Hors Champ

mai / juin 2019

Journal de Cimmérie

STEVE MCQUEEN

par Olivier Godin
novembre / décembre 2018 6 décembre 2018

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Je n’ai pas visité le temple cinématographique de LaSalle. Je lui ai préféré le Forum, curieux que j’étais d’observer de visu l’inondation d’un passage familier, tunnel Atwater, sous l’eau depuis quelques jours, ce qui provoque une jolie commotion dans ce coin-là, en plus de permettre aux piétons de circuler librement et de s’amuser là où d’ordinaire les voitures sont les Dieux de la route. Voyez, par le rythme, 12 Years a Slave était décidément le film de transition de McQueen. Widows, mes amis, est un film américain pensé par un Britannique. Américain, je le dis dans le sens que l’affaire travaille pour le compte de cette efficacité narrative presque sacrée, redoutable et immensément satisfaisante, efficacité, malgré le soin et l’élégance déployés à redéfinir la touche européenne, je dois le dire – l’affirmer – un brin télévisuel (pour ce que ça veut dire). À la fois un piège et une bénédiction, de cette efficacité qui ne lui est pas coutumière, McQueen dessine à la gouache le portrait sale et exclusivement urbain d’une Amérique divisée. Même les quelques arbres de ce film sont laids et louches ; vous y verrez des artifices au vert malpropre, y dénoterez l’hypocrisie des hommes d’avoir planté l’arbre dans le trottoir, de soumettre la vie au bitume. Il faut espérer les oiseaux. Mais ici et là, la ville, comme le film de McQueen, génère le brun et le gris ; oeuvre fascinante et riche, slick et grossière, comme le brouillon d’un paradoxe spectaculaire, mais où la complexité n’a rien d’humain ; elle relève d’un système, de structures, de manigances, d’un jeu dans les coulisses, les libertés individuelles à l’ouvrage qui se concrétisent par cette envie, n’est-ce pas, que nous connaissons tous : se payer des piscines et des bateaux. Bilan de complexité : nous sommes loin, justement, du Gone Girl de Fincher avec qui le film se partage la scénariste, Gillian Flynn. Dans Widows, nous y apprenons que le crime est une façon pour la femme de s’affranchir de l’homme. Que le crime est une épreuve insurmontable pour le couple interracial. Que la femme en deuil qui se conduit comme un homme est incapable d’être gentille. Que le chien est le meilleur ami de la femme en deuil. Que le fusil est le meilleur ami de la femme un peu patate et un peu redneck. Que l’argent gouverne le cœur qui aime. Que le partage ne va pas de soi. Que collectivité rime avec corruption. Que les hommes n’y sont que des instruments dialectiques. Qu’il ne faut pas trop s’aimer. Que les policiers de Chicago sont des putes. Que le sourire est le signe de la rédemption. Que Robert Duvall, à l’âge vénérable de 87 ans, est toujours un formidable acteur. Que dis-je ? Une œuvre sur la nécessiter pour certaines femmes de s’affranchir des hommes par le crime, d’accord, d’accord, mais surtout, d’être impolie et fière et de conduire dangereusement pour arriver à leurs fins. Ailleurs dans la création, un jeune Conan a rejoint une bande de brigands nommée la Rose Blanche. Le chef de la Rose Blanche aspire au titre de Roi Ultime des Voleurs. Cet ambitieux chef forge les invitations d’un bal masqué et s’assure ainsi d’entrer incognito à l’intérieur du palais du Roi, déguisant ses brigands selon son humeur et selon les nécessités de son plan. Si vous connaissez un peu le personnage, je veux dire, si vous le connaissez dans ses retranchements littéraires, vous imaginez bien Conan rouspéter devant l’idée de devoir porter un masque et des plumes afin de se déguiser, mais surtout, de masquer sa nature avant de masquer son identité. Conan comprend la différence entre ruser et jouer. Pour Conan, vivre du brigandage est un choix qui s’assume. Pour mieux se fondre parmi la foule d’aristocrates, le chef de la Rose Blanche demande même à Conan d’adopter un accent étranger. Le barbare accepte son rôle, ruminant sa rancoeur. Il souhaiterait naturellement une approche plus honnête, un raid classique, l’épée à la main et l’écume à la bouche. En plein bal, Conan va noyer son chagrin dans les alcools forts et attendre impatiemment que son chef sonne l’assaut. Il boit, courtise, discute et somnole. Quelque chose qu’il arrive mal à saisir chasse l’idée du jeu. Son corps lui est tout à coup étranger, son corps en devient une notion que son esprit semble vouloir combattre. Qui est-il ? se demande la dame, là-bas, qui porte d’immenses bagues. Conan doit faire taire le barbare en lui, c’est-à-dire, faire comme les autres, les civilisés, et applaudir l’orchestre, saluer les dames distinguées, feindre d’apprécier la musique et ne pas se soucier d’une journée déjà longue dont les événements devraient, par leur intensité, avoir courtisé depuis déjà des heures la prémisse invitante de la nuit. Conan, en attendant l’heure de l’action, doit lutter contre tout cela, plus important encore, contre le rôle qu’il doit assumer en société et l’ennui que ce rôle génère. Vaut mieux la nuit pour faire fausse route, de se chuchoter Conan. Je rentre dans ma carapace. Walser m’attend. Il écrit : Nous devons créer quelque chose qui vienne de notre imagination. Mon imagination aime la couleur et les contes. Merci pour les souhaits. Je vous embrasse. Et pour répondre à votre interrogation, je parle de brigantisme et de barbarie. J’effectue un bond poétique en passant par les artifices de la méthode à la transparence rafraichissante du Conan dont la figure, vous savez, transcende tout, les époques, la nostalgie, le capitalisme, la médiocrité, etc. Si vous vous croyez perdu, comme vous me le révélez, je vous apprends aussitôt que c’en est tout à fait le contraire, et que par votre croyance, vous me démontrez que vous avez plutôt trouvé la lumière. La blonde fume le cigare sur le balcon et il fait encore très beau aujourd’hui. Le froid dessine des coeurs dans la fenêtre. Le froid étant aveugle, il s’évertue ainsi selon ses penchants les plus naturels. C’est fantastique, non ? Pour 2018, en plus du singulier Widows, fidèle à la tradition, je vous offre ces neuf recommandations. Trois Visages (Panahi). Unsane (Soderbergh). Bodied (Kahn). Jim & Andy (Chris Smith). Grass (Sang-soo). Classical Period (Fendt). Searching for Oscar (Guerra). Chained for Life. (Schimberg) et Atlanta s.2 (Glover & Murai). Et un doux Noël de Cimmérie à vous.

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