Hors Champ

mars-avril 2020

Sommet des Amériques

COMPLICITÉ NÉO-LIBÉRALE

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Quand le néo-libéralisme veut se faire complice de la société civile et que des syndicats acquiescent à l’image pacifique

À Québec, lors du Sommet des Amériques, des centaines de manifestants issus de syndicats déambulaient en groupes distincts, organisés et "encadrés" par des milices privées spécialement mises en place pour l’occasion et qui rejetaient les invitations des "perturbateurs" incitant les marcheurs à venir rejoindre la mobilisation près du périmètre de sécurité. Ces syndiqués se gargarisaient d’afficher leur pureté d’intention face à une autre branche de manifestants soi-disant anarchistes et colériques, en se dirigeant vers un terrain vague loin du périmètre et mis à leur disposition par les autorités.

Voilà qui était propre de la part de ces objecteurs de conscience en herbe, qui semblaient fiers de disséminer la contestation et d’acquiescer à l’image d’une "non-violence" banale, comme un passeport nécessaire afin que personne ne manque de remarquer cette sagesse paternaliste dans toute sa splendeur. Cette position ("non-position" serait peut-être plus juste) fut félicitée avec zèle par les élans enthousiastes et doucereux des nombreux journalistes qui suivaient les événements sur place, en direct. Ainsi, à chaque minute, un observateur venait rappeler que "les gens se comportaient bien, que la "majorité" était pacifique", donnant ainsi un visage d’adolescent frustré aux mouvements qui s’opéraient près des clôtures... Le cri de la révolte écrasé par un véritable bloc de sérénité. Et un bon bulletin accordé avec commisération par la majorité des journalistes canadiens ; des gens souvent mi-sel mi-poivre, issus d’une pensée centre droite, et dont la réputation de "rigueur de l’information" au profit d’une mollesse intellectuelle n’est plus à faire.

Une chose s’est finalement révélée lors du Sommet des Amériques : la confirmation s’est enfin faite que les policiers ne sont désormais plus des gardiens de la paix, mais bien des fonctionnaires de police, obéissant au doigt et à l’œil à un État de plus en plus retors dans l’organisation de ses événements politiques. Cette situation fut évidemment moins relevée par les journalistes et les syndicats en place. Il était beaucoup plus important pour ces derniers de s’assurer de leur non-culpabilité quant à une éventuelle dégénérescence généralisée de la part des manifestants. Or tout porte aujourd’hui à constater que la dégénérescence se produisait beaucoup plus à l’intérieur du périmètre où des gaz lacrymogènes furent lancés à profusion et sans aucun discernement sur une foule majoritairement calme, également mitraillée par des centaines de projectiles en plastique dur.

Mais la véritable dégénérescence, ou du moins la pire, fut probablement celle de la manipulation, dans tous ses sens. Qu’elle soit directe, indirecte, volontaire ou non, c’est bien par elle que se sont produits les pires écarts. Car la limite de la cooptation était mince entre, d’une part, des mouvements syndicaux qui ont coupé court par leur puritanisme (et leur volonté de se faire reconnaître comme décret politique, et non comme citoyens) à la légitimité de la révolte, et, d’autre part, des journalistes qui fuyaient l’analyse critique comme le diable, trop occupés à faire rouler ce Cheval de Troie qu’ils avaient conçu et organisé en toute conscience : le suivi des événements comme une sorte de "guerre", de reality show qu’il faut suivre (et faire suivre) dans le feu de l’action. Nous donnant d’ailleurs droit à des débordements quasi hilarants : les commentateurs en studio qui, toutes les 20 secondes, recommandaient à leurs collègues sur le terrain de "faire attention à eux, d’être prudents". Ces soubresauts fraternels et touchants n’en finissaient plus de revenir ; et les journalistes sur place tout heureux de faire croire qu’ils étaient à Beyrouth.

C’est lorsque la droiture de l’image se dérobe aux bases de la raison que le pire surgit dans l’analyse journalistique des grands réseaux, qui fit preuve, comme à l’habitude, d’une absence totale de mise en contexte réfléchie et étudiée. Et ce autant dans le suivi du discours des organisateurs du Sommet que dans celui de la contestation. Encore une fois il s’agissait de pointer les micros et d’offrir une présention affable et sans relief. Et lorsque les journalistes affichèrent leur présence au Sommet des Peuples quelques jours avant le Sommet des Amériques, on pouvait sentir une vanité latente quant au fait que l’on se penchait "avec la même attention" sur le discours contestataire que sur le discours officiel. Mais finalement cela donna le même résultat tiède et innofensif. Et la raison en est simple : la pseudo-éthique journalistique n’est qu’un frein à la réflexion lorsqu’elle rejette la rigueur d’analyse. En suivant le Sommet des Peuples, il ne suffisait pas de faire écho aux discours de tout acabit, il aurait fallu les mettre en perspective. Cette absence de réfléxion fut terrible, et fit perdre de vue l’essentiel en se contentant de prendre une photo aérienne des nombreux sentiers (souvent battus) de la contestation anti-mondialisation.

De cette façon, nombre de journalistes et commentateurs ne firent que se référer aux fameux "textes" officiels (qui n’étaient pas rendus publiques), se cantonnant ainsi dans des palabres sur la transparence des États alors que le phénomène est beaucoup plus vaste et profond. Il est faux d’avoir ainsi porté à croire que la contestation populaire s’organisait uniquement autour de textes précis, ou de lois, ou de codes. La véritable mobilisation était sociale et instinctive. N’a-t-on pas pensé ou cru pertinent de constater que nombre de gens s’étaient déplacés, symboliquement et le temps d’une journée, afin de simplement contrarier les perspectives rayonnantes de cette sous-culture de l’hyper-rentabilité ? Qu’il s’agissait là peut-être d’une simple dissension face à l’affaisement du socialisme progressiste délaissé par des politiques qui vendent à rabais les fondations sociales et culturelles ? Qu’il s’agissait peut-être d’un malaise profond face à une dépersonnalisation des structures ? D’une rage face à un État arrogant qui favorise la propagation d’un individualisme exacerbé par la consommation et la publicité alors que sont fréquemment rejetés avec mépris les véritables projets collectifs ? Les enjeux se trouvaient là, nul part ailleurs, et les chantres du néo-libéralisme n’ont qu’à se féliciter que les journalistes n’aient pas approfondi ce qui les aurait vraiment dérangés : une mise en perspective globale et philosophique. Car la majorité des médias (surtout télévisuels) invitent sans cesse les mêmes "experts", souvent des journalistes ou des chroniqueurs qui ne cachent même plus leur copinage, des gens dont le seul talent est de ménager le chou et la chèvre en atténuant tout discours dissident dans des pseudo-synthèses qui ne font en rien réfléchir. Où sont les penseurs ? Les philosophes ? Les intellectuels, artistes, enseignants, écrivains, etc., sont tout simplement devenus invisibles aux heures de grande écoute.

Le site officiel du Sommet des Amériques (http://www.americascanada.org/) regorge de trésors de révélations éclairées par les rayons du véritable soleil qu’est devenu le consensus néo-libéral. Autant de relents définitifs, et fort habiles, visant à "inclure" par l’entremise d’une complicité amicale, la Société Civile au cercle radieux mis de l’avant par les organisateurs du Sommet :

Le Canada joue un rôle prépondérant dans l’inclusion des voix des organismes bénévoles et non gouvernementaux dans les conférences commerciales et diplomatiques. Lors de la neuvième Conférence annuelle des épouses des chefs d’État et de gouvernement des Amériques, qui a eu lieu à Ottawa en septembre 1999, une foire aux ONG et une exposition ont été incorporées au programme officiel.

Nous sommes ainsi heureux d’apprendre que se trouve au Canada, cet acteur de fine pointe en ce qui a trait à l’inclusion des organismes non gouvernementaux, une place pour la société civile lors de la Conférence annuelle des épouses des chefs d’État. Petits fours et trempettes au menu ? Nous sommes d’autant plus émus qu’il s’agit d’une foire aux ONG : l’esprit festif est donc au rendez vous, le moral c’est ce qui compte. Toujours suivant cette formidable volonté d’incorporation au programme officiel vous pourrez trouver une section spéciale "Société Civile" que l’on s’est permis de représenter par un logo fort éloquent, surtout lorsqu’on le compare au logo officiel.

JPEG - 16.7 ko
JPEG - 17.1 ko

En haut, sur le logo officiel, vous avez un montage désignant un Canada représenté par une feuille d’érable souple et fière, de laquelle surgit d’un élan gracieux des bandes colorées, symbole de l’harmonie. Le tout reposant sur un demi-cercle qui donne sens au sentiment global de toute la chose. En bas, le logo de la société civile n’hésite pas non plus dans l’exaltation de l’harmonie, y allant carrément avec un fond de planète terre encerclé par des citoyens solidaires et uniformes. On sent toute la volonté de "construction". Vous remarquerez au passage que les petits bonhommes portent les mêmes couleurs, et dans le même ordre, que les bandes arc-en-ciel qui jaillissent élégamment du logo officiel. Une véritable apothéose d’intégration.

Le fidèle destrier du premier ministre canadien et principal organisateur du Sommet, Marc Lortie (qui s’est affublé pour l’occasion du titre de "Sherpa" : un guide qui mène le troupeau au sommet !), ainsi que ses joyeux drilles, a fait de l’événement de Québec un hymne à la manipulation politique par l’exposition d’un positivisme radical faisant miroiter à la population les reflets dorés du libre-échange. Et ce avec des fils aussi minces que des câbles de paquebot, révélant ainsi la double nature du néo-libéralisme chantant : le profil d’une taupe mais la délicatesse d’un bulldozer.

Recherche

Effectuez une recherche parmi les 800 articles publiés par la revue Hors champ depuis 1998.

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Dossier : Cinéma documentaire au Liban

    La trilogie autobiographique de Mohamed Soueid

    "Le cinéma occupe une place centrale dans la vie et l’œuvre de Mohamed Soueid. Sa jeunesse a été rythmée par la découverte des films, du classique au populaire : mélodrames égyptiens, comédies ou films américains classiques, films de karaté ont peuplé son imaginaire et alimenté son désir de cinéma."

  • Ceux qui font les révolutions...

    Le cinéma québécois ne digère pas la grève

    Retour sur la réception de Ceux qui font les révolutions à moitié... de Mathieu Denis et Simon Lavoie.

  • Bien murmurer

    PRISE DE CONTACT

    Carnet rédigé dans la foulée d’une école d’été qui s’est déroulée à l’été 2018, à l’Université de Montréal, avec le cinéaste Pierre Hébert.

ISSN 1712-9567
copyright 2020

Zoom Out   OffScreen       Conseil des arts du Canada   Conseil des arts de Montréal