Hors Champ

janvier / février 2019

GILLES GROULX ET JOHN COLTRANE

Jazz libre et archives administratives

par Frédéric Savard
30 novembre 2019

La société dont je suis ne me donne pas ce dont j’ai besoin pour vivre une vie intelligente. Alors j’aurais plutôt tendance à rechercher dans une espèce de solitude, à chercher en moi-même, certaines vérités. Je n’ai pas le choix, je suis comme le chat dans le sac. (Claude, 23 ans)

C’était un secret de polichinelle depuis déjà plusieurs années ; l’ONF détenait dans ses archives une session d’enregistrement inédite de John Coltrane. Enregistrée le 24 juin 1964, au studio du producteur Rudy Van Gelder dans le New Jersey, cette session avait été produite à la demande de Gilles Groulx pour la trame sonore de son film Le chat dans le sac. Coltrane, alors accompagné de son « Classic Quartet » (Jimmy Garrison à la contrebasse, McCoy Tyner au piano, et Elvin Jones à la batterie) reprend donc des pièces tirées de son répertoire original, qu’il réinterprète pour Groulx, présent lors de cet enregistrement. Environ trois heures plus tard, Groulx quitte le studio avec 38 minutes de musique originale signée John Coltrane. Il en inclut un peu moins d’une dizaine de minutes dans son film, qui sera diffusé pour la première fois au Festival du film de Montréal le 8 août 1964, à peine quelques semaines après la tenue de cette session d’enregistrement qui deviendra mythique, voire même historique.

Une fois le film monté et diffusé, l’exemplaire unique de cette bande magnétique sur laquelle est consignée une session d’enregistrement studio de l’un des plus importants musiciens du 20e siècle se fraiera un chemin dans les voûtes de l’ONF, où elle somnole pendant près de 50 ans, avant d’être enfin redécouverte. En effet, c’est au début des années 2000s, alors qu’il s’affaire à la création de la Collection Mémoire, que Carol Faucher tombe sur cette bande mystérieuse, quasi oubliée pendant toutes ces années, puisque répertoriée sous le titre de travail du film, Chronique d’une rupture. Des notes manuscrites de Gilles Groulx, une lettre d’entente entre le producteur du film Jacques Bobet et Rudy Van Gelder, ainsi qu’un contrat de l’American Federation of Musicians (AFM) accompagnent la bande magnétique. Il n’y a donc plus aucun doute ; Coltrane et son quartet ont enregistré cette musique spécifiquement pour Groulx. Pendant longtemps, plusieurs ont cru que les compositions de Coltrane entendues dès les premières minutes du film étaient tirées d’enregistrements existants, obtenus par l’ONF pour les fins de la trame sonore de cette production. Nous savions maintenant, en partie grâce à la découverte de M Faucher, qu’il s’agissait là de sessions inédites, produites spécifiquement pour les fins du film.

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Comment, en 1964, un jeune cinéaste québécois alors totalement inconnu en dehors de sa province, réussit à convaincre un musicien de la trempe de John Coltrane d’enregistrer la trame sonore de son premier long métrage de fiction ? Tout ça demeure très mythique et mystérieux. Groulx, déjà grand amateur de jazz, fait la rencontre d’une amie de Jimmy Garrison lors du tournage de son film Voir Miami. À travers ce lien d’amitié avec Garrison, Groulx réussit à entrer en contact avec Coltrane, qui accepte de signer la trame sonore de son film, sans en avoir vu une seule minute. The rest is history, comme on dit.

Précisons aussi qu’en juin 1964, le fameux quartet est au sommet de sa forme, ayant tout juste publié le magistral Crescent et s’apprêtant à enregistrer le classique A Love Supreme. Cette session enregistrée spécialement pour Groulx se situe donc à une époque marquante dans la carrière de Coltrane, alors que son style et sa façon de jouer étaient en pleine évolution. C’est en partie ce qui accorde à ces enregistrements leur caractère singulier ; ils nous permettent de constater cette évolution en nous donnant accès à de nouvelles versions studios de compositions initialement enregistrées par Coltrane à la fin des années 1950 et au tout début des années 1960. Par exemple, la version de la pièce Naima que l’on entend dès les premières minutes du film est très différente, et à mon sens beaucoup plus intéressante, que celle initialement entendue sur l’album Giant Steps parue en 1959. On peut en dire tout autant pour les autres titres enregistrés pour la trame sonore de Groulx ; Village Blues, Like Sonny, Traneing In, et Blue World, originalement publiée sous le titre Out of This World. Ces versions de 1964 offrent toutes des interprétations plus modernes et aventureuses que les précédentes auxquelles les fans de Coltrane étaient habitués. Rappelons également qu’il était très rare pour Coltrane de retourner en studio afin de reprendre d’anciennes compositions existantes, un exercice qui se limitait habituellement aux concerts en direct. Cette opportunité d’enregistrer une trame sonore de film lui donne donc un prétexte pour se prêter à ce jeu, puisque Groulx lui demande spécifiquement d’interpréter des compositions précises de son répertoire. À l’écoute de cet album, on sent que le quatuor se prête au jeu avec plaisir, joue librement et improvise sur ces thèmes familiers avec une facilité et une virtuosité impressionnante.

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Alors, une session inédite de John Coltrane dormait paisiblement dans les archives de l’ONF et tout ça ne demeurait qu’une simple anecdote, une rumeur partagée par une poignée de cinéphiles, d’universitaires et de mélomanes. Coltrane avait enregistré la trame sonore d’un film québécois et personne ne semblait prêter attention à cette réalité en dehors du Québec. Cette situation me semblait anormale, voire même incroyable. Comment se fait-il qu’un document d’archives d’une telle importance n’ait bénéficié d’absolument aucune forme de diffusion pendant plus de 50 ans ? Plusieurs facteurs expliquent cette situation déplorable. Dans un premier temps, on sait maintenant que Coltrane avait accepté d’enregistrer cette trame sonore de manière indépendante, sans en aviser la compagnie de disque Impulse ! Records, alors qu’il était pourtant sous contrat exclusif auprès de la fameuse boîte à cette époque. La session du 24 juin 1964 n’est donc jamais apparue aux registres officiels des studios Van Gelder. Cette situation explique en majeure partie pourquoi les gens responsables de la succession et du catalogue de Coltrane n’étaient pas au courant de l’existence de cette mystérieuse session.

Le fait que le film n’ait bénéficié que d’une très faible diffusion et visibilité en dehors du monde francophone explique aussi pourquoi l’existence de cette trame sonore est demeurée inconnue pendant si longtemps. Ce n’est qu’en 2007, alors que le film est rendu accessible en ligne sur le site www.onf.ca que les mélomanes et experts de jazz constatent que la trame sonore en question n’est pas composée d’enregistrements préexistants, mais qu’il s’agit bien d’une session inédite, jusqu’ici inconnue. Cependant, pour une quelconque raison, on prétend alors que les bandes maîtresses de cette trame sonore ont disparu à tout jamais, et qu’elles sont introuvables, ce qui était tout à fait faux.

C’est à ce moment que mon désir de voir ces enregistrements publiés et révélés au grand jour devient plus ardent, voire même obsessif. Après avoir révélé l’existence et l’emplacement de ces bandes par l’entremise des médias sociaux, via une page dédiée à John Coltrane, des gens de chez Impulse ! Records entrent en contact avec moi. Au départ, on doute de ma révélation ; on croit que je fais référence au montage sonore final du film, et non à la session intégrale enregistrée par Van Gelder. Lorsque je confirme que l’ONF est bel et bien détenteur de cet enregistrement studio unique, on entame déjà des négociations pour faire en sorte que ces bandes puissent enfin voir le jour. C’était en septembre 2015.

En tant que fonctionnaire de bas niveau, je n’avais aucunement la liberté ou l’autorité de prendre de telles décisions, ou même d’entreprendre de telles négociations, mais tant pis, le label était intéressé, et je savais que ce projet était beaucoup trop important pour qu’il ne se réalise pas et que tout ça transcende les règles de la bureaucratie. N’empêche, il fallait tout de même que je présente mon idée aux membres de la haute direction, en espérant qu’ils partagent mon enthousiasme. Ce ne fut pas chose facile. Après avoir été dirigé et redirigé de gauche à droite pendant des mois, je décide de prendre les choses en main, et j’obtiens un rendez-vous avec le commissaire et président de l’ONF, Claude Joli-Coeur. À ma grande surprise, il comprend immédiatement l’importance et l’ampleur de la chose, approuve le projet et m’encourage à aller de l’avant. Ce n’est vraiment qu’à partir de ce moment que les choses se sont mises en branle. Il faut dire aussi que les gens de chez Impulse ! Records n’étaient pas particulièrement pressés non plus ; ils travaillaient secrètement à la parution d’un autre inédit de Coltrane, Both Directions at Once, paru en 2018. Maintenant que j’avais l’approbation de la direction, et que Both Directions at Once avait obtenu un succès commercial phénoménal, j’étais convaincu que mon rêve de voir cette trame sonore enfin publiée chez Impulse ! allait bientôt se réaliser.

A l’été 2019, une entente entre Impulse ! Records et l’ONF est conclue, l’annonce allait se faire le 16 août et le disque allait paraître sous le titre Blue World le 27 septembre. C’était maintenant officiel. Après cinq années de travail acharné, de persévérance et d’obstination, ma vision allait bel et bien se concrétiser. D’ailleurs, lorsque j’ai vu la première épreuve de la pochette de cet album sous la bannière Impluse !, incluant des images tirées du film, des photos de tournage, des documents d’archives et des photos de Coltrane, j’ai été atteint d’une vive émotion de devoir accompli ; cet enregistrement et cette collaboration seront maintenant inscrits et reconnus dans l’histoire du jazz et du cinéma. C’était mission accomplie.

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Une vaste couverture médiatique ainsi qu’une projection spéciale à New-York suivent immédiatement la parution de l’album. Le film de Gilles Groulx est sur toute les tribunes, et bénéficie subitement d’une nouvelle forme de reconnaissance et de diffusion grâce à cette association avec Coltrane. Les critiques sont élogieuses à l’égard du film, du montage de Groulx, du jeu des acteurs, et de son utilisation de la musique originale. Les visionnements de la version anglaise du film montent en flèche sur le site de l’ONF, après qu’il ait été mentionné et partagé dans les pages du New York Times, The Guardian, National Public Radio (NPR), Rolling Stone, The Gazette, The National Post, et j’en passe.

Dimanche dernier, le 10 novembre 2019, en guise de conclusion à cette folle aventure archivistique, nous présentions le film en présence des deux acteurs principaux, Claude Godbout et Barbara Ulrich, devant une salle comble au Cinéma Moderne. L’ambiance était festive, la discussion animée et fascinante, l’enthousiasme du public et des deux protagonistes étaient palpables, cela demeurera pour moi une soirée inoubliable.

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Lorsque j’ai découvert Le chat dans le sac, il y a environ 20 ans, ce fut une énorme révélation, à la fois en tant que Québécois, cinéphile et jeune adolescent. Les propos de Groulx véhiculés par Claude m’ont en partie révélé à moi-même, et m’ont enseigné l’importance de croire en ses convictions, en ses idéaux. Aujourd’hui, j’espère lui rendre hommage, en ayant facilité la publication de ces enregistrements inédits, et en révélant au grand jour cette collaboration avec Coltrane. Ça aura été ma façon de lui dire merci.

Je vois une fois de plus que les prédicateurs du système contribuent à maintenir la médiocrité, dans une société qu’eux-mêmes n’habitent pas. Le philosophe dit ceci : il n’y a pas d’accident pur dans l’existence, ni dans la coexistence. (Claude, 23 ans)

ISSN 1712-9567
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