Hors Champ

mai-juin 2020

Carnets de...

Notes sur Hong Kong 2

par Ariel Esteban Cayer
novembre / décembre 2019 31 janvier 2020

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Overseas de Sung-A Yoon (2019)

Tous les dimanches, des centaines de domestiques, pour la plupart indonésiennes et philippines, débordent dans les rues de Hong Kong. Le phénomène est saisissant et donne à voir ceux qui font le travail ingrat, élèvent les enfants, font les courses et permettent au train de vie de certains de rester sur ses rails (à Hong Kong, une « helper », n’a pas la connotation de luxe qu’on lui connait ailleurs). Dans les passages piétonniers de Central, par exemple, ces femmes se rassemblent autour de vastes pique-niques disposés sur des nappes faites de carton. Elles placotent, s’allongent, font la sieste, rient très fort ; certaines font du karaoké en bahasa, indifférentes aux passants qui les regardent et les contournent ; d’autres s’échangent des vêtements, prennent des selfies ou appellent leurs proches, souvent regroupées autour d’un même téléphone – enlacées, entassées, autour du petit écran. Où Chatter Road rencontre Des Vœux et Pedder à l’ombre du gigantesque Louis Vuitton où, il y a quelques semaines, les cols blancs se réunissaient pour manifester sur leur heure de diner, la rue est bloquée au profit d’une chorégraphie sur fond de K-pop. La police rôde encore. Au Jollibee (« home of the famous Chickenjoy »), impossible de trouver un siège : le tagalog fuse autour du poulet frit et du spaghetti aux saucisses, sous l’œil coquin de jolly bee, l’abeille rouge et mascotte choisie – je n’invente rien – pour célébrer le caractère optimiste et travaillant du philippin attelé à la tâche. Je croise ces femmes tous les dimanches et, invariablement, j’ai envie de les joindre. Leur bonne humeur m’interpelle, détonne dans le décor. L’odeur du nasi goreng aussi, je l’avoue. De même que le fait qu’elles prennent ainsi le temps de ne rien faire et, surtout, de ne rien faire ensemble. Mais bien sûr, je passe mon chemin et leur invente des vies dans ma tête – dégoûté du mécanisme globalisant qui les mène ici à chercher une fortune fort relative à la roupie ou au peso ; réjoui, néanmoins, par ces rassemblements et ému par l’énergie qui s’en dégage – ce refus manifeste de disparaître dans les rouages de la vie d’un autre, ne serait-ce qu’une journée par semaine. (Je lirai plus tard que ces rassemblements ont débutés dans les années 80 et sont politisés, au besoin, avec le temps [1]).

Dans Overseas (2019), la réalisatrice Yoon Sung-a n’invente pas : elle donne plutôt à ces femmes un espace, un film, par l’entremise duquel se raconter. Au quotidien d’une école de formation d’OFWs (« overseas filipino workers »), sublimé en de vivides tableaux par la direction photo de Thomas Schira, Yoon agence plusieurs séquences qui relèvent de la reconstitution. Scènes judicieuses où ces femmes – envoyée tantôt à Abu Dhabi, tantôt à Hong Kong – s’improvisent employées et employeuses, elles permettent à celles-ci de rejouer entre-elles les moments les plus humiliants ou simplement banals de leur vie à l’étranger. Ces reconstitutions, bien qu’elles détonnent du reste, m’apparaissent comme une forme de jeu essentiel, qui me renvoie immédiatement aux rues bondées de Hong Kong. Soudain, les femmes que filme Yoon, comme celle que j’ai le privilège de voir au passage tous les dimanches, deviennent, au-delà d’un sujet, les actrices dans leur propre histoire. L’instant d’une scène, elles peuvent crier, s’adresser avec autorité, s’exprimer avec abandon, bref, être autre chose que leur emploi. Dans la suivante, de retour en classe, elles apprennent à être serviles et silencieuses, à servir la mousse au chocolat, faire le lit, placer les ustensiles au bon endroit, que sais-je. Les scènes relevant d’un cinéma d’observation plus traditionnel sont non moins essentielles : les femmes discutent, simplement, de leurs peurs – du meurtre de l’une des leurs, au Kuwait, par exemple – de leurs familles et de leurs rêves communs. Avec lucidité et personnalité, elles nous donnent à voir la sororité qui se tisse entre elles, une amitié qui sera bientôt éparpillée aux quatre vents d’un réseau global de main-d’œuvre bon marché ; relations brisées, puis reconstituées, je l’espère, auprès des autres femmes qu’elles trouveront outre-mer, et avec qui elles passeront plusieurs dimanches, tout au long de leurs contrats. Et puis soudain, je comprends mieux pourquoi ce film – et cette situation – m’émeut : je me surprends à penser à ma mère dont j’ai souvent pris la présence pour acquis et qui, elle aussi, travaille trop. À l’autre bout du monde, loin d’elle, je comprends un peu mieux –finalement – comment elle aurait pu se sentir, nouvellement arrivée ailleurs. Sans proches ou amis à proprement parler, face à une vie à refaire en partie, le sentiment ne m’est plus tout à fait étranger.

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