Hors Champ

juillet / août 2019

JOURNAL DU FAUX MÉTIER

par Olivier Godin
mai / juin 2019 30 juillet 2019

« Le pays s’invente avec des mots et avec, chose plus humble encore, l’orthographe. » - Jean Marcel.

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Il regarde et pour se perdre
s’offre les marges
déboule dedans pour
mieux revoir les pommes
et du trop petit trottoir
la lumière lui donne son haleine
et avec elle quelque part
devant la grande montagne
il devient.

Le cinéma règne sur la fragilité, impossible de dire si c’est pour le mieux. Les instincts de création sont aussi, peut-être d’une manière plus délicieuse et plus spirituelle, des instincts de survie.

Il sonde ce besoin de fiction, ce grand besoin qui engendre si peu, égoïste et pauvre. Il se penche, cueille la fleur et dit : « Tu fais, cher Jacques, tellement pour elle, mais qu’est-ce qu’elle fait pour toi, la fiction ? » Personne ne répond. C’est le silence. Le soleil se lève. Elle nous console, de dire une voix pâteuse, et elle prend le silence pour une théière vide. Il faut avoir un peu soif. À la morgue du cinéma pour voir les zombies et les cadavres, René compare la pâleur des uns à la fraicheur des autres. L’horizon est gâté par l’orage et dans le désarroi et le chagrin, les marins et les enfants pointent les nouveaux fruits.

Pour dire les choses un peu moins honnêtement, les questions sont recourbées sur elles-mêmes, cachent un visage inquiet, mais s’imposent, compliquent l’abordage ; il y a des cannibales et la création. L’autre jour, je parlais avec René du film québécois Dérive. Voilà, dans le désordre, ce qui a été dit...

« Il faut une intelligence un peu crasse pour créer un personnage doux et sensible dans une scène, et pourtant, horrible et violeur dans la suivante. Tiens, spectateur, de dire le créateur, tu peux mettre ça dans ta casserole. De passer de la gentillesse à la méchanceté, il découlera forcément de cette acrobatie une complexité qui ébranle. Qui ne le serait pas ? Pour dire que l’humanité est tordue, il y a des créateurs qui vont choisir de montrer un gentil qui récite admirablement du Racine pour ensuite le transformer en prédateur. Ce serait audacieux si ce n’était avant tout complètement louche. »

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Parfois, le personnage souffre de la fièvre, mais l’auteur l’ignore et l’acteur aussi. Dans un autre film, le capitaine du bateau est un grand acteur américain qui s’adresse très dangereusement à l’immensité, à un devenir... ce requin. Il évolue dans le monde de la croyance depuis Matusalem. Oh ! Il a été dans le monde. Mais comme il n’y a été qu’en tant qu’acteur, il n’en est jamais revenu et espère nous avoir convaincus qu’il n’y jouait pas, qu’il y était. Dans l’absolu, il ne savait pas, comme nous probablement, qu’un autre acteur existait, et que cet autre est en fait l’ami qui a inventé le Rêve... et le jeu dont lui seul possède les secrets. Le jeu est un endroit que l’acteur invente en donnant accès à la croyance. À quelque chose d’invisible. Une force, un contrat. Dans le tourbillon de cette capricieuse réflexion, j’en sortais une fois pour parler avec René de Hale County This Morning, ce documentaire qui a bouleversé les croquettes.

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C’était dans une taverne, à Brossard, et voilà ce qui a été dit...

« Mon problème, avec Hale County This Morning, c’est plutôt un agacement qu’un problème. Je le ressens très vivement lorsque le créateur braque son outil sur un grand arbre et sur le soleil qui, à travers les branches et le mur de la fumée, se mute en des dizaines de poignards de lumière. L’image est belle et séduisante. Mais pendant le précieux temps où on peut contempler le plan, dans le hors champ, un être humain vient gentiment interroger le caméraman sur sa démarche. L’être humain demeure, en tout temps, dans le hors champ. À ce moment, par le choix de garder la focale sur le ciel, je me suis questionné également sur l’ambition du créateur, sa démarche, y voyant finalement quelque chose d’un peu accidentel, de diffus, de vain. Pourquoi ne pas s’être tourné vers l’homme et répondre à sa question en le regardant dans les yeux ? J’aurais, à ce moment-là, perçu cela comme un véritable geste de cinéma, une résonance avec le réel, un élan plus humaniste, établir une connexion avec les gens, vers ce gentil personnage qui vient interroger le créateur sur sa démarche, un vrai geste cru. Est-ce que la démarche documentaire ne consiste qu’à produire de belles images ? Sacrifier un beau cadre pour aller vers l’homme, cela, Hale County This Morning, en est incapable. C’est là mon petit agacement avec ce film. »

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Moi : Pourquoi est-ce que je devrais écrire sur le film ?
René : C’est quoi ton travail ?
Moi : Je ne travaille pas.
René : Le cinéma ?
Moi : Quel cinéma ?
René : Le cinéma que tu aimes.
Moi : D’accord. Je pourrais commencer par dresser une liste des derniers films que j’ai... regardé.
René : Oui, c’est ça.
Moi : Il faut bien s’occuper...
René : Alors, on regarde des films...
Moi : Oui, mais rien ne nous oblige à écrire sur les films qu’on regarde.
René : Le dernier film que tu as vu ?
Moi : Le jour du chacal.
René : Avec Bruce Willis ?
Moi : Non, l’autre. Celui avec Delphine Seyrig.
René : Années 70 ?
Moi : Oui.
René : Je crois que j’ai vu ça à l’époque. Ça se passe en France ?
Moi : Oui.
René : C’est un suspense politique ?
Moi : On peut dire… mais je trouve qu’on devrait plutôt dire que c’est surtout une histoire d’amour. Tu devrais savoir que je ne m’intéresse qu’aux histoires d’amour.
René : Oui, oui. Alors, tu peux écrire sur ce film ?
Moi : Tout le monde se fout de ce film !
René : Mais tout le monde ne se fout pas des histoires d’amour ?
Moi : C’est vrai...
René : Raconte !
Moi : Le triangle est amoureux et très beau. Il y a seulement deux femmes dans le film. Elles se ressemblent en plus. Elles se ressemblent beaucoup. Deux femmes, ce n’est pas beaucoup.
René : Il n’y en a qu’une dans Le cercle rouge.
Moi : Et alors ?
René : J’ai une idée de remake. Le cercle rouge, mais avec seulement des femmes... et un homme. L’homme sera toujours dans l’arrière-plan. Flou. Il fera la vaisselle.
Moi : Bon. Comme je disais, dans Le jour du chacal, il y a deux femmes. Des deux femmes, le Chacal ne rencontre jamais physiquement la première. La première, c’est une espionne qui est amoureuse du Chacal. Elle l’aime par le truchement de son œuvre de tueur. Le Chacal est un tueur extraordinaire. Si on aime le meurtre, on aime forcément le Chacal. Lui, le Chacal, n’a vu que quelques photos d’elle. Il ne la connait pas, mais il lui arrive de communiquer avec elle. En ce qui concerne la deuxième femme, la rencontre décisive se produit assez tardivement. Le Chacal est dû pour un moment de repos. Lorsqu’on rencontre la deuxième femme...
René : La deuxième femme est Delphine Seyrig ?
Moi : Je te prierais de ne plus m’interrompe ! Oui, c’est elle. Quand elle arrive en scène, le spectateur et le Chacal ont alors l’impression de la reconnaître.
René : Ils pensent, le spectateur et le Chacal, que la deuxième femme est la première femme.
Moi : Comme je te disais, elles se ressemblent. Le spectateur est donc forcé de penser comme le tueur. C’est un moment de complicité qui donne des frissons.
René : De ressembler à Delphine Seyrig, c’est quelque chose !
Moi : Le Chacal, il voit Delphine Seyrig et se dit : C’est elle ! On peut le lire à ses traits fourbes et travaillés par le désir. Cette femme sait qui je suis et sait que je sais qui elle est. Cela étant admis, comme elle est une espionne formidable, elle n’ose pas me reconnaître. Le jeu brillant et intérieur de l’acteur Edward Fox permet au spectateur cette lecture. C’est fascinant. Magnifique. Le Chacal fait alors l’amour avec la deuxième femme en pensant qu’elle est l’espionne qui l’admire, la première femme. Après la nuit d’amour, il tue la femme.
René : Pourquoi ?
Moi : Probablement parce qu’il sait l’amour impossible ; lui, en tant que Chacal, un être unique et supérieur, méthodique et monstrueux, ne peut s’accorder la générosité de l’amour, car l’amour fait coïncider une provocation inconditionnelle, il permet magiquement à l’homme d’entrer dans l’autre et de générer une continuité. Le Chacal est un tueur. La continuité n’est pas envisageable pour lui. Le monstre, mercenaire, outil du capital, n’a aucun souci pour la collectivité. Enfin... c’est à partir de ce moment, de ce meurtre, qu’il devient évident que le Chacal va mourir.
René : Pourquoi ?
Moi : Il a moralement péri. En faisant l’amour, il est devenu humain, lui qui était calculateur et mécanique, froid et précis, en tuant la femme aimée, il a fait un choix.
René : Il a choisi le cinéma.
Moi : Voilà, un lieu moral. Il a choisi d’y vivre pour y mourir...
René : C’est tout ?
Moi : Oui.
René : Peut-être que ce n’est pas une si bonne idée que d’écrire sur ce film, sur aucun film. Avec cette matière, tu devrais plutôt faire un essai visuel. Ça intéressera les plus jeunes. Il y aura des fusils et de belles femmes et ce sera palpitant.
Moi : Des essais visuels ?
René : Ça ou... un podcast. On refait ce dialogue... en podcast. Comme ça, les gens peuvent nous écouter en faisant leur vaisselle.
Moi : Pas bête...

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