Hors Champ

mars / avril 2019

Médias et postmodernité I

LA PERTE DU RÉEL

par Yannick Rolandeau
9 octobre 2007

« Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions, si le monde voyait tous les motifs qui les produisent. » - La Rochefoucauld

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Nous sommes, à ce qu’il semble, en train de muter et cette mutation prend des allures pour le moins inquiétantes. À en croire le romancier et essayiste Philippe Muray, le réel serait « en phase terminale », ajoutant dans Minimum respect : « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier. » On pourrait trouver son constat un tantinet outrancier et caricatural, et même le traiter de réactionnaire comme beaucoup franchissent allègrement le pas, mais on verserait en définitive dans un moralisme facile afin de n’être pas dérangé dans sa propre vision du monde. Pourtant, en quelques années, de nouveaux comportements ont émergé d’une façon fulgurante et certains philosophes, romanciers, essayistes, psychiatres ou psychanalystes n’ont pas manqué de les relever. D’autres ont exulté à leur apparition, pensant que la société postmoderne était en bonne santé physique et mentale. Qu’en est-il ?

Si le terme de postmoderne que j’utilise peut désigner plusieurs choses à la fois, je le prends ici dans un sens précis. Ce fut l’architecte Charles Jenks lors d’une conférence à Eindhoven en 1975 qui utilisa ce mot pour la première fois afin de qualifier une nouvelle architecture ; puis il fut repris par Jean-François Lyotard dans son ouvrage La condition postmoderne (1979) dont la quatrième de couverture nous mène sur une piste intéressante : « qu’est-ce qui permet aujourd’hui de dire qu’une loi est juste, un énoncé vrai ? Il y a eu les grands récits, l’émancipation du citoyen, la réalisation de l’Esprit, la société sans classes. L’âge moderne y recourait pour légitimer ou critiquer ses savoirs et ses actes. L’homme postmoderne n’y croit plus. Les décideurs lui offrent pour perspective l’accroissement de la puissance et la pacification par la transparence communicationnelle. Mais il sait que le savoir quand il devient marchandise informationnelle est une source de profits et un moyen de décider et de contrôler. Où réside la légitimité, après les récits ? » Premiers signes caractéristiques du postmodernisme : transparence, émancipation de l’individu, crise du savoir, de l’autorité et de la légitimité etc. Un autre ouvrage, L’ère du vide de Gilles Lipovetsky, analysa en 1983 la façon dont l’individu réagit à la perte des repères modernistes en établissant d’autres valeurs comme le cool et le ludique. Évidemment, on se doute que le postmodernisme, comme son nom l’indique, succède au modernisme [1] qui avait célébré le progrès technique et social, la science, la foi en l’avenir (avec à la clef une négation du passé et de la tradition). Sans être vraiment opposé à ce modernisme-là, le postmodernisme le prolonge et tresse des lauriers à la subjectivité, à la sensation et au vécu. Il revendique la confusion des genres, l’hétérogénéité, le mélange, le ludisme, la séduction et le plaisir. Quelles en sont les finalités ?

Le phénomène qui frappe l’esprit tout d’abord est que le postmodernisme repose en grande partie sur la crise de l’autorité qui a secoué et secoue encore la société (perte des repères, des valeurs précédentes comme le travail, la religion, le patriarcat, la culture etc.) au bénéfice de la culture populaire et de modèles alternatifs considérés comme meilleurs ou tout aussi légitimes. L’individu ne se projette plus dans les modèles classiques mais tend vers une plus grande flexibilité identitaire. La société se fragmente en de multiples groupes ou tribus (« culture » techno), fragmentation que le marketing et les mass media ont initiée ou reprise, d’autant plus à notre époque avec le développement d’Internet. Mais contrairement à ce que l’on peut croire, ce multiculturalisme, cette non-hiérarchisation, cette hétérogénéité ne sont pas seulement de simples postures politiques ou sociales mais bel et bien de nouvelles idéologies ayant effacé toutes traces idéologiques sur leur passage. Dans son roman L’immortalité, Milan Kundera a appelé imagologie le nouvel état d’esprit de l’univers postmoderne : publicitaires, conseillers en communication, créatifs en tous genres dictant les normes esthétiques. Il écrit notamment : « Les imagologues créent des systèmes d’idéaux et d’anti-idéaux, systèmes qui ne dureront guère et dont chacun sera bientôt remplacé par un autre, mais qui influent sur nos comportements, nos opinions politiques, nos goûts esthétiques, sur la couleur des tapis du salon comme sur le choix des livres, avec autant de force que les anciens systèmes des idéologues. [2] ». L’imagologie commence là où s’achève l’idéologie ou si l’on veut, l’imagologie, c’est l’idéologie moins la « politique ». Il faut comprendre qu’auparavant (période précédent la seconde guerre mondiale et juste après elle), les systèmes idéologiques avaient le vent en poupe au point de contaminer la création artistique (art engagé). Des millions de personnes ont cru et adhéré à ces systèmes sans se rendre compte de l’erreur colossale qu’elles commettaient. Si la barbarie sanglante de ces systèmes a été finalement mise à nu, le problème est que la haine et la jalousie n’ont pas déserté l’âme humaine pour autant. Comment réussir à devenir invisible ou à passer inaperçu après une telle déroute et une telle faillite historique ? Simplement en trouvant refuge dans de nouveaux systèmes idéologiques qui ressemblent le moins possible à des systèmes idéologiques, c’est-à-dire ayant épousé les valeurs du Bien, de l’Humanisme, de l’Écologie, de la Tolérance, de l’Égalité et du Social. D’ailleurs qui aurait le toupet et l’inhumanité d’autopsier une émotion ? Quel est le malotru qui n’oserait pas s’agenouiller devant les droits de l’enfant et des bons sentiments ? Celui qui n’aurait pas la larme à l’oeil devant tant de catéchisme humanitaire serait un monstre. On vous en voudra de ne pas être conforme à la masse, à l’audimat ou à l’air du temps. On fera semblant de vous tolérer mais sans plus jamais vous parler. Et s’il reste de véritables réactionnaires, ceux-ci serviront de caution et de bouc émissaire à l’occasion. Si croire dans les systèmes idéologiques fut une erreur gravissime (peu repérée à l’époque !), croire en ces nouveaux systèmes du Bien l’est tout autant (peu repérée aussi à notre époque !). « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » disait La Rochefoucauld.

Tout un nouvel état d’esprit a vu le jour suite à cette lente crise de l’autorité. Dans la galaxie postmoderne, tout est gouverné par un égalitarisme forcené (non-âgisme, indifférenciation hommes-femmes, humanité-animalité etc.) et sous la bannière du droit d’être soi-même (injonction paradoxale car comment l’être et qui être au moment où l’on nous somme de l’être ?), tous les modes de vie et toutes les identités deviennent légitimes et respectables. En quelques années, le modèle patriarcal est remis en question et la féminité et les valeurs qui lui sont associées prennent considérablement de l’ampleur. C’est aussi le culte du jeunisme ; la frontière qui séparait les générations est brisée. On assiste à un effacement des hiérarchies là encore au bénéfice de la juxtaposition et du mélange. Certains d’entre eux sont détonants, voire grotesques : politique et marketing (Clinton, Blair), caritatif et business (« We are the world »), le rock-caritatif (Bob Geldorf), sport et « entertainment » (Michael Jordan). Tout devient même culturel (rap, techno, tag etc.) et sous le règne de l’industrie et du marketing, la culture devient un simple produit de consommation. On revendique la tolérance (ce qu’on appelle comme telle), l’absence de jugement, l’absence d’échelle des valeurs, entraînant un politiquement correct. La société devient un peu plus obsédée par son image. Dans la publicité, cette image devient la stratégie centrale du marketing. Le mot communication est utilisé à tout bout de champ. Avec l’éclatement des références temporelles, le mélange des époques et des styles, nous rentrons dans l’ère de la récupération, du pastiche, du copier/coller, une ère a-chronique. La créativité postmoderne, c’est la copie : on n’invente rien, on recycle. Arrive alors la mode des décennies passées réactualisées et remixées (adaptation au cinéma des séries des années 70). Les médias ou les personnalités médiatiques deviennent les nouveaux fondements de l’imaginaire collectif et le bavardage médiatique se substitue peu à peu à la culture classique. Si l’on ajoute à ce rapide portrait, que nous sommes entrés dans l’ère numérique qui a mâtiné tout cela d’Internet, de haut débit, de rapidité, d’immédiateté, de CD-DVD, de rebelles-pirates, on a un assez bon portrait de ce qu’est le postmodernisme de nos jours et des valeurs qu’il véhicule. S’il ne s’agit pas ici de faire le « procès » des médias, d’un autre côté, on ne peut pas ignorer que ceux-ci ont considérablement aggravé la situation, notamment à cause de la visibilité qu’ils permettent et de l’exhibition qui s’ensuit au niveau social. Certes, l’homme s’est toujours donné en spectacle avant même que la société du spectacle, comme on l’a appelé à tort, n’existe. Il n’empêche. Sans les médias et la technique, rien n’aurait été possible. Le problème existentiel (et non idéologique par la même occasion) est que nous n’avons qu’un seul monde à notre disposition : le réel. Et l’individu postmoderne ne semble désirer rien tant que de s’en passer, autrement dit remplacer le principe de réalité par le principe du plaisir, c’est-à-dire en d’autres termes encore, éliminer le réel et autrui en les redessinant à l’image de son idéal. Sortir tout simplement de l’humanité (le temps, l’imperfection, la mort). Nous allons y revenir.

Il n’est pas inopportun de rappeler, par rapport à cette crise de l’autorité, que le mot sujet veux dire « assujettir à ». Qui veut être sujet doit reconnaître d’ores et déjà qu’il est lié et relié à l’autre (enchaîné même) et qu’il ne peut se passer de lui pour être et exister. On appelle forme unaire cette manière de s’auto-référer (en niant cet assujettissement à autrui) tel un Dieu ou un roi. N’oublions pas que « Je suis qui je suis » est la définition même que se donne Dieu. Autrement dit, le fameux « Pense par toi-même » qui est impossible évidemment (injonction paradoxale). Symptôme de l’époque qui veut abolir radicalement toute autorité pour s’auto-instituer, d’où le renfermement sur la sphère de l’ego, du narcissisme, du vécu, de la sensation etc. à laquelle nous assistons. Hannah Arendt avait abordé ce problème dans deux articles datant des années cinquante Qu’est-ce que l’autorité ? et La crise de l’éducation parus dans le livre La crise de la culture. Tout se complique un peu plus quand on ajoute que revenir à l’ancienne autorité serait vain puisque celle-ci a précisément débouché sur la situation présente. Conséquence terrible comme l’a souligné Hannah Arendt : « Ainsi la nature du sujet - c’est-à-dire à la fois la nature de la crise actuelle de l’autorité et la nature de notre pensée politique traditionnelle - implique que la disparition de l’autorité qui se manifesta d’abord dans le domaine politique s’achève dans le domaine privé. [3] » Et c’est bien ce qui est arrivé. Cette « disparition » de l’autorité dans le domaine privé va enclencher une sorte de « tout-à-l’égo », impliquant effectivement une abolition de la frontière séparant sphère privée et sphère publique. D’où le côté impudique que l’on voit se déverser par médias interposés, cette exhibition permanente qui est aussi un beau contrôle social par ailleurs. On sait au moins ce que font les individus ! Plus besoin de micros ! Il n’est donc pas étonnant, comme le dit Charles Melman, que « ce qu’on appelle le goût de la proximité va si loin qu’il faut exhiber ses tripes, et l’intérieur de ses tripes, et même l’intérieur de l’intérieur. Il n’y a plus aucune limite à l’exigence de transparence. [4] » D’où l’inflation de télé-réalités, d’émissions, de web-cams, de blogs où tout à chacun déverse son vécu, son ressenti, ses émotions, ses pulsions, ses expériences comme s’il tenait l’ultime réalité sur lui-même. Charles Melman poursuit : « les gens se dénudent devant les caméras avec une impudeur qu’ils ne seraient pas forcément capables de manifester dans le cabinet d’un médecin. La présence des spots et des caméras agit comme un impératif devant lequel personne ne pourrait rien refuser, comme si on faisait face à un tortionnaire à qui il convient de tout avouer, y compris ce qu’on n’a pas fait. [5] » Il est assez piquant que notre époque qui a remis en cause toute forme d’autorité (l’autorité n’est pas le pouvoir, ni la répression et convaincre n’est pas contraindre) en recèle une autre plus subtile et plus pernicieuse car si Dieu est mort à ce qu’il paraît, l’être humain avec son ego et son narcissisme s’est mis au centre de tout et s’est institué lui-même Dieu… mais un Dieu parmi des millions d’autres. Un Dieu descendu des voûtes célestes pour s’incarner dans chacun d’entre nous. Est-ce mieux ? Ce n’est pas certain. Je veux bien qu’on abolisse toute divinité (nouveau leurre) mais il ne faut pas en recréer sous une forme déguisée pour tenter de nous faire croire que nous avons réellement brisé nos antiques chaînes… Nous assistons donc à l’arrivée d’une nouvelle autorité instituée mais qui ne veut pas se faire passer comme autorité mais comme égalité ! Une nouvelle autorité qui a décidé qu’elle détenait maintenant le Bien et que toute autre opinion contraire à la sienne était forcément réactionnaire, voire fasciste. Non seulement, elle aggrave le problème mais proclame que tel ou tel sujet ne fait plus débat, perpétuant sous une forme hypocrite et doucereuse l’ancienne autorité répressive. Il est clair que l’on s’est plu à attaquer les autorités en place, de les charger de tous les maux et fantasmes ou de les assimiler constamment de près ou de loin à la violence : Dieu, père, professeur, maître, parents, institutions etc. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Il est certain qu’auparavant les êtres humains n’avaient pas leur mot à dire, chose extrêmement dommageable pour la liberté, mais il est certain aussi que la révolte et la révolution sont de bien mauvaises conseillères. En effet, la révolte ne cesse d’être fascinée par son oppresseur, au point de vouloir le déloger et le remplacer par un double, c’est-à-dire elle-même, croyant évidemment ne pas lui ressembler. Les révoltés ne pensent jamais être de nouveaux oppresseurs mais des sauveurs, ruse de l’Histoire actuelle comme j’aurai souvent l’occasion d’y revenir. Comme l’écrit Dany-Robert Dufour dans On achève bien les hommes : « Les périodes de révoltes où le sujet prend littéralement conscience que ce qu’il subit repose en fin de compte sur son désir et sur un consentement préalablement donné à la soumission. [6] » Vauvenargues disait déjà que « la servitude avilit l’homme au point de s’en faire aimer. ». C’est pour cela du reste que la révolte sera encore plus violente que l’ordre ancien ou que les hommes seront plus royalistes que le roi, comme on dit. Terrible lucidité que l’on serait plus avisé de prendre en compte quitte à passer pour conservateur si on conçoit ce mot dans tout son sens qui est de conserver les choses, d’en prendre soin et souci. Il s’agit de comprendre ici la façon dont le ressentiment se déguise souvent derrière de bonnes intentions ou un humanisme de façade (et non de faire de la politique politicienne) pour opérer.

Précisément, avec la révolution française, l’Histoire s’est comme accélérée. Le pouls du monde a brusquement battu beaucoup plus vite. La révolution française n’a été qu’une révolution bourgeoise qui n’avait qu’une idée en tête, prendre le pouvoir et accélérer la marche du monde au point d’inscrire ses dogmes (le progressisme, l’égalitarisme, les droits de l’homme etc.) dans le quotidien à l’égal de l’air que nous respirons, dogmes issus de la Grande marmite du Bien absolu, histoire de les faire passer avec une plus grande aisance. Comme le disait justement Tocqueville : « Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables ; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. [7] » En peu de temps, des cohortes d’hommes vont être jetées dans des fabriques et usées par un travail exténuant et harassant. Dans César Birotteau, écrit en 1830, Balzac décrit magistralement le capitalisme naissant et montre comment la médiatisation du monde va s’opérer : de nouvelles méthodes de persuasion (publicité) sont orchestrées pour séduire et contaminer toute la société. Il en fut ainsi de la révolution française comme il en sera du communisme, ou du socialisme, et comme il en sera d’une autre façon, du capitalisme ou du libéralisme, déguisant l’exploitation technicienne de l’homme par l’homme sous des idéaux de libre entreprise, de liberté et de démocratie (une oligarchie libérale dirait Cornélius Castoriadis). À cet égard, Dany-Robert Dufour écrit encore : « Si l’on devait faire très cavalièrement - au double sens de perspective cavalière et de procédé cavalier - le bilan, on pourrait dire que l’Histoire apparaît comme une suite de soumissions à des grandes figures placées au centre de configurations symbolico-politiques. On pourrait assez aisément en dresser la liste : le sujet, le subjectum (en latin, celui qui « est soumis à », « subordonné à »), fut, dans les sociétés archaïques, soumis au Totem, puis soumis dans le monde grec aux forces de la Physis chanté par le mythos, avant que de l’être à la cité et à la puissance de la Raison promise par le logos. Il fut soumis au Cosmos ou aux Esprits dans d’autres mondes. Il fut soumis au Dieu unique dans les monothéismes, sous des modalités concurrentes du fait du christianisme, de l’idée juive de la Loi et de la norme coranique. Il fut soumis au Roi dans la monarchie. Il fut soumis au Peuple dans la République. Il fut soumis à la Race dans les idéologies raciales, nombreuses, dont le nazisme, promouvant le sujet de la race aryenne, fut une forme particulièrement virulente. Il fut soumis à la Nation dans les nationalismes. Il fut soumis au Prolétariat dans le communisme. [8] » Une nouvelle mythologie prenait donc place (elle n’est pas terminée) avec le mot Peuple, mot dont il n’échappe à personne que l’esprit révolutionnaire s’en est emparée pour l’auréoler de pureté et l’assimiler au prolétariat (or le Peuple, c’est tout le monde et non seulement les pauvres ou le plus grand nombre). Nouvelle forme unaire comme avec le mot Démocratie et Liberté. Nouveaux dieux salvateurs.

La suite de l’Histoire est connue : les riches et les pauvres, les exploiteurs et les exploités vont se lancer dans une sanglante rivalité mimétique, comme dirait René Girard, tels deux frères jumeaux. Toute une rhétorique politique et idéologique va naître, partageant le monde en noir et blanc. À cette époque, les oppresseurs sont aisément identifiables tandis que les oppressés sont réellement victimes. Mais comme je le disais, la révolte est mauvaise conseillère. Par la technique, les médias, et consécutivement, par la fulgurante vitesse de propagation des idées simplistes, la propagande va enflammer le monde et le réel va être empaqueté et réduit à quelques slogans. Sur ce point, Balzac dans Illusions perdues fait dire à un de ses personnages : « Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. » Historiquement, journaux, radios, télévisions, Internet vont successivement aggraver la situation. Et l’on a bien compris de nos jours que l’information, comme les capitaux et les individus, doit circuler.

De cela va bientôt naître un immense fracas, jetant les hommes les uns contre les autres. Révolutions, totalitarismes, asservissement de l’homme à la technique, volonté de puissance vont finir par donner naissance à la seconde guerre mondiale. À l’évidence, le XIXe siècle, avec le romantisme et le sentimentalisme, ont aggravé le processus, en poétisant la politique et en se servant du lyrisme. Marcel Aymé écrit à ce propos : « Le romantisme, qui a largement exploité sa mythologie de 89, qui a imprimé sa marque aux mouvements revendicatifs et révolutionnaires du XIXe siècle, est resté vivant et très apparent dans la bataille sociale à laquelle il donne encore une résonance poétique. Il continue ainsi, faisant bon ménage avec le marxisme, à servir les partis de révolution et à leur amener des recrues. Dans la propagande moderne, ses grands mots sonores ne sont pas démodés. (…) [9] » Il poursuit : « Les prestiges du verbe, le charme d’une petite musique et les misérables plaisirs d’un conformisme esthétique suffisent à leur voiler la réalité des faits. Même lorsque la conscience leur revient et qu’ils envisagent la révolution communiste, ils la voient comme un magnifique déchaînement wagnérien auquel ils auront part en tant que victimes et le léger frisson d’épouvante qui leur court parfois sur l’échine n’ôte rien de sa poésie à une pareille vision. Ils sont comme des bœufs gras qui renifleraient l’abattoir et s’enchanteraient néanmoins au parfum des guirlandes de fleurs enroulées à leurs cornes. [10]  » L’homme peut-il dépasser sa condition existentielle ? Woody Allen a très bien évoqué ce problème dans Stardust memories puis dans Celebrity en montrant que le social n’était pas tout et que même si l’homme accédait à un certain bien-être, sans être exploité, il restait empêtré dans ses illusions et sa terreur concernant son rapport à l’existence (la mort, le temps qui passe, le hasard, le néant d’un monde sans Dieu). À croire finalement que l’esprit humain ne peut pas s’empêcher de rentrer dans de terribles convulsions.

Si la crise actuelle est complexe, elle s’accélère encore avec la première puis la seconde guerre mondiale. La politisation du monde va atteindre aussi l’art avec les avants gardes (ne pas confondre l’avant-garde (le futurisme, le surréalisme, l’avant-garde russe) et la modernité (l’impressionnisme, le cubisme) qui n’a jamais demandé la mort de tout ce qui la précédait.) artistiques qui poétisèrent la révolte et la révolution et se servirent de la création pour faire de la propagande politique. On se souvient du manifeste du Futurisme de Marinetti qui faisait l’éloge de la barbarie (« La guerre seul hygiène du monde… » « Boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées ! ») Tout cela n’est pas anodin et on aurait tort de prendre ces slogans à la légère. Les métaphores ne sont jamais innocentes… Au contraire, toute une époque s’annonce : rayer et détruire le passé, rêve d’un paradis, d’un monde nouveau, mythe du progrès et de la technique… Guère étonnant de voir que les Futuristes célébrèrent la vitesse et la machine... N’oublions pas encore que Marinetti finit même par imaginer un être vivant non humain, mécanique dans un univers uniquement électrique et métallique (Le Règne de la machine, 1910). Lui-même voulut montrer que le fascisme était nourri de principes futuristes (Futurisme et fascisme, 1924) et chanta les hommes et les machines de guerre mussoliniennes (Canto, eroi e macchine della guerra mussoliniana, 1942). Que firent les surréalistes sinon que de se rallier à la révolution bolchevique ? Tout cela allait déboucher sur les totalitarismes et les avants-gardes sombreront avec eux. Bref, on comprend qu’il fallait coûte que coûte entrer et si possible à grand fracas dans l’ère dite moderne. Pour convaincre le plus grand nombre d’y entrer, il faut faire chanter les crécelles de l’ivresse lyrique… Parallèlement, Marcel Duchamp allait de son côté introduire une terrible fracture dans l’art avec son fameux bidet par exemple. Je peux concevoir une provocation mais une provocation doit rester ce qu’elle est, c’est-à-dire provisoire, et non devenir pérenne, inscrite dans l’histoire de l’art. Car un bidet est un bidet, rien de plus et certainement pas une œuvre d’art. Cela vaut pour toute cette sorte de démarche dite artistique qui justifie une « production » par une démarche cérébrale au détriment de l’œuvre même. L’artiste est donc devenu lui aussi une sorte de Dieu, un artiste autoproclamé, s’auto-désignant artiste. Ce ne sont plus ses œuvres qui font dire que tel ou tel homme est un artiste mais c’est l’artiste lui-même… Le comble du narcissisme. D’où l’escroquerie de l’art dit contemporain, se perdant dans l’originalité à tout prix, dans la quête absurde de performances et d’installations… Après le roi, le peuple, la liberté, et la démocratie, voici une nouvelle forme unaire, celle de l’artiste. On pourrait aussi dire plus simplement que cette accélération avec sa logique techniciste et progressiste fait perdre à l’homme son rapport concret au monde. Voilà sans doute la réelle tragédie de l’homme. Par exemple, le romancier Gabriel Chevallier dans Clochemerle-Babylone écrit à propos de l’apparition de la voiture : « Rouler, ça devenait le plus urgent besoin. L’humanité allait se ruer en avant, dans un perpétuel exode de bouffeurs de kilomètres, de dévoreurs de moyennes, avec une passion toute nouvelle du dépaysement, une avidité de tout voir, de tout connaître, de tout juger et dominer, de pousser toujours plus vite, toujours plus loin, d’amasser un bagage immense de sensations, de souvenirs, de comparaisons, d’étonnements, en égrenant une litanie de superlatifs qui malheureusement s’émoussaient, parce qu’il devenait trop facile de tout atteindre sans effort. Et l’habitude se prenait de fuir toute méditation, toute contemplation, tout soliloque qui ramène l’homme à s’interroger sur le sens de sa destinée. [11] »

Il ne faudrait pas croire que ce processus ne touche que tel ou tel parti politique ou que telle ou telle idéologie. Nous avons là avant tout un phénomène qui touche l’imaginaire humain dans son rapport avec le réel, et surtout dans sa difficulté précisément de l’appréhender tel qu’il est. On reconnaît là sans doute la pensée d’un des philosophes les plus pertinents qui soient, Clément Rosset, dans la distinction qu’il établit entre la réalité et ses représentations, ses doublures chimériques. Sa « philosophie » se résumerait ainsi : le spectacle du réel est tellement insupportable à l’homme que pour s’en épargner la vue, ce dernier dédouble le monde et se crée illusions et chimères de toutes sortes. La cible favorite de Rosset est l’homme moral, jamais content de son sort, toujours indigné. Dans la réalité, il est comme un poisson tiré hors de l’eau et préfère les paradis artificiels de la représentation consolatoire : « Une ville est-elle rasée par un bombardement, l’homme moral en dénonce l’injustice. Sa fiancée le quitte-t-elle, c’est une traîtresse. Tel Géronte, il cherche sans cesse à condamner l’événement rebelle à son affectivité, sans prendre garde qu’en en dénonçant l’arbitraire il ne fait qu’exprimer deux fois la même chose, que de répéter sous une forme différente l’unique cruauté d’un événement. Que sa fiancée soit une traîtresse, cela nous était déjà apparu, puisqu’elle l’a trahi. L’homme moral ne fait ainsi que retourner à l’événement qu’il voudrait nier, sans qu’aucune considération ultérieure ne puisse en modifier l’essence, puisqu’elles se ramènent finalement toutes à constater que ce qui est est - et c’est là que gît,en effet, l’inacceptable et, pour la morale, l’inaccepté. [12] » Autrement dit, le réel est ce qu’il est et on ne pourra pas le changer d’autant que celui-ci est muet : « Le silence du monde est probablement la source principale de l’angoisse face au donné dont dérivent les constructions morales, et il n’est guère d’interprétations intellectuelles dont le besoin le plus urgent, encore que souvent caché, ne soit de réanimer, de sonoriser, cet oppressant et universel silence. [13] » À cet égard, l’indignation, la révolte et ses slogans sont d’un indécrottable moralisme romantique car non seulement, ils mettent en place une autre tyrannie sous des dehors bienfaisants, mais par leur simplisme et leur lyrisme, ils continuent à faire perdurer ce qu’ils croient combattre. Toujours étonnant ces personnes qui prétendent lutter contre telle ou telle chose mais sans jamais en chercher les causes réelles…

Après avoir destitué toute autorité, l’individu postmoderne est devenu une espèce de petit Dieu narcissique tout en faisant croire qu’il a aboli toute divinité, enfermé dans la cage de son moi et de son ressenti pour s’autofonder intellectuellement ou affectivement. Autrement dit, se cloner, s’engendrer, se féconder lui-même, se passant ainsi d’autrui, de l’altérité, et donc en définitive, du réel. Rêve démiurgique illusoire certes mais la volonté est bien là et occasionne de terribles dégâts. Pourquoi en sommes-nous à l’ère du clonage ? À ce titre, le clonage psychologique, précédent le biologique, a déjà eu lieu. On a donc l’impression, et même la désagréable impression, que l’homme postmoderne est en train de réussir son bouclage sur lui-même. Dans On achève bien les hommes, Dany-Robert Dufour décrit cette mutation qu’est en train de subir l’homme contemporain : « La postmodernité, ce n’est pas la simple chute des idéaux du moi, ni une levée en masse contre les idoles. Ceux qui croient que nous vivons une époque de dessillement douloureux mais salvateur se rassurent à bon compte. Nous sommes en fait à l’époque de la fabrication d’un « nouvel homme », d’un sujet a-critique et psychotisant, par une idéologie aussi conquérante, mais probablement beaucoup plus efficace que ne le furent les grandes idéologies (communistes et nazies) du siècle passé. Ce que le néo-libéralisme veut, c’est un sujet désymbolisé, qui ne soit plus ni sujet à la culpabilité, ni susceptible de constamment jouer d’un libre arbitre critique. Il veut un sujet flottant, délesté de toute attache symbolique ; il tend à la mise en place d’un sujet unisexe et « inengendré », c’est-à-dire désarrimé de son fondement dans le seul réel, celui de la différence sexuelle et de la différence générationnelle. (…) Le néo-libéralisme est en train de réaliser le vieux rêve du capitalisme. Non seulement il repousse le territoire de la marchandise aux limites du monde (ce qui est en cours sous le nom de mondialisation), où tout est devenu marchandisable (l’eau, le génome, l’air, les espèces vivantes, la santé, les organes, les musées nationaux, les enfants...). Mais il est en train de récupérer les vieilles affaires privées, laissées jusqu’alors à la disposition de chacun (subjectivation, personnaison, sexuation...) pour les faire rentrer dans l’orbite de la marchandise. [14] » S’il est vrai que Dany-Robert Dufour politise trop son sujet, là où il ne s’agit que d’une problématique existentielle avant tout, il a raison d’insister en revanche sur quelque chose de crucial : « Nous vivons à cet égard un tournant capital car, si la forme sujet construite de haute lutte par l’histoire est atteinte, ce ne sera plus seulement les institutions que nous avons en commun qui seront en danger, ce sera aussi et surtout ce que nous sommes. Ce n’est pas seulement notre avoir culturel qui est en danger, c’est notre être. [15] » Au moment où l’individu renfermé et claquemuré sur son ego, son ressenti ou son vécu, croit détenir la vérité sur lui-même, il devient le pantin d’une force et d’une problématique existentielle qui le dépasse totalement. Le pantin croit ne plus être attaché à des fils... et ne croit donc plus être un pantin. Un automate. Alors qu’il l’est sans doute plus que jamais.

Ce bouclage sur lui-même, l’individu tente de s’en approcher progressivement. Par exemple, ne serait-ce que son irrésistible attirance pour les prothèses sensorielles, (télévision, portable, Internet) transformant l’homme en petit Dieu omniprésent, ne supportant plus d’être absent du monde et du regard des autres. Inquiétante ubiquité et étrange façon d’habiter le temps et l’espace en abolissant toute différence ou tout obstacle. L’homme postmoderne aspire à sortir de sa condition, réduire l’altérité au même et échapper à la filiation par des prothèses biotechnologiques. On peut s’interroger sur cette inquiétante volonté technique de tout tripatouiller (problème parallèle avec les OGM). Par exemple, le 23 février 1997, voyait naître Dolly, une brebis, le premier clone d’adulte obtenu chez un mammifère supérieur. Dans la filiation, Dolly est fille et soeur de sa mère ! En établissant un parallèle humain, c’est comme si elle était l’enfant né d’un inceste entre père et fille ou entre mère et fils, tout en étant produite sans le contact physique de l’autre sexe ! Autre cas, celui de Jeanine (Le monde du 21 juin 2001), institutrice à la retraite, âgée de 62 ans, qui a donné naissance à un garçon de 3 kilos. Jeanine avait bénéficié d’un don d’ovocyte reçu d’une donneuse américaine et d’une fécondation in vitro pratiquée aux Etats-Unis. L’ovule a été fécondé par le sperme de son propre frère, Robert, un célibataire âgé de 52 ans, handicapé après une tentative de suicide…

L’art dit « biotech » fabrique aujourd’hui des animaux fluorescents verts, utilise l’ADN humain pour faire des sculptures et des poèmes, fait pousser des ailes aux cochons, ou réalise des sculptures semi-vivantes... Dany-Robert Dufour évoque ces artistes contemporains aux méthodes très étranges. Par exemple, Eduardo Kac qui « propose un « art transgénique », à base d’organismes génétiquement modifiés à des fins artistiques. Il transfère avec l’aide d’équipes de scientifiques (notamment français) du matériel génétique d’une espèce dans une autre, afin de créer des êtres vivants uniques. Alba, son lapin fluorescent vert, est un lapin albinos qui devient fluorescent à la lumière. [16] » Ou Marta de Menezes qui « colore l’ADN des cellules humaines et leur donne une valeur sculpturale, tandis que Joe Davis (USA) utilise le code de l’ADN non pas pour provoquer des mutations génétiques, mais pour encoder des messages et des images poétiques.  [17] » Il y a aussi le duo Art Orienté Objet qui « présente des Cultures de Peaux d’artistes, hybridées avec du derme de cochon et ornées de tatouages animaliers, idéalement destinées à ce que des collectionneurs s’en fassent greffer. Ces autoportraits biotechnologiques font figure de totems contemporains évoquant la chimérisation et ayant pour médium le corps de l’artiste. [18] » Il y a encore le collectif SymbioticA (Australie) qui « fabrique des « poupées du souci », c’est-à-dire des sculptures semi-vivantes (qui peuvent aussi se manger) en « Tissue Engineering » issues de cultures de tissus vivants. Se trouvent ainsi repoussées les limites de ce que nous appelons l’« animé » et l’« inanimé ». Le collectif SymbioticA cherche à montrer l’incapacité de notre système de croyances à « prendre en compte les questions épistémologiques, éthiques et psychologiques soulevées par la science et l’industrie de la vie [19] ». Des groupes de plasticiens, de sculpteurs et de vidéastes, baptisés "biopunks" militent pour la légalisation de toutes les formes de manipulations génétiques que l’on peut pratiquer sur un adulte consentant ou sur soi-même. La frontière entre artiste et scientifique devient de plus en plus floue. Il y a de quoi s’interroger sur de telles méthodes.

Ce phénomène est flagrant dans le domaine artistique. Certains « artistes » franchissent le pas qui séparait la création esthétique et la création prothétique. Par exemple, Orlan, pionnière de la transformation corporelle par intervention chirurgicale. Grâce à la chirurgie plastique, son corps se modifie et « évolue ». Elle définit ceci comme un « art charnel », témoin ce qu’elle disait dans Le monde du 22 mars 2001 : « L’avant-garde n’est plus dans l’art, elle est dans la génétique, elle est dans la biologie ». Mais comme tout bon avant-gardiste, elle s’est sentie obligé d’en faire un manifeste. Ce qu’elle appelle l’« art charnel » est un travail d’autoportrait qui oscille entre défiguration et refiguration. À l’inverse du « Body art », l’« art charnel » ne recherche pas la douleur (« A bas la douleur ! » et « vive la morphine ! ») et s’intéresse à l’opération-chirurgicale-performance et au corps modifié. L ’« art charnel » est féministe, en lutte contre le christianisme, s’inscrit dans le social, et n’hésite pas à recourir au judiciaire. Bref, un antiformalisme et un anticonformisme très académique et très postmoderne. Un autre « artiste », Stelarc (www.stelarc.va.com.au) pense que le corps est devenu désuet, « biologiquement insatisfaisant ». Depuis les années soixante, Stelarc a créé un chantier destiné à améliorer physiquement le corps humain par des moyens technologiques. Pour lui, le corps doit évoluer et s’adapter à son temps et à sa technologie. Dans son manifeste, il reproche au corps d’être soumis au temps, à la maladie et à la mort : d’être humain finalement. Le corps doit devenir immortel et s’adapter, se remodeler (peau synthétique etc.) en recueillant les nouveaux composants technologiques. Stelarc a pourtant le culot d’affirmer que « Aucune idée faustienne, ni aucune crainte de frankensteinisation ne devraient s’opposer au bricolage du corps (...). » Férocement, Philippe Muray écrit : « Les nouveaux corps eux-mêmes savent si intensément qu’ils ne servent plus à rien qu’ils se transforment en supports de n’importe quoi : tatouages, anneaux, clous, pointes, crochets X, diamants, écrous, boulons, boucles et implants. On y accroche la quincaillerie de tout ce qui n’a plus de sens, comme à des crémaillères, comme à des cimaises de galerie d’art contemporain. [20] » L’art couplé à la technique peut donner la « plastination » mise au point en 1977 par le professeur Gunther von Hagens. Elle se présente comme une technique de momification ou d’embaumement des corps, permettant de conserver un cadavre en durcissant ses tissus par l’imprégnation de substances plastiques (polymères). Ce procédé donna lieu en 1995 à une exposition en Allemagne, en Suisse, au Japon et en Belgique (à Bruxelles, dans un lieu symbolique, les anciens abattoirs de la ville). On pouvait y voir des cancers, des foetus mort-nés, des écorchés au crâne ouvert... La mort est devenue belle et esthétique.

Que se passera-t-il donc dans les prochaines années ? Qu’en sera-t-il de la mort, des rapports amoureux et sexuels, de l’individuation, de la succession générationnelle ? Difficile de se transformer en Madame Bouledecristal mais cette spirale qui ne cesse de nier le réel pour adorer des paradis artificiels et des doublures chimériques n’annonce pas des lendemains qui chantent. Certains pourront penser que je verse complaisamment dans le pessimisme mais après tout, je leur souhaite d’avoir raison. Je préfère me tromper que d’être insouciant car je suis inquiet de voir une époque où l’être humain veut sortir de sa condition ancestrale. En d’autres mots, l’être humain veut s’oublier lui-même pour être « parfait » alors que seule l’imperfection est humaine. Le romancier Milan Kundera parle même d’un désir d’oubli dans son roman La Lenteur. Comment se traduit précisément et concrètement ce désir d’oubli ?

Voir aussi : Les nouveaux comportements

Notes

[1Je parlerais plutôt d’avant-garde suite à l’article Une modernité sceptique de Jean Clair paru dans le livre L’Apocalypse joyeuse, Ed. Beaubourg, qui fait une distinction entre avant-garde et moderne.

[2Milan Kundera, L’immortalité, Ed. Gallimard, p. 142-143.

[3Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio essais, p. 2.

[4Charles Melman, L’Homme sans gravité, Folio essais, p. 27.

[5Ibid., p.28.

[6Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, Denoël, 2005, p. 139.

[7Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, G-F, p. 150.

[8Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, op. cit., p. 133.

[9Marcel Aymé, Le confort intellectuel, Livre de poche, p. 56.

[10Ibid., p. 56.

[11Gabriel Chevallier, Clochemerle-Babylone, Livre de poche, p. 94.

[12Clément Rosset, Le monde et ses remèdes, PUF, p. 40.

[13Ibid., p. 47.

[14Dany-Robert Dufour, L’art de réduire les têtes, Denoël., p.248-249.

[15Ibid., p. 249.

[16Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, op. cit., p.325.

[17Ibid., p. 325.

[18Ibid., p. 325.

[19Ibid., p. 325.

[20Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, Les Belles lettres, p. 30

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