Hors Champ

mai / juin 2019

Les mots ont besoin de lumière

DIALOGUE DU TIGRE

par Matthew Wolkow
janvier / février 2019 5 février 2019

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Les mots ont besoin de lumière.

Tout d’abord, je tiens à remercier l’équipe d’Hors Champ pour la diffusion de cette fable documentaire. En publiant conjointement le poème (texte du film) qui y est associé, cet essai destiné au cinéma, se rapproche ici de son pendant littéraire. Or, sur cette page, les mots peuvent restituer leur place de manière équitable aux côtés des images et des sons qui sont avantagés par l’obscurité propre aux espaces de projections traditionnels.

Tournée majoritairement en Super8 sur une période de deux ans, ne comportant qu’un seul plan avec son synchro, il s’agit d’un court qui a trouvé son assise dans la création sonore et l’écriture ; les mots permettant de lier les idées, la musique lui répondant et la poésie devenant son fil d’Ariane. Puis, c’est la rencontre du Papilio canadensis, dit Tigré, qui au hasard de son appellation poétique, a ancré le ton du film et inspiré les rimes silencieuses du plan d’ouverture.

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Il y a une citation de Bresson que je me plais à me remémorer et c’est aussi à travers celle-ci que le texte du film a été pensé et réfléchi : « les idées les cacher, mais de manière à ce qu’on les trouve, la plus importante sera la plus cachée. » [1]

Ainsi, via diverses notes manuscrites, le poème du film et sa traduction, je vous dévoile ci-dessous la carte menant aux« idées cachées » derrière ce dialogue entre Jean-Benoît, le Tigré et un certain qui se fait appeler « curieux de métier. »

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DIALOGUE DU TIGRE

| 2017 | 18 MIN | EXPÉRIMENTAL | VERSION ORIGINALE FRANÇAISE SOUS-TITRÉE EN ANGLAIS |

De noir et de jaune,
Bariolé aux pieds de vents
Trajectoires aux coups de violons symétriques
Le tigre, par sa présence
Nous fait le cadeau d’un monde voué à l’oubli

Débutant aux portes de l’Enfer
Sur le Chemin du Brûlé
Cette fable est un dialogue
Une rencontre entre un entomologiste,
Un curieux de métier et un tigre
Dit Papilio canadensis ou
Papillon tigré du Canada

« Trom regarde, il regarde pour voir ce qu’il vit aux alentours
Le végétal, l’animal, les signes du ciel, la nature qui est le
vrai mystère du monde
Homme de souliers et homme d’oiseau,
Il peut marcher longtemps pour voir la vie d’un seul volatile
Porteur d’un feu très fort en un corps exigu
Ils sont d’une beauté qui apparaît soudain,
Offerte par le hasard
Et dispense toujours d’une émotion non frelatée
Transmettre tout simplement le plaisir
Qu’il prend au maniement quotidien de la plume
Ce qu’il dit n’a d’autre valeur que celle d’un leg,
D’une expression de cette vie qui passe à travers lui »

Pis y a plein d’autres bonnes affaires pour vrai là-dedans
C’est mon testament ce truc
Pierre, Pierre Morency À l’heure du loup

Me voilà chez nous, nouvel appart,
Nouvelle vie, nouveau tout...
Se verse une tasse de café...
Les b et les p, ça est ce que c’est violent ?
Papapa...Papillio.. Battus philenor...Battus…

Avant qu’on parle de ton amour pour le Tigré,
j’aimerais ça qu’on revienne en arrière pis que tu
parles de ce que t’entends par espèce ?

Une espèce c’est un concept qui flotte
Dans l’imaginaire, dans l’espace
Ce n’est pas quelque chose que l’on peut vraiment saisir
C’est une idée assez orientée
Qui quelque part découpe dans notre univers
Une unité de sens
Selon les nomenclatures que l’on donne
Ça va donner une espèce et une autre...
C’est un concept pour lequel
Tu as envie de confronter tes sens
Tu as envie de mettre de ton expérience à toi là-dedans
Puis c’est de trouver que nécessairement
Il ne sera pas près du modèle
Il aura aussi son individualité

Il avait écrit...
Sa première rencontre avec le Tigré
Était celle d’une canopée lumineuse
Pointant en un royaume aérien
Et dont il notait la venue sur les lilas en fleurs
Les rayures rigides et choquantes
Trahissaient une certaine férocité
Visible sous la grâce du mouvement

Le mythe veut qu’un cousin lointain
Dit Machaon ou Swallowtail du vieux monde
Soit apparu à Bruegel
Pour lui c’était l’Ange Rebel
Pris entre la torture et les démons
Un démon peut-être en était-il un lui aussi…

Cette même grande famille du Tigré, dite Swallowtail
Occupait une place importante à Shin-Kiba Koto au Japon
Elle était à l’effigie d’une boîte de nuit et d’un arrêt de bus

L’entomologiste disait que l’art pour lui
Était l’accomplissement d’un savoir dans une action
Le curieux de métier lui demanda de préciser
Il répondit…

Tu sais c’est un peu comme une énigme à déchiffrer
On essaie de rassembler les éléments qui sont autour de nous
Puis, on se dit, ça c’est le bon sol
Ça c’est la bonne essence d’arbre
Ça c’est la bonne plage horaire
Plein de paramètres de même
Mais bon, c’est pas ça qui va faire apparaître la bibite
Donc on reste attentif
Puis, il faut juste essayer
J’allais dire croire
Mais je ne sais pas
On croit rétroactivement

Ce dialogue appartenait à une tradition
Qui trouvait racine dans la taxidermie
Et dont l’expression japonaise Konchu Shonen,
Illustrait sa portée
Regroupement par catégories, similitudes, ressemblances
Des récits d’expéditions
Des images

Ici, quelques cousins du Tigré
D’autres, plus lointains
Comme le Gifu
Il paraîtrait qu’à Osaka
Un homme s’évertue à les élever

Il y avait là aussi quelques faux
Faits de papiers colorés
Fabriqués de toutes pièces
Ils n’appartenaient à aucune catégorie
Ils étaient d’un imaginaire
Rappelant parfois même de souvenirs captés au réel
Et dont la représentation idolâtrée
Si fortuite, mais destinée
Symbolisait dans une amitié
Entre Herzog et Kinski
Le soulagement de conflits antérieurs

Le soir venu
Les deux explorateurs déplacèrent un meuble
Et découvrirent une famille de coquerelles
Le curieux de métier voulut avertir l’administration
Mais l’entomologiste l’en convint du contraire
Il lui dit
Pourquoi ?
Ils vont appeler l’exterminateur
Devant l’inutilité d’une telle démarche
Ils replacèrent le meuble
Fermèrent les lumières
Et attendirent le lendemain

L’entomologiste lui raconta une anecdote
Celle d’un passé lointain
Où enfant, il avait choisi la demoiselle bistrée
Pour lui c’était un insecte magnifique
Avec son corps vert métallique
Et ses ailles presque noires
Il l’avait choisi
Parce qu’elle avait la réputation de la protection de l’environnement
Sa présence près des cours d’eau
Était un indicateur de bonne qualité

Le matin du troisième jour
Au sommet du mont
Le tigre fit son apparition
Sans prouesses, ni exubérance
Il se plaçait sage, observait

Aux forces d’une rencontre
Son impression avait laissé une trace d’expression
Une individualité insoupçonnée dans une variété
Qui teinterait par sa palette
La trajectoire de prochains dialogues

Refermant les guillemets
Le curieux de métier se demanda
La meilleure façon d’observer le tigre
Dans son mouvement
N’est-elle pas d’écouter le silence suivant son rugissement ?
Et si le Tigré répondait ?

Notes

[1Bresson, Robert. Notes sur le cinématographe, p. 45

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