Hors Champ

septembre-octobre 2020

Carnets de…

Notes sur Hong Kong

par Ariel Esteban Cayer
septembre / octobre 2019 5 décembre 2019


Avec ce texte, nous inaugurons une série de carnets qui visent à nous fournir, avec une certaine régularité, des nouvelles "du monde". Ces « Notes de Hong Kong » de l’ami Ariel Esteban Cayer seront suivies, sous peu, espérons-le, par des Carnets de Beyrouth, de Santiago, de toutes ces villes où quelque chose est en train de bouger, et où il devient urgent de se demander, à nouveau, et toujours : « que peut, encore, le cinéma ? » (NDR)


1.

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Ce plan, tiré de A Home With a View (2019) d’Herman Yau (The Untold Story, 1993 ; Taxi Hunter, 1995 ; Ebola Syndrome, 1996), m’obsède et me semble en dire long sur cette ville. Dans cette comédie cinglante sur la crise du logement (disponible sur Netflix si vous êtes curieux), une famille hongkongaise voit sa seule et unique fenêtre bloquée par un panneau publicitaire géant (érigé par Louis Koo en pigiste diabolique se lançant en publicité). Bien que loin d’être pauvre ou démuni (au contraire, le père est lui-même gestionnaire de taudis à pièces uniques et toilettes communes), le clan fera tout pour retrouver son aperçu absurde de l’océan. Mais de de fil en aiguille – dans un élan rappelant inévitablement le Parasite (2019) de Bong Joon-ho ; décidément, l’air est épicé cette année — leurs actions deviendront de plus en plus extravagantes et les conséquences de celles-ci de plus en plus grotesques et profanes. Jusqu’à ce qu’un corps, dépecé et mis dans un sac, coule lentement rejoindre les siens au fond de Victoria Harbour… Yau s’intéresse, bien sûr, à la schizophrénie capitaliste qui pousse l’homme — et par conséquent le personnage de cinéma — vers la folie. Vers la catharsis du crime, vers l’implosion plus ou moins volontaire, vers l’abdication et le genre de paix qu’on ne trouve que dans la quiétude d’une cellule, ou encore dans l’étreinte chaleureuse d’une camisole de force. Se soustraire du train de la vie par la violence. Une forme de révolte, inconsciente et inconcevable, car elle mène à la perte. Unconscionable, en bon anglais. Qu’on y voite un diagnostic ou une mise en garde, il importe peu : ce qui compte ici, c’est qu’on se doute comment ça va finir. Que tout ça nous apparaisse comme une solution saine, cathartique. Une soif de sang. (J’écoute les nouvelles, comme tout le monde). Le retour du refoulé, comme disait Robin Wood à propos du cinéma zombie et de ’68 [1], à l’exception près qu’ici, les morts n’auront pas leur revanche sur les vivants. Ils sont la fondation même : leurs corps jalonnent le fond de l’océan sur lequel les traversiers voguent, sont enfouis dans la chaussée et aux flancs des montagnes. Et lorsqu’ils ressurgissent, comme ici, devant nos yeux, on constate, on s’épate, en vain, de voir sur quoi est bâtie notre ruine. Ce matin même, je marchais sur un chantier de terre-plein pour me rendre à un rendez-vous dans Wan Chai et me posais inévitablement la question : à quoi bon tenter de joindre les deux bouts ? De la baie, je veux dire. Hong Kong existera-t-elle dans 30 ans et, si oui (je l’espère), pour qui ? (Le terme en anglais, land reclamation, est d’autant plus obscène qu’il sous-entend que la terre était simplement , à prendre. On la réclame, on la récupère, on fait du neuf avec du vieux). Puis, j’ai repensé à ce corps qui coule, à la surprise d’en voir tant d’autres, dans ce plan quelconque, mais fort lucide. Tel un bris dans la porcelaine, une bulle de gaz putride qui perce la surface, la comédie de Yau s’est fondue au réel, et ne me quitte plus : un frisson épiphanique, un vertige de fin du monde.


2.

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Celui-ci, tiré du Irishman (2019) de Martin Scorsese, est foncièrement le même : le fond d’une rivière, parsemé d’armes à feu de tous calibres. Illustrant l’anecdote de Frank « the Irishman » Sheeran voulant qu’il se débarrasse toujours de l’arme du crime au même endroit, force est de constater qu’il y a là une quantité ahurissante de pistolets et de revolvers. De combien d’assassinats parle-t-on ici ! Combien d’assassinats pour bâtir un empire ? Scorsese ne fait pas dans la dentelle. Comment faire autrement ? Pour illustrer, sans l’ombre d’un doute, ce sur quoi repose un pays tout entier – et l’anéantissement moral d’un homme ? Suite à Goodfellas (1990) et Casino (1995) (où il est question, avant tout, d’entrepreneuriat), le spectre du crime organisé semble ici recouvrir le mouvement — l’élan — d’une nation toute entière. Aux termes de la vie de Frank, les enjeux deviennent métaphysiques ; l’Histoire, que Frank observera à la télévision à plusieurs reprises tandis qu’il s’inscrit silencieusement dans ses marges, lui passera dessus comme un bulldozer. La sienne lui filera entièrement entre les doigts. Ça me fait penser à Johnnie To et son Election 2 (2007), qui illustrait le moment où les Triades hongkongaises abandonnent leurs idéaux, se lancent dans l’immobilier et deviennent un pion de plus dans l’échiquier des intérêts financiers de la Chine continentale. Scorsese ne se contente plus d’observer les machinations sous-terraines du crime organisé comme on observerait une influente contre-culture exister en vase clos. La bulle a depuis longtemps éclatée et il s’agit aujourd’hui de représenter l’assimilation totale de la pègre à la sphère, ostensible et palpable, du politique. Puis, avec minutie et patience, le labeur d’un de ses acteurs, Frank, tâché de faire le sale boulot jusqu’à ce que la lumière quitte ses yeux. Les cataractes ne l’empêchent pas de voir ses amis mourir, ceci dit, et de contempler, dans l’entrebâillement d’une porte, les décisions l’ayant mené jusque-là : the road travelled – telle est la structure implicite du film, celle du roadtrip – la proverbiale vie qui défile, le moment où on se demandera tous si on a bien… vécu. Puis plus rien. Les rivières s’assécheront et ce sera à s’en enfarger les pieds, tout ce métal rouillé. (Ça aussi, c’est sur Netflix, si vous êtes curieux).


3.

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Autrement dit, j’ai rarement passé autant de temps à penser aux morts. Depuis plusieurs semaines, les corps — les vrais — apparaissent périodiquement aux nouvelles. Une jeune fille de 15 ans retrouvée dans Victoria Harbour ; un étudiant de 22 ans décédé des suites d’une chute louche, aux abords d’une manifestation pro-démocratie ; un autre, dans la trentaine, de noir vêtu, gisant sur la chaussée (une autre chute mystérieuse, dont la police se lave les mains). Ailleurs, c’est un homme de soixante-dix ans qui perd la vie après avoir reçu une brique sur la tête. (La propagande chinoise s’est saisie de l’événement avec fureur pour condamner l’ensemble des manifestants). Sans parler de l’Iran, du Chili, de la Bolivie, du Liban, bien sûr, mais loin de moi l’idée de comparer les souffrances. Partout les corps s’agitent et moi, je me demande où mettre le mien. Pour tout dire, ce texte-ci m’apparait comme impudique ; j’ai l’impression de m’y noyer dans un verre d’eau. Il me confirme ce que je savais déjà sur moi-même, soit : mon inhabilité à concevoir le monde autrement que par une accumulation d’images — autant d’images qui me renvoient sans cesse à la réalité, certes, sans cependant pouvoir y changer quoi que ce soit. Les gens vont-ils même au cinéma quand le billet coûte, ici, jusqu’à 25 dollars canadiens ?? Bref, est-ce obscène, aujourd’hui — face à la crise, à l’avenir, à ces corps qui jaillissent des profondeurs — que je ramène tout, ici, encore, au cinéma ?? Que je ne sache pas comment faire autrement ? Comme si ces films pouvaient nous sauver de l’impasse. L’impasse justement : avant Yau et Scorsese, Tsui Hark terminait son Dangerous Encounters of the First Kind (1980) sur un bain de sang dans un cimetière. Vision des plus nihilistes de la ville, et de l’impossibilité de concevoir un avenir dans une colonie comme Hong Kong, Tsui y suit une bande de jeunes complètement désabusés, apolitiques dans le contexte de l’époque, mais néanmoins révoltés, galvanisés, motivés par quelque chose et s’amusant à poser des bombes par pur soucis de sensation. Film cathartique, énorme, sa rage résonne encore, car l’objet de sa rage est toujours pertinent : on s’y révolte face à l’assimilation d’une ville (aux mains du Royaume-Uni à l’époque ; de la Chine continentale aujourd’hui), d’une culture par une autre ; face à l’impossibilité d’apercevoir l’avenir à l’horizon. Que faire quand même Tsui, To et Yau cofinancent leurs films à Beijing ? Que faire lorsqu’une ville est progressivement saignée de ses images ? Que faire lorsque les plus punks quittent le navire ? La rage, la fureur, n’est peut-être plus sur les écrans, mais ce n’est ne sont pas les images qui manquent pour autant. Hong Kong, en 2019, nous somme de la regarder.

Notes

[1Voir Robin Wood, Robin Wood on the Horror Film : Collected Essays and Reviews, Detroit, Wayne State Univ. Press, 2018.

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