Hors Champ

juillet-août 2020

SUR LA CITATION

par Olivier Godin
mai / juin 2020 7 juillet 2020

King Dave de Podz [...] à voir si vous avez aimé L’arche russe d’Alexandre Sokourov.
— Marc-André Lussier.

J’ai lu mon premier Patrick Senécal alors que je terminais l’Auto-da-fé de Canetti. Passer de Canetti à Senécal, si je sentais que je me magasinais une déception, je sentais également que je dirigeais mes sens vers un territoire inédit, que de passer de Canetti à Senécal devait être un enchainement littéraire si révoltant et si peu équivoque qu’il fixait ma sensibilité sous le signe de la témérité. Tu seras le seul être vivant à accomplir avec succès une telle transition ! de me dire mon ami René.

Ayant déjà lu quelques romans de Stephen King, forcé de m’incliner devant l’adresse narrative du maître américain, j’avais envers le Senécal, qui est supposément son équivalent québécois, des attentes compréhensives. Plongé dans le Senécal, j’émets ici l’opinion que ce n’est pas dans un roman, mais plutôt dans un tourbillon d’ennui que je me suis embourbé. Devrais-je imputer la faute à Stephen King ou plutôt à Canetti ? que je me suis demandé. L’ennui que j’ai rencontré dans le Senécal, je me suis pourtant étonné d’y être sensible et très intéressé. Je me le répétais à voix haute après chaque page : mais c’était un peu ennuyant, cette page, un peu de la marde aussi, mais quand même, allons connaitre la suite, voir au bout de la croute.

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Cultivant mon ennui, j’ai tourné les pages et quand elles ont commencé à me sembler trop lourdes, j’ai déposé le livre pour ne jamais le reprendre. J’ai donc échoué. De passer de l’œuvre de Canetti à celle de Senécal, je ne vivrai donc pas pour m’en vanter. Si j’ai échoué, je peux me féliciter d’avoir donné au Senécal au moins deux bonnes heures de mon existence. Ça compte un brin, car c’est déjà beaucoup plus que je n’en accorderai à de nombreux créateurs, génies comme croquettes.

Mais que conserves-tu de ta lecture du Senécal ? de me questionner mon ami René.

Il y a un art senécalais qui réside dans une capacité à être simple, redondant, sans relief. Le gars est capable de produire de l’énergie purement narrative. C’est par défaut qu’elle est également littéraire. En passant du point A à B, le Senécal trébuche, zigonne dans le manche, mais c’est pour s’assurer de ne jamais nous en passer une petite vite. Le Senécal n’oserait pas, car l’ambigüité est étrangère à son art et il a trop d’amour pour son lecteur. Car l’art de Senécal est sagesse et amour. Il n’est surtout pas Mystère.

Il faut dire que Senécal, à écrire comme il le fait, soupçonne très certainement que son lecteur a le QI d’une perruche. Et ce soupçon n’est pas de la condescendance, mais une preuve d’amour. Car le lecteur, faute d’avoir du temps à tuer, a mieux à faire que de risquer de ne pas comprendre. Le lecteur est dans un idéal ouaté, patient et honnête et dans toute sa ferveur, cultive l’art de s’abandonner tout court, à l’ennui comme au plaisir, bref, à l’absolu.

Si le Senécal utilise son instrument comme s’il s’agissait d’une spatule, à tartiner, faire des barbouillages sentimentaux, gâcher en redondance une intrigue excellente, il ne le fait pas que pour faire enfler la simplicité. Il le fait par amour. Pour s’excuser de sa générosité, le Senécal dira que c’est sa manière de fournir une teneur encore plus psychologique à l’intrigue. Si les émotions sont obèses et que sa plume vous semble, par moments, constipée, il s’en excuse. C’est par cette honnêteté et ce sentimentalisme, que le Senécal arrive à renifler partout les occasions de faire peser plus lourdement sur sa création le poids de la mort qui rôde. Toujours, la mort qui rôde.

Ce sont au nom des mêmes excuses que le cinéma québécois d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, semble incapable d’être autre chose que sentimental, psychologisant, dégoulinant, fuchsia. Nous disons que nous rencontrons depuis trop longtemps ce cinéma qui va employer le motif de la mort pour mieux faire démarrer ou embrayer une intrigue qui, contrairement à celle du Senécal, est rarement excellente. En ce sens, c’est-à-dire, celui du mauvais goût, vous pouvez y voir le film assez médiocre que le roman de Senécal ferait, malgré son intrigue excellente, s’il était laissé entre les mains d’un faiseur d’histoires de la moins convenable des espèces, c’est-à-dire, la plus nuisible et la plus commune, disons, un Podz.

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Podz, auteur inconséquent d’une œuvre sans fond, nourri par son incertitude à la construire et à la modeler selon une grammaire à deux vitesses, d’abord élaborée à partir du grand cinéma d’auteur, puis digérée par la plastique léchée du meilleur de la pub et de la TV, Podz, qui en a pourtant le talent, a trop d’ambition pour avoir la grâce d’un vrai faiseur d’histoires, un Fleischer par exemple.

Avec Podz, il n’y aura rien d’original, mais il y aura de l’émotion et des « belles shots ». Dans un système qui carbure au prestige, cela suffit pour construire une œuvre. L’art du cinéaste québécois est après tout un art qui consiste surtout à obtenir la validation de ce système. Les films, forcément sans saveur, en seront juste assez inoffensifs, comme ceux de Podz, pour traduire l’impression d’être fait par un esprit qu’éclaire le meilleur du Cinéma.

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Mais si le Podz étudiait attentivement l’art d’un Fleischer ? de me demander René.

Il arriverait à être la meilleure version de lui-même, toucher à sa vraie capacité, que dis-je, rencontrer sa destinée. Être l’élue, l’accomplissement d’un Yves Simoneau avorté, celui que Philippe Falardeau devrait être. Ce serait le sacre du Déconfineur, premier de tous les cinéastes populaires, héros de nos évangiles du divertissement, celui qui nous sort de la normale, qui nous promet rien de moins que ce qu’il est : une Lumière dans la Ténèbre.

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Surtout, je voulais y aller par l’émotion. Tir, je trippais, comme tout le monde, sur Le Parrain, machin, mais j’trouvais qui manquait un peu d’émotion.  [1]
— Podz

Podz, hélas, veut se soustraire à son horoscope en citant Scorsese et Coppola pour prétendre y ajouter l’émotion, se construire une œuvre sur leur dos. Mais il fallait comme Fleischer se placer humblement dans l’ombre des grandes figures du passé et ainsi mieux déborder dans les marges. Pour Podz, il n’en résulte que d’élégants échecs dont les seuls paris avec la création sont de créer des « belles shots » et d’articuler convenablement des histoires sentimentales qui par excès de réalisme, le réalisme le plus stupide, celui qui forcément passe par les émotions, font la preuve d’avoir été conçues sans imagination, c’est-à-dire, pour plaire aux décideurs de la SODEC, et aussi les Manon Dumais et les René Homier-Roy, ces apôtres des faits, les esprits rationnels de la science artistique qui, de la Ténèbre où ils sont les juges les moins convaincants, ne soutiennent que ce qui est inoffensif.

Est-ce que tu es passé du Canetti au Senécal pour me parler de Podz ?

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Je suis passé du Canetti au Senécal parce que j’étais cette année le cinéaste invité sur le jury du Prix Jacques Brossard. Parmi mes autres lectures obligatoires, il y avait un roman de Roger Cantin, le réalisateur de Matusalem. Je ne vous cacherai pas que j’avais un peu hâte de lire ce roman. J’avais hâte, et cela, malgré sa couverture grotesque. Je ne sais pas m’expliquer cette hâte, sinon parce que je conserve un heureux souvenir de Matusalem. Rétrospectivement, je préfère me dire, en partie pour m’en convaincre, que c’est surtout de Marc Labrèche dont je veux conserver un heureux souvenir.

Un matin, animée par cette hâte, j’ouvre le roman de Roger Cantin. Dans sa regrettable préface, Cantin, l’homme derrière Matusalem, associe la naissance de son projet d’écriture, son origine comme il dit, au fait d’avoir « détesté l’Alphaville de Goddard (sic) ». Le démon de la coïncidence me fait lire cette préface le matin du décès d’Anna Karina. Mais pourquoi ? Alphaville, qui met justement en scène Anna Karina, est une science-fiction inventive, résolument artisanale, fait contre l’industrie. Il me semble tout à fait vain de détester Alphaville, surtout si c’est pour pondre un roman qui a pour titre Slash et qui est aussi ordinaire qu’oubliable. Roger Cantin dit — c’est le cœur de son roman — que la société, c’est de la marde. Si je vivais sous un caillou et que je ne possédais pas encore cette cruciale information, je pourrais alors remercier Roger Cantin de me l’apprendre. Mais ce n’est pas le cas. J’habite dans une petite maison et je sais que la plus grande réussite du roman de Roger Cantin aura été de nous révéler l’insipidité de son roman dès sa préface, en crachant sur une autre œuvre qui sera, à jamais, beaucoup plus pertinente que la sienne.

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Pour le jury du Prix Jacques Brossard, j’aurai également lu un roman intitulé Déviance de Withney St-Onge et Stéphanie Sylvain. Roman que je n’ai pas apprécié. À mon absolu, je lui cherchai d’abord une excuse. Ce roman était-il si mauvais ? Le dégoût qu’il m’aura inspiré prenait peut-être ses racines dans les trois citations placées en exergue, de la même manière que, pour Cantin, mon dégoût reposait presque entièrement dans le mou de son odieuse préface. Je suis donc retourné voir les citations.

Première citation, en exergue :

Il reste toujours au fond d’elle,
des tiroirs qui ferment pas bien.
Qui tous les jours lui rappellent
qu’on est bien seul sur le chemin

— Karl Tremblay, Les Cowboys fringants, « Pub Royal », Octobre, 2015.

Il faut une audace littéraire qui n’a aucune équivalence dans l’histoire des littératures pour placer une citation de Karl Tremblay, chanteur des Cowboys fringants, en exergue d’un thriller dystopique. Je rappelle que ce roman est écrit à quatre mains. C’est donc deux têtes qui se sont accordées sur ces trois citations, avec Karl Tremblay au sommet. Cette citation, si ce n’est pas là l’ouvrage de génies de la provocation, je ne vois franchement pas ce que ça peut être. Car je n’aurais jamais pensé que Karl Tremblay provoquerait en moi une sidération aussi grande. Je ne veux pas dire que c’est de la marde. Mais presque, car ce que je veux dire, c’est sûrement que je ne peux m’empêcher de penser que la poésie de Karl Tremblay ne devrait figurer en exergue de rien, sinon d’un tas de marde. Car pourquoi, sinon pour l’éclipser, placer Karl Tremblay des Cowboys fringants, en exergue de son roman, n’importe lequel, en l’occurrence celui nommé Déviance ?

Mais à la faveur de ce titre, ne pourrais-tu pas voir à cette citation le premier signe de déviance ? Dictionnaire dit que la déviance caractérise ce qui s’écarte de la norme. Je veux bien m’accorder sur le fait que de citer Karl Tremblay des Cowboys fringants, c’est peut-être se mettre à « l’écart de règles et de normes en vigueur dans un système social donné », en l’occurrence, celui des arts et des lettres, de la Culture. En envisageant la citation comme une ironique déviance, je veux bien me découvrir une sympathie pour le Karl Tremblay des Cowboys fringants. Je passe donc à la deuxième citation, un peu inquiet, quand même.

Deuxième citation placée en exergue du roman Déviance :

Ma grand-mère disait que l’histoire s’est passée dans le temps où c’est qu’il y avait encore des étoiles. Aujourd’hui, avec les lumières électriques trop nombreuses, avec la fumée d’usines trop ombreuses, on est aveuglé. C’est rendu que le ciel est observé à la lumière de la raison puis du progrès. Lumière qui fait pas briller grand-chose !
— Fred Pellerin, « Dans mon village, il y a belle lurette », Planète rebelle, 2005.

Avant cette lecture édifiante, je n’avais jamais lu Fred Pellerin. Je ne l’avais qu’entendu. Mon inquiétude, attribuée à la première citation, me fait peut-être détester encore davantage la deuxième. Même si je lui reproche sa collaboration avec Luc Picard — leurs deux films exécrables —, j’aime pourtant beaucoup Fred Pellerin. J’ai une affection pour cette oralité qui passe par l’humour, qui le sauve de l’emphase, sa verve de conteur qui fait écouter la musicalité d’une langue dont il est si évidemment amoureux, son plaisir à en étudier, toujours en mauvais élève, les largesses et l’élasticité. Mais force est de constater que l’écriture de Fred Pellerin, si elle est à l’image de cette citation, est assez faible, pour ne pas dire pénible. Une faiblesse que l’énergie de sa parole, souhaitons-le, aurait peut-être irrémédiablement renversée ?

Pour les autrices de Déviance, serait-il possible que la citation de Fred Pellerin ne soit rien de moins qu’une démonstration de son génie oral ? Je ne serais pas en désaccord avec quiconque me disant qu’il faut entendre Fred Pellerin pour le comprendre. Est-ce que ce ne serait pas fantastique que la citation prenne alors la forme d’un hommage à la tradition orale et une critique sournoise de l’impuissance de la littérature ?

Aujourd’hui, avec les lumières électriques trop nombreuses, avec la fumée d’usines trop ombreuses, on est aveuglé.

Mettant de la mayonnaise dans ma subjectivité, je la ferai pour vous retontir dans Chesterton qui, sur la famille de la boucane et de la fumée, a écrit des pages somptueuses. Tiré de son étude sur Dickens, il a la poétique de ne tirer aucune conclusion et pourtant d’inquiéter. En réponse à la citation idiote de Pellerin, je vous propose celle de Chesterton, traduite de l’anglais par moi-même.

Vous rencontrez partout un préjugé contre la fumée d’usine, le brouillard et la boucane. Dickens en est pourtant leur seul poète. Du point de vue de la poétique, la fumée d’usine, le brouillard et la boucane détiennent une signification réelle. L’avènement des grandes villes aura aboli l’obscurité propre et sécuritaire de la campagne. Nous avons proscrit la nuit pour la condamner à une errance aveugle dans la sauvage prairie et nous aurons allumé d’éternels feux de garde pour nous prévenir de son retour inespéré. En attendant ce retour, nous avons fabriqué le nouveau cosmos, en conséquence, un soleil et des étoiles. Et par-dessus tout, par une justice de l’ultime, nous avons créé dans les grandes villes notre propre Ténèbre. Tout comme chaque lampe est une lune chaleureuse et humaine, la fumée et le brouillard sont les emblèmes de la lumière qui se retire du jour pour inventer une première fois les ombres. Si ce n’était de cet accident mystique, l’humanité n’aurait peut-être jamais connu la Ténèbre. Et celui qui ne connait la Ténèbre, ignore également tout de la Lumière et du soleil. La fumée d’usine, le brouillard et la boucane sont la forme principale d’une pression extérieure qui comprime le luxe de la nature pour lui ajourner le péril du confort. C’est ce qui donne au monde sa petitesse, petitesse qui trouve son élan dans un cri commun et heureux, petitesse qui signifie que ce monde est également et forcément plein d’amis. Le premier homme a émergé de la brume avec en lui le progrès de la lumière, aura été pour nous un Prométhée, un sauveur qui offre le feu aux hommes. Il sera le plus grand et le meilleur de tous les hommes, plus grand que les héros, meilleur que les saints. Et chaque grincement de charrette et chaque cri abyssal marqueront le cœur de l’humanité, lui qui bat sans relâche dans la Ténèbre inventée. C’est entièrement humain, donc triste ; ce pauvre homme œuvrant dans l’invention de son propre emboucanement. Car si la véritable Ténèbre est à l’image de l’étreinte de Dieu, elle sera aussi l’obscure étreinte de l’homme  [2].

La citation de Chesterton pose autrement le problème du progrès en le situant à l’aune de notre fascination paradoxale pour ce dernier. Dans une intention humaniste, elle prend en compte la complexité du problème en soulignant simplement que ce problème n’est rien de moins que notre création. Retrouvant Fred Pellerin au détour d’une citation malheureuse, je me réconforte dans l’idée, plus lumineuse, que la médiocrité de Fred Pellerin est en fait celle, plus magnanime, de Luc Picard, par extension, de la SODEC. Par le biais du scénario et de la réalisation, il est plus que probable que le génie de Fred Pellerin se soit trouvé contaminé par celui de Luc Picard qui en est un qui relève de la séduction. Le duo, fortifié dans les échos de leur statut respectif, devant former un alléchant gage de prestige, s’est rabaissé pour chercher à faire image. La SODEC n’y a vu que du feu. Le feu, c’est déjà pas mal. Ça brille et ça réchauffe. Séduire la SODEC, les acteurs y arrivent souvent mieux que les réalisateurs.

Je me rends compte que mon cinéma est un cinéma d’émotion. Si quelqu’un résiste à ça, mes films ne sont pas pour lui.
— Luc Picard

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Je bondis vers la troisième et dernière citation placée en exergue du roman Déviance :

La dictature parfaite : une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude
— Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932.

Voilà, par Huxley, la confirmation qu’il n’y a pas de seconds degrés à ces trois citations. Qu’il n’y a pas ici de poétique de la citation. Ce n’est pas un pied de nez à l’élitisme, comme je l’aurais souhaité. Mais bien, le plus frontalement possible, un aveu d’impuissance, inexcusable aveu du mauvais goût littéraire qui possède le livre que je tiens entre les mains et que je suis tenu de lire pour le compte du prix Jacques Brossard. Je me défendrai de faire ici un procès à la vertu. Il n’y a pas de mal à dire que nous vivons dans le secret d’une dictature, à citer un texte qui a encore aujourd’hui sa pertinence, mais le dire, en exergue, comme pour lui faire porter l’essence de l’entreprise créative qui va suivre, ça, c’est un problème. En annonçant que la société, c’est de la marde, vous ne dites rien de nouveau. Si vous nous le soulignez comme si nous ne le savions pas, vous plongez ainsi avec votre création dans une naïveté touchante en donnant l’impression de vous adresser aux imbéciles et au pouvoir, enfin, à ceux qui ne liront pas votre livre. Vous carburez à l’espoir et nous vous accorderons, au moins, que cela est tout à votre honneur.

La vraisemblance de cette vision miséreuse de la vie humaine n’existe qu’afin de permettre aux autrices de Déviance d’extrapoler sur les évidences, de monter en neige le revers vaguement fasciste de notre monde, tendre des perches au présent en le menaçant d’un éclairage dystopique qui permet, d’une manière toujours lapidaire, de mieux en traire l’horreur. Rien d’extraordinaire ou d’original ne se dégagera de ces propositions où les créateurs s’efforcent d’exploiter la lumière en la passant dans la loupe d’un futur toujours plus gris. Ce n’est pas ici le gris soluble de Verlaine, mais celui qui bariole, au nom du réel, tout de couleurs plus fausses que vraies, du moins, des couleurs qui entachent des contrées où le mystère n’est pas admis. Rien d’original, mais de « belles shots ».

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De cette direction, l’essentiel de l’art ne consisterait qu’à raconter le danger du monde moderne, pour mieux rêver, pour mieux jouir de l’invention de notre propre confort moderne, de celui qui est maintenant à refaire, de la nouvelle normale. Je prétends humblement que les artistes ont le devoir de résister au cynisme, car le cynisme est l’autre extrême de la sentimentalité, en s’en éloignant le plus possible dans leur art. Pour un artiste, c’est exactement cela que de résister au système d’aliénation et d’esclavage dont fait référence Huxley. Ne pas l’utiliser dans sa fiction, ce système, comme un moteur, moteur narratif ou autre. Se garder loin du gouffre maudit, de notre pulsion de mort, bref, pour employer un vocabulaire guerrier terriblement à la mode, il faut prendre les armes de la création pour lutter avec douceur contre le cynisme et la sentimentalité.

Aussitôt revenu de mon périlleux voyage dans l’imaginaire québécois, sur le nuage de l’Auto-da-fé de Canetti — un amoncèlement écumeux d’audace —, je me retournais dans l’Autriche pour y lire le Bernhard qui décrivait, avec une lucidité sauvage et humoristique, sa participation à un jury. J’y découvre qu’il y a défendu le livre de Canetti que je viens de terminer. Le démon de la coïncidence me chatouille, mais ce qui me chatouille encore davantage, c’est de découvrir dans le même recueil ce que le Bernhard écrivait à propos de la SODEC autrichienne. Tombant à mon tour dans le piège de la citation, je vous envoie dans celle-ci, traduite de l’allemand par moi-même.

Dans ma jeunesse, quand j’avais 25 ans et que j’étais naïf, curieux et endetté, j’avais quelques fois franchi la porte de la SODEC afin d’y solliciter ce qu’on appelle des bourses de déplacement. Parce que j’avais espoir de beaucoup voyager grâce à ses bourses de déplacement, voyager comme les artistes qui prennent des airs prestigieux parce qu’ils sont toujours dans leur valise. Je voulais voyager grâce à mon art, car je n’avais pas l’argent pour. Et la SODEC m’a accordé au moins deux fois ce type de bourse. Je peux donc dire que je lui dois deux voyages en Italie. Même si je méprise la SODEC pour ce qu’elle représente vraiment, c’est-à-dire, un mal inexpugnable et une absurdité perverse, je ne m’en excuserai pas. Car il faut accepter, accepter l’argent de la SODEC qui, à chaque année depuis sa création, jette de façon tout à fait absurde des millions par la fenêtre. Il faut donc accepter, même si à chaque fois qu’on ressort de la SODEC, on passe les journées suivantes à maudire ses fonctionnaires et la façon dont ils traitent les demandeurs de mon genre, et j’ai accepté, même si j’ai appris à détester la SODEC pour une foule d’autres raisons encore, sur lesquelles je ne veux pas m’étendre ici. Il va néanmoins de soi que la SODEC représente une assemblée des plus grands incultes qui soient. Les fonctionnaires qui y travaillent sont suffisants et obtus, ou, désintéressés et aliénés, ils ne savent pas de quoi je parle quand je leur adresse la parole, et ils battent tous les records de mauvais goût imaginables dans tous les domaines de notre art et de notre culture. Hélas, il faut apprendre à vivre avec la SODEC, car pour vivre de l’art dans ce pays, il faut se faire à l’idée de devoir, un jour ou l’autre, se confronter aux morons et aux agrès qui y travaillent, s’y confronter, et cela même si l’on se fait la promesse de ne plus jamais mettre les pieds à la SODEC, c’est-à-dire, là où l’abrutissement et l’hypocrisie règnent en maîtres  [3].

Senécal nous fait admettre que l’ennui a des vertus. L’art malpropre également. Bernhard est méchant, volontairement borné, que vous me direz. De la même manière que Cantin l’est avec Alphaville. En dépit de tout ça, le problème des institutions culturelles, après tout, est de ne pas s’intéresser à la vérité. De plutôt s’intéresser à tout, sauf la vérité. Mais pourquoi, pourquoi de dire René, mettre autant de venin dans ton tabac ? Il y a des projets méritoires et je serais mal avisé de les couvrir de salive empoisonnée. Je n’attaque pas les projets, mais l’édifice qui les soutient. Car il faut parfois se désoler de comprendre que le cinéma financé n’a rien à voir avec le Cinéma. Mais à quel bois te chauffes-tu ? Le financement dépend de forces extérieures. Il est comme un soleil qui donne l’impression à certains de ne tourner qu’autour d’eux. Pour... eux. Or, puisque je trempe dans la citation, je vous laisse avec Jon Stewart, cet amateur de basket-ball, qui sort un deuxième film en tant que réalisateur. Il répondait dans le New York Times à une question à propos de ce qu’il y avait de ridicule dans le fait de sortir un film maintenant, alors que le monde est à feu et à sang. Voici sa réponse, traduite de l’américain par moi-même : « C’est ridicule. Cela dit, ce qui n’est pas tout à fait ridicule, c’est de continuer de se battre pour de la nuance, de la précision et des solutions » [4].

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Notes

[2Gilbert Keith Chesterton, Charles Dickens : A Critical Study, 1906.

[3Thomas Bernhard, Meine Preise, 2009.

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