Hors Champ

septembre-octobre 2020

Comment filmer nos souvenirs ?

Un court essai à propos du film Memoirs (2019) d’Aaron Zeghers

par Jonatan Campbell
septembre / octobre 2020 11 octobre 2020

Ce texte est présenté dans le cadre de la série CRITIQUES, organisée et présentée par VISIONS, en collaboration avec Hors champ [1].

PNG

Nos souvenirs prennent la forme de fragments au sein de notre imagination et nous en négocions constamment l’importance ou la signification dans nos vies. En effet, ces moments fragmentés se logent dans notre conscience comme des histoires qui n’attendent que d’être racontées. Comment déchiffrer ces souvenirs ? Comment leur donner sens ? Comment les extérioriser ? Dans son court métrage intitulé Memoirs (2019), Aaron Zeghers explore ces différentes questions en élaborant une construction narrative poétique et une esthétique visuelle onirique, à la fois entrelacées et disjointes l’une de l’autre. Cette approche évocatrice aboutit à un film qui révèle nos états d’âme dans toute leur complexité, imitant le caractère fragmentaire de nos souvenirs et la fragilité de notre mémoire.

Memoirs est une expérience audiovisuelle lyrique et poignante, explorant la nature éphémère et morcelée des souvenirs tout comme les façons dont ceux-ci affectent nos relations interpersonnelles. Le film encourage les spectatrices et les spectateurs à réfléchir aux nombreuses histoires qui les définissent au temps présent, qui les définissaient hier et qui les définiront demain. Zeghers construit un récit exaltant, composé d’histoires familiales lui étant propres. Par la fusion d’images originales — en 16 mm et numériques — et d’archives constituées de films de famille et de photographies, Memoirs forme un récit personnel captivant, étalé sur trois générations. Il témoigne d’une approche artistique aussi effrénée qu’originale. Le cinéaste combine des entrevues en voix off — autant chaotiques que déstructurées — avec les membres de sa famille à des images abstraites du passé et du présent ; montage aisément comparable à la précarité de la mémoire et au désarroi engendré par l’oubli. Les anecdotes fragmentées entendues, lorsque liées à des images déconnectées des mots, montrent ces lacunes que nous avons toutes et tous quant à notre capacité à se rappeler certains moments dans leur entièreté. Dans l’un des nombreux instants significatifs et mélancoliques de Memoirs, Zeghers filme sa main tenant une photographie de la maison familiale de ses grands-parents. Il retire ensuite la photographie pour révéler que, même si certaines pièces de la demeure familiale contiennent encore les traces visibles du passé, tels des meubles ou autres souvenirs, ce sont davantage les personnes occupant ces espaces, qui ont changé le plus radicalement. Les objets peuvent rester figés dans le temps, mais il n’en est pas de même pour l’humain et sa conscience. Ici, les médias photographiques et filmiques agissent comme traces physiques et mémoire matérielle du temps qui passe, des événements qui ont eu lieu et qui adviendront.

Comme le précise Siegfried Kracauer dans un article portant sur la photographie : « Memory encompasses neither the entire spatial appearance nor the entire temporal course of an event. Compared to photography, memory’s records are full of gaps » [2]. Ici, Kracauer sous-entend que, même si nous désirons nous souvenir de certains évènements passés au meilleur de nos capacités, nous ne sommes jamais totalement en mesure de nous les remémorer dans les moindres détails. Nous avons alors tendance à nous tourner, pour combler nos souvenirs lacunaires, vers des supports visuels et sonores comme la photographie ou l’enregistrement. Paradoxalement, ce recours aux supports médiatiques comporte lui aussi ses propres limites et partis pris. En explorant les limites du médium audiovisuel, Zeghers donne sens aux processus psychologiques associés au fait de se remémorer. De plus, le cinéaste révèle, tente de combler et établit des liens entre ces fissures à la fois temporelles et spatiales. En expérimentant avec différents médias audiovisuels, il enregistre et archive ainsi les histoires qui ont, sur plusieurs générations, constitué la tradition orale de sa famille et contribué à la définir. Les souvenirs n’adoptent pas de forme particulière, ils sont immatériels, mais en tentant de les reconstituer par le biais de l’audiovisuel, il devient alors possible de les transformer en quelque chose de palpable que nous pouvons voir, écouter et saisir — même si ces objets eux-mêmes sont lacunaires et incomplets. Ces derniers deviennent des traces matérielles de ce qui nous définit ; nous permettent de mieux nous comprendre par les histoires latentes qu’ils détiennent. Ce que nous ressentons finalement à travers l’expérience audiovisuelle de Memoirs, c’est notre tendance — consciente ou non — à vouloir constamment remplir les trous qui composent les structures de nos souvenirs.

PNG


JPEG

Notes

[1VISIONS est une série de projections mensuelles consacrée au cinéma documentaire expérimental et aux artistes dédié.es à l’image en mouvement. Sous la direction de Benjamin R. Taylor, depuis 2014, à Montréal, VISIONS présente ces oeuvres dans plusieurs lieux et en collaboration avec des festivals locaux tels que la Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montréal et Cinéma moderne. Les artistes sont toujours présent.es aux séances. Nous facilitons le voyage des artistes au Canada en organisant des projections, des ateliers et des tournées. Les films sont présentés dans leur format d’origine. VISIONS participe également à plusieurs festivals internationaux, visite d’expositions et facilite la rencontre entre les créateurs et le public.

Le programme en ligne CRITIQUES est une conséquence des activités de programmation reportées de VISIONS. En partant d’une sélection d’œuvres initialement programmées pour la saison 2020, il s’agit de les mettre en dialogue avec un écrivain local à qui l’on demande de réfléchir, réfracter, retracer et réinterpréter l’œuvre en question. Les textes rassemblés sont tout d’abord publiés dans une édition spéciale de Hors champ. Ensuite, à chaque semaine, une œuvre sélectionnée sera diffusée sur la nouvelle plateforme de projection virtuelle-à-l’épreuve-de-la-pandémie du microcinéma local la lumière collective, jumelée avec le texte.

Chaque itération propose à un écrivain invité de dialoguer avec les images à sa manière, dans le but de renouveler les idées, de proposer des conversations, d’établir de nouveaux discours. À une époque où la diffusion en ligne est abondante et sans fin, CRITIQUES vous propose de quoi lire et réfléchir. Quelque chose que vous pourrez garder avec vous jusqu’à notre prochaine rencontre.

Pour suivre le projet, inscrivez-vous à notre liste de diffusion.

La série CRITIQUES est présentée avec le soutien du Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts et lettres du Québec et le Conseil des arts de Montréal.

[2Kracauer, Siegfried, « Photography », Critical Inquiry, vol. 19 (printemps 1993), traduction anglaise de Thomas Levin, Harvard University Press, p. 425.

Recherche

Effectuez une recherche parmi les 800 articles publiés par la revue Hors champ depuis 1998.

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Une fleur comme preuve de son passage

    Autant y aller par la fin, par la dernière pierre de l’édifice d’images.

  • Dossier Gitai

    Introduction

    Ce dossier dédié à Amos Gitai est issu de la volonté de poursuivre, sous une autre forme, le cycle d’études que nous avons consacré à ce réalisateur en 2015 (Université de Montréal).

  • Manifeste pour un “cinéma processuel”

    Votre "Film Farm"

    Manifeste du FIlm Farm de Phil Hoffmann.

ISSN 1712-9567
copyright 2020

Zoom Out   OffScreen       Conseil des arts du Canada   Conseil des arts de Montréal