Hors Champ

juillet-août 2020

Carnets de départ 1

L’arrivée en sortie des condos Lumière

par Simon Galiero
14 août 2020

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Une équipe de publicitaires a regardé, a analysé, a réfléchi et a trouvé l’évidence ; il fallait donner le nom de Auguste & Louis aux condominiums du Quartier des Lumières. Le site officiel annonce l’essentiel : la livraison pour 2023 d’une architecture (du bien-être), d’aires de vie (à votre image), et de condos de tous les styles qui répondront à vos besoins (superbe formulation, qui ne pourrait sembler équivoque qu’à des cerveaux malades). Mais c’est un clip (disons même un film, des images animées, tout ça), affiché à l’entrée de la page principale, qui raconte le mieux : comme le dit son panneau de début, votre histoire s’écrit ici.

https://augusteetlouiscondos.com

Deux personnages sans visage, côte à côte, des frères peut-être. Louis, Auguste. Chacun la main à la poche, la stature confiante, rasés frais, prêts à s’investir dans le monde créatif des startups 130 ans avant la lettre. Puis un projecteur de pellicule. Qui a placé cette image là ? C’est exactement à cet endroit qu’elle allait. Et quelle analogie plus poétique que celle ici envisagée entre le projecteur de cinéma et le treadmill de condo, réunis dans leur philosophie commune de mouvement stationnaire. Naturellement, le "film" enchaîne avec un grand condominium sur-illuminé, comme une sorte de gentille réminiscence de ce que la puissance esthétique du 3e Reich avait de meilleur à léguer. Hommage probant à Leni Riefenstahl et nouveau clin d’œil ciné. Puis, un hipster en leggings fait son jogging au ralenti : ses forces conjuguées de mouvement et de concentration témoignent de la probité globale de sa détermination, ainsi que des effets pérennes qu’elle opère sur son inaltérable projet d’individuation. Deux copines en lunettes fumées boivent un drink en terrasse, quelque chose comme un halo de décontraction éduquée les entoure : cela doit être ce bonheur continu que procure l’obtention d’un diplôme de la Molson School of Business. Dans un café, une jeune “créative” écrit sur son laptop. Ses aspirations déontologiques font battre son cœur, et sa tasse bleu pastel “instagrammable" à l’avant-plan habille son espace vital : elle gère sa e-shop d’artisanat équitable, écrit un courriel à son amie d’enfance partie faire du trekking au Bengladesh, ou prépare la soumission de son nouveau court métrage expérimental. Un homme en suit et chemise se rend au travail à vélo, le geste léger et versatile, dans une trajectoire témoignant juste ce qu’il faut d’indétermination fantasque : moitié boulot, moitié récré. Des couples d’amis, le soir, marchent ensemble et rigolent dans une humeur pleine de conscience égalitaire : leur héritage moral se déploie au présent, et le pont sur lequel ils se baladent reflète bien à quel point toute leur existence est une connexion ininterrompue entre toutes les rives.

Pourtant, de cette série d’associations évidentes avec le “matrimoine" des Frères Lumière, qu’en est-il des concepts de sortie ou d’arrivée ? Fait-on une sortie de condo ? A-t-on même déjà aperçu quelqu’un y entrer ou en sortir ? Je veux dire, de vrai.e.s habitant.e.s ? Avec un salaire, des pauses estivales, des réunions entre amis et des clés ? Je ne parle pas de ces sympathiques ploucs gangrenés à leur insu par un individualisme polluant, engagés dans de sombres nécessités économiques et pétris de pétrolifère proliférant. Ces livreurs aux aller-retours crasses, grouillant au pied des immeubles à condos, et qui obstruent de leurs locomotives archaïques à quatre roues les ambitions édéniques de toutes les adolescentes mondialo-suédoises. Heureusement, cela dit en aparté, que ces passeurs obligés sont aussi les soldats de la distribution universelle ; celle des douze paquets de Verveine bio en vrac du colis Amazon, celle des repas Uber Eats estampillés BLM. Leur mazoutage toxique est heureusement compensé par les résolutions vertueuses tous azimuts de ceux qui les ont généreusement embauchés après avoir enfanté leur condition : GAFA répare les gaffes. Par ailleurs, l’idée même d’entrer et sortir n’a-t-elle pas quelque chose de sclérosé ? Elle induit la notion de lieu, donc certes au premier chef de ce libre exercice du capital libéral ô combien légitime et irrécusable. Mais aussi, derrière, de propriété. C’est-à-dire de frontière, et, par extension et par essence, de fascisme, de nazisme, et bien pire encore. “Espaces” était donc le mot pertinent, tout indiqué ici concernant le projet Auguste & Louis. Les espaces se superposent, se chevauchent, s’interpénètrent, s’amalgament au meilleur sens du terme. Ils sont le terreau même qui permet d’épanouir au quotidien ce fédéralisme des consciences ouvertes (les consciences fermées étant exclues des consciences ouvertes).

Puis, finalement, on n’entre ni ne sort d’un lifestyle multi-facettes aux trésors si raffinés de mansuétude méthodique. On est téléporté, intégré, assimilé, dissous, liquéfié, fondu. Ou mieux encore : harmonisé. Un autre titre célèbre des Lumière, La pêche aux poissons rouges, m’avait d’abord semblé adéquat pour traiter l’événement. C’était une erreur, puisque le bocal traduit une inertie causale évidente, et pire encore : l’isolement. Et les sœurs très proches de l’isolement que sont la bouderie, la rancœur, la Haine. La critique ! Finalement, le pire du pire : le dépit. Qui pourrait avoir l’idée de vivre du dépit entre chalet urbain, mode de vie et fenestration abondante ? Ce serait dangereux, voir non-sécuritaire. Le projet Auguste & Louis est celui de la motion intégrale, de la diligence, de l’évolution, de l’initiative, de la coopération, de la matérialité dans toute sa splendeur éthique et renseignée. Je me souviens du discours du personnage de Luchini, dans L’arbre, le maire, et la médiathèque, protestant comme un réactionnaire contre la surabondance moderne des “accès”. Il évoquait par là une politique d’avant-garde respectueuse visant à transfigurer les campagnes, et menaçant de raser un arbre centenaire pour bâtir le stationnement d’une médiathèque sur un “territoire” (afin d’y implanter la “Culture”, ce terme à la jonction de tous les accès). Voilà ce qu’est le condo Auguste & Louis, et le Quartier des Lumières, et tout Montréal, cette Ville-Monde : l’organisation des accès dans toute leur pertinence et leur saveur programmatique. Oublions la question de la sortie, de l’arrivée, penchons-nous plutôt sur l’accès et ses promesses de parachèvement ; voilà ce qu’est une usine, une gare. Un film, aussi. Le cinéma. Nous.

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