Hors Champ

septembre-octobre 2020

Blinkity Blank

Dossier : Image(s) et parole(s)

par Pierre Hébert
janv-fév./mars-avril 2020 16 avril 2020

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C’est une image tirée d’un petit extrait de Blinkity Blank de Norman McLaren, qu’on trouve à la fin du chapitre 4A d’Histoire(s) du cinéma. Strictement, il sert d’arrière-plan à un crédit de production, mais c’est impossible de simplement le considérer comme un élément neutre servant de support à une inscription, le film est trop connu et trop connoté pour qu’on se satisfasse de cette explication littérale, qui n’entame rien de mon étonnement. Il y a plusieurs références au cinéma d’animation dans l’ensemble d’Histoire(s) du cinéma. Dans la plupart des cas, il s’agit d’images fixes tirées de « cartoons » américains, principalement de films de Walt Disney (notamment de Blanche neige), d’un Tex Avery ainsi qu’un Tom and Gerry, entre autres. Dans tous ces cas, le contraste entre le style graphique criard typique des « cartoons » et les autres images auxquelles ils sont associés apparaît comme un facteur important pour comprendre les chaines de significations dans lesquelles ils sont impliqués. C’est ce qui leur donne leur tranchant et leur efficacité immédiate.

L’extrait de Blinkity Blank est à distinguer absolument de ces exemples, Il ne fait absolument pas partie du genre « cartoon », d’aucune façon et certainement pas par son style graphique ni par l’univers créatif qu’il implique. Par ailleurs, c’est un des seuls extraits d’animation présentés en mouvement ce qui d’emblée le place dans une classe à part. Le seul autre exemple est une animation assez brute d’un oiseau en vol (je ne sais pas d’où ça vient) projetée de façon fantomatique sur un drap blanc tendu, qui apparaît deux fois dans des chapitres différents. Le lien thématique « oiseau » permet de relier cette animation à Blinkity Blank et peut-être de prolonger la chaîne signifiante vers les nombreux extraits tirés des « Oiseaux » de Hitchcock et peut-être au-delà. Je n’en ai pas poussé l’examen.

On peut singulariser Blinkity Blank d’une autre façon. Même si l’extrait choisi montre de l’animation en fondus enchaînés, il reste que le film est universellement connu comme un exemple tutélaire d’animation intermittente. Peut-on alors le lier à l’usage constant que fait Godard des effets de clignotements pour mettre des images en relation ? Comment comprendre l’omniprésence de cette figure de style ? S’agit-il d’un cas extrême de montage rapide (« montage, mon beau souci ») ou carrément d’animation, ou encore du point d’indistinction entre les deux ? Est-ce que cela me permettrait de prétendre qu’Histoire(s) du cinéma est un film d’animation ?

À cela s’ajoute que la bande de film (la « bande modulatrice » selon la belle expression d’André Martin) est régulièrement montrée à l’écran, défilant et s’arrêtant dans les engrenages d’une Steinbeck, et que de nombreux extraits de films sont ralentis au point où la succession des photogrammes devient identifiable. Cela aussi rappelle André Martin : « Les surprises dynamiques de Pabst, certaines arabesques de Vigo, de Poudovkine ou d’Eisenstein sont sinon totalement définies, du moins analysées par l’écriture du film image par image. » Alors, je peux peut-être au moins affirmer que Godard a eu besoin de la puissance incisive de l’idée de l’animation pour moduler et analyser l’histoire du cinéma. L’intrusion surprise de Blinkity Blank en serait l’indice discret et mystérieux.

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