaz, parce que d’après les informations qu’il a recueillies sur place, il lui est impossible de reconstituer une telle installation dans sa tête, et face à l’adversité, il est au moins satisfait de le savoir pour lui-même, hors de tout doute. Mais pourquoi ne s’arrête-t-il pas à un certain moment, ne se demande-t-il pas s’il pouvait avoir tort, ou au moins pour réaliser sur qu’elle pente glissante il s’est engagé ? Peut-être pour l’attention qu’il reçoit, l’homme simple et seul qu’il était a les médias à sa suite en sortant du palais de justice, les gens applaudissent quand il parle au micro, dans un pays où il n’est jamais allé, de ses « découvertes » à Auschwitz.

Il pourrait y avoir un film sur Ernst Zündel aussi, avec les mêmes questions, lui qui est né en 1939 et, encore dans la petite enfance, sans doute traumatisé par les bombardements alliés qui laissent l’Allemagne en ruines. Ce qui est intéressant dans la manière dont Morris approche de tels personnages, c’est de chercher à exposer, au moins partiellement, les motivations, les marques, les prétentions personnelles d’où le mal et le danger pour la société peuvent originer.

un dialogue à la base de notre rapport au monde qui est devenu le seul véritable moyen d’être au monde.

“We will not go down in history as being a nation of genocidal maniacs. We will not. We can, with historical truth, detoxify a poisoned planet.” – Ernst Zundel

On peut aussi pousser un peu plus loin et percevoir Leuchter comme un symptôme de malaises sociaux beaucoup plus étendus et sans doute doublement présents aux États-Unis : brandir le drapeau de la liberté d’expression pour dire n’importe quoi (tactiques commerciales, racisme, pornographie, le syndrôme Howard Stern…), l’obsession de l’expertise, la croyance aveugle du domaine scientifique, la banalisation de la mort, le succès personnel envers et contre tous, la déification d’un passage dans les médias…

Je questionnerais toutefois la fin du film d’un point de vue éthique. Morris charge les dernières scènes d’un ton de sympathie pour Leuchter maintenant pauvre et déchu. S’agit-il d’ironie, ou d’un excès d’humanisme ? Le problème, c’est qu’après la confrontation de toutes ces opinions sur l’Holocauste et l’ « innocence » apparente de Leuchter quant à la portée du discours, une pareille fin ne risque-t-elle pas de confondre et de détourner le « grand public » (en écrivant ce mot je sens peser le poids d’une très longue parenthèse qui devrait suivre : comment présumer des états d’esprit de ce « grand public », et qui est vraiment désigné par ce terme…) par rapport aux enjeux réels, d’affaiblir la possibilité de faire la part des choses ?

Dans l’ensemble, les films de Morris relancent un débat essentiel sur le cinéma documentaire, mais en y prenant une position qui laisse un peu perplexe et qui est propre à d’autres films du genre. En effet, une certaine tendance du cinéma contemporain, par son écart critique du « genre » documentaire, demande alors d’être aussi tenue à distance critique. Cette tendance peut engendrer une conception du documentaire (ou y aurait-il une nuance à faire entre « non-fiction » et documentaire) qui nourrit trop facilement la bouche des relativistes post-modernes qui coupent court au débat par un repli immédiat derrière l’idée que toute vérité soit subjective et sont hâtifs de balayer sous le tapis la tradition du cinéma direct. Car à force de retournement des questions épistémologiques, d’antagonisme à ce qu’on juge être des méthodes illusoires de transmission de la réalité, on finit par faire de ses manipulations esthétiques le vrai sujet du film, sans nécessairement faire voir la réalité mieux que par les méthodes qu’on réfute. Des cinéastes aux prises avec les mêmes questions ont pourtant bel et bien reformulé des approches en rupture avec le documentaire traditionnel (lequel eu toujours comme base solide l’assomption de l’objectivité du médium photographique, renforcée par des théoriciens comme Bazin) et nous ont vraiment offert un regard lucide et renouvellé sur le monde, qu’on pense à Jean Rouch, Werner Herzog, Abbas Kiarostami ou Robert Morin, ce dernier affirme d’ailleurs toujours faire de la fiction. Morris a tout de même quelque chose en commun avec ceux-ci et demeure un cinéaste important, d’une façon étrange, puisqu’il est plus intéressant de réfléchir sur ses films que de les regarder.

Liens :

The Leuchter Report

Mr. Death – Lions Gate Films

[Intéressante discussion du film: The Enemy Within, The New York Post->http://www.fpp.co.uk/Online/99/01/Leuchterfilm.html]

Site d’Errol Morris, filmographie

Site d’Ernst Zündel