Hors Champ

mars-avril 2020

Kiarostami à Tout le monde en parle I

LA SOLITUDE FACE À L’ARROGANCE

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Comment réagir avec indignation face à une émission qui fait justement son miel du papotage quotidien qui la précède et la suit, du brouhaha inconséquent qui se manifeste autour des "scandales" qu’elle génère elle-même artificiellement ? Si l’on définit Tout le monde en parle comme un cadre de discussion télévisuel qui met en scène divers acteurs de l’élite médiatique québécoise, il faut donc admettre qu’il s’agit là d’un concept qui reflète, si ce n’est la réalité quotidienne de cette élite, du moins les lubies, idéologies, consciences et pensées qui la composent en tant qu’entité collective en constante représentation. Nous nous trouvons ainsi face à une sorte de paradoxe, car l’émission repose à la fois sur la simulation et la scénarisation (par la façon dont sont conçues les entrevues, par le montage qui suit l’enregistrement, par un ton festif mi-comique mi-sérieux qui se répète perpétuellement) mais conserve malgré elle un caractère documentaire sur les idées dominantes, les mentalités et les sentiments communs qui habitent tout un pan des invités qui y participent. On peut alors y trouver une caricature efficace de ce qui anime les représentants les plus affirmés du "milieu culturel" national ; marionnettes dociles gesticulant béatement sous les coups de ficelles d’une machinerie théâtrale et mondaine à laquelle ils se soumettent pour leur plus grande gloire médiatique.

Lors de la dernière émission de Tout le monde en parle diffusée le dimanche soir 24 septembre, il se manifesta en l’espace de quelques instants un nombre effarant de contradictions, de généralités et finalement d’imbécilités aussi vaines que sincères autour du cinéma et de la télévision. Ces propos pris à part ne suscitant d’autre intérêt que celui que l’on pourrait accorder aux vociférations d’un ahuri ou d’un fou, il faut néanmoins les mettre bout à bout pour constater toute l’hypocrisie, la lâcheté et la prétention qu’ils incarnent. Lorsque, en une quinzaine de minutes, un panel d’invités divers composé de plusieurs acteurs (Patrice Robitaille, Macha Limonchik, Emmanuel Bilodeau, Louis Morissette) et d’un réalisateur (Patrice Sauvé), tous vedettes des séries et films les plus en vogue des dernières années, parviennent à clamer avec assurance que la télévision québécoise est l’une des meilleures au monde (cette télévision dont ils sont les chefs de file, quelle modestie !), que le cinéma d’auteur est composé de gens "qui se cachent en faisant des films plates", que le cinéma québécois ne faisait jadis que se "regarder" et qu’il est enfin arrivé à une maîtrise du "vrai bon storytelling", que les critiques sont des gens méprisants qui ne pensent qu’à taper sur les films québécois au profit d’"obscurs films chinois", que les films de Kiarostami et d’Amos Gitaï sont "justes déprimants et plates", nous sommes bien obligés de constater à quel point ces gens-là sont bel et bien devenus les maîtres de leur époque, constituant une aristocratie nouvelle qui ne dit pas son nom.

Affirmant dans le consensus le plus total non seulement qu’ils sont les meilleurs aujourd’hui (la télévision et le cinéma qu’ils font ne sont pas contestables) mais qu’ils sont aussi les meilleurs en comparaison avec le passé (ce vieux cinéma qui n’était pas suffisamment habile dans le storytelling, pour reprendre l’expression de Sauvé), disant haut et fort qu’ils n’acceptent aucune réprobation de leur travail (selon eux la poignée de critiques qu’ils évoquent n’"aiment pas les films québécois" et même l’un de leurs confrères, le réalisateur Francis Leclerc, ne trouve pas grâce à leurs yeux lorsqu’il ose dire dans les journaux que la télévision québécoise manque d’identité) et finalement rejetant tout ce qui se fait présentement et qui ne ressemble pas à ce que eux font (le cinéma d’auteur québécois, Kiarostami, etc.). Dans le reflet de cette soupe de prétention concentrée, comment ne pas apercevoir le visage bouffi et grossier de l’auto-satisfaction la plus péremptoire ? Vautrés dans le ridicule et l’aveuglement, tous semblaient être sur la même longueur d’ondes, sans jamais avoir l’idée de souligner toutes les contradictions que leurs déclarations incarnaient... Trouvant certains critiques méprisants à leur égard ils n’ont pas hésité à décrire en rigolant l’article d’un journaliste du Soleil comme étant un "torchon moins bien écrit qu’un texte de secondaire 4" ; gémissant face aux propos critiques généraux de Francis Leclerc sur la télévision ils n’hésitent pas ensuite à qualifier les films des autres de "plates, révoltants, ennuyeux" (Kiarostami) et tout simplement "mauvais" (Limonchik à propos du film de Gitaï) ; vantant les mérites de la prétendue universalité "désormais acquise" du cinéma et de la télévision québécoises ils n’hésitent pas à poser un regard condescendant sur des réalisateurs étrangers, l’un iranien et l’autre israëlien, qui ont précisément été reconnus à travers le monde pour leur apport magistral au cinéma. Auraient-ils eu seulement le centième de ce "courage" si on les avaient amené à critiquer des réalisateurs québécois en dehors de termes aussi vagues que "cinéma d’auteur" ? (de toute manière, ne sont-ils pas, du moins dans le cas de Sauvé, Robitaille et Morissette, les "auteurs" de leurs propres créations ?)

Serait-on alors considéré comme démagogique si l’on osait comparer les acteurs de ce spectacle navrant aux figures les plus autoritaires du clergé d’antan ? Ou encore aux petits esprits des facismes nationaux qui se ralliaient autour d’une "fierté" commune n’acceptant aucune remise en question et pointant du doigt ceux qui osaient ne pas s’y soumettre ? Où donc est-il né, ce chauvinisme par lequel on couvre d’insultes et d’opprobre tout ce qui n’ose pas se placer avec obéissance sous la bannière flamboyante de son petit clan à soi ? D’où vient-elle cette maladie mentale, cette schizophrénie collective qui amalgame réussite et superficialité, fierté et condescendance, mépris et critique, rigueur et arrogance ?

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ISSN 1712-9567
copyright 2020

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