Hors Champ

nov-déc 2018

FNC 2018

Le poirier sauvage

Partie 3 (L’appel et le silence)

par Aude Renaud Lorrain
novembre / décembre 2018 17 décembre 2018

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Le poirier sauvage
Nuri Bilge Ceylan – Turquie/France/Allemagne/Bulgarie – FNC 2018 – Les Incontournables

« Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? » (Albert Camus [1])

On observe un jeune homme à travers une vitre, ses traits et son regard se confondent avec la réflexion de la ville au loin. C’est un moment d’attente qui annonce un départ ou une arrivée, une transition. Cette vision confuse du visage de Sinan Karasu (Dogu Demirkol), nous fait présager les méandres émotionnels qui l’attendent alors qu’il revient auprès de ses parents et sa sœur après avoir terminé ses études. Qu’est-ce que l’avenir lui réserve ? A-t-il toujours sa place dans le foyer familial ? Trouvera-t-il sa voie dans une société qui prend de moins en moins le temps de contempler la beauté du monde ?

Le lointain l’habite, il désire découvrir, parcourir, s’évader et ce retour dans sa ville natale contredit cet élan d’évasion, mais loin d’être une simple contradiction, ce retour entre réconciliation et rupture montre le rapport d’un homme adulte avec un monde qu’il a laissé étant jeune adolescent. Sinan semble s’être donné une mission allant au-delà de la publication de son premier roman, mais qui reste opaque aux yeux sensibles du spectateur. Alors que Sinan ose défier ce monde, aura-t-il raison de ce dernier ou est-ce que ce dernier aura raison de lui ?

Albert Camus parlant de l’étrangeté du monde dans Le mythe de Sisyphe décrivait comment les paysages et les personnes au préalable familiers peuvent devenir subitement étranges, comme si le monde apprivoisé et domestiqué retrouvant sa primitivité devenait étranger à nos yeux. Un sentiment parfois bref parfois persistant, « voici l’étrangeté : s’apercevoir que le monde est ‘épais’, entrevoir à quel point une pierre est étrangère… [a]u fond de toute beauté git quelque chose d’inhumain et ces collines, la douceur du ciel, des dessins d’arbres, voici qu’à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu’un paradis perdu. L’hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. » [2] C’est alors que « le monde nous échappe puisqu’il redevient lui-même ». « Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde. » [3] Sinan semble ressentir cette étrangeté des lieux communs, mais il refuse encore d’en admettre l’absurdité. Il tente encore de saisir ce monde qui lui échappe pourtant.

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Sinan quitte régulièrement l’appartement familial situé dans cette ville de taille moyenne et s’évade dans les paysages de son enfance : champs, forêts, bord de mer. Il médite sur ses rêves, sur le livre qu’il a écrit. Il retrouve d’anciens amis. Il ne veut pas être professeur comme son père, mais écrivain. Mais suffit-il d’écrire pour l’être ? Il doit aussi être lu et c’est ainsi que Sinan poursuit tout au long du film cette recherche de lecteurs, d’interlocuteurs attentifs, de reconnaissance.

Son père, Idris (Murat Cemcir) rappelle à son fils qu’ils sont comme des poiriers sauvages : décalés, solitaires, difformes. Père et fils le sont différemment, mais ils ont tous deux ce côté sauvage, allergiques à la cupidité et sensibles à la poésie de la vie dans ses moindres détails. Sa mère, Asuman (Bennu Yildirimlar), raconte à son fils sa rencontre avec son père : « Il parlait de l’odeur des champs alors que les autres parlaient d’argent ». Toutefois, ressemblant à son père par cette sensibilité à la beauté, Sinan lui en veut de ne pas avoir été là pour lui, de ne pas supporter la famille comme il le devrait, trop obsédé par ses propres projets, dont la construction d’une petite bergerie isolée où il planifie de se retirer à la fin de sa carrière.

Son père y creuse un puits depuis plusieurs années ayant le rêve de faire pousser dans ce paysage aride une végétation luxuriante. Il a le sentiment qu’il doit bien y avoir une source souterraine puisqu’il y a des grenouilles sur le terrain, mais tous le croient fou et borné de creuser ainsi. Sinan, devenu adulte, sent qu’il doit compenser pour les lubies de son père, mais comment, alors qu’il se voit lui-même confronté à la médiocrité et l’indifférence du monde et à l’abandon par certains de leurs rêves pour un confort superficiel ?

Vieillir, n’est-ce pas en partie se détacher progressivement de la recherche d’approbation et développer une indépendance d’esprit nous libérant éventuellement de cette quête de reconnaissance ? Mais une telle indépendance est-elle désirable et même possible ? Jusqu’où notre raison d’être peut-elle s’émanciper de ce désir d’approbation, d’applaudissement ? Peut-on être heureux seul, sans personne pour nous reconnaitre ? Une salutation, un sourire sont des formes de reconnaissance. En même temps, notre rapport aux autres est parfois en conflit avec nos rêves. En effet, un équilibre est nécessaire entre l’accomplissement personnel et l’amour qui nous unit à nos semblables. Mais, pouvant être complémentaires, l’accomplissement et l’amour peuvent œuvrer dans des sens opposés, ce qui complexifie sans cesse notre sentiment d’intégrité.

Toutefois, comment être intègre lorsque l’on est confronté à l’absurdité du monde ? Le poirier sauvage est un film profondément existentialiste. Si Sinan trouve un certain équilibre entre ses propres projets et son amour pour ses parents, il cherche toujours à donner sens au monde, il cherche la raison et le bonheur qui en découlerait. Pour Albert Camus à ce désir profond de l’homme de faire sens, le monde reste sourd et irrationnel : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. » [4] À travers toutes les personnes que Sinan rencontre, bien que les discussions soient riches et abordent la création artistique, les rapports sociaux et les espoirs de chacun, les questions de Sinan restent sans réponses. Pourquoi toutes ces contradictions habitant les êtres ? « C’est ce divorce entre l’esprit qui désire et le monde qui déçoit, [la] nostalgie d’unité, cet univers dispersé et la contradiction qui les enchaîne. » Selon Camus, « [i]l s’agissait de vivre et de penser avec ces déchirements […] » [5] Sinan se familiarise progressivement avec les discontinuités, les ruptures qui ponctuent ses raisonnements, jusqu’à se les approprier. Camus finit par conclure : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » [6] Et ainsi, Sinan doit s’imaginer heureux, il doit faire du fardeau de sa quête la raison même de son bonheur. S’approprier, faire soi cette dissonance entre la nostalgie d’unité et l’irrationnel qui est la source de l’absurdité de l’existence pour reprendre la pensée de Camus.

Le poirier sauvage pousse ses personnages dans leurs derniers retranchements existentiels, où ils y sont seuls. Il parle du début de l’âge adulte, de ce moment où les choix que l’on fait semblent peut-être plus décisifs qu’ils ne le sont réellement, de ce moment d’incertitude, de quête tourbillonnante, de ce moment où l’on décide de se conformer au conservatisme ambiant ou d’alimenter sa fibre critique, de ce moment particulier dans la vie où nous comprenons que nos parents auront bientôt besoin de nous, que la relation s’inversera ultimement. C’est un film sur la relation d’un fils avec ses parents, sur la difficulté d’aimer, la peur de décevoir, sur l’étrangeté de nos propres souvenirs. C’est un enfant figé dans les airs par le papier photographique et un père tendant les bras vers le ciel.

C’est un film aussi sur le temps qui passe d’une façon parfois étrange, comme lorsqu’on recroise de vieux camarades de classe. Nous les avons connus, mais nous ne les connaissons plus. Sinan confronte sa mère : « Tu voulais qu’il t’attende le temps ? Le temps ne nous attend pas ! » Effectivement, ni le temps, ni personne ne nous attend, Sinan ne le sait que trop bien, alors il ne faut rien attendre, il faut partir à la recherche de soi, du sens de la vie, rien de moins. Sinan est indépendant d’esprit, il croit en la recherche d’une vérité propre à chacun et pense que la religion empêche les gens d’y accéder, mais cette vérité qui est sienne, la trouvera-t-il dans ce qui le rattache encore à son passé, ou ailleurs ? Et si cette vérité est intérieure, pourquoi faut-il partir pour la trouver ? Sinan ne le sait pas encore, mais il ne peut se contenter de ce qu’il connait déjà, de sa famille, de cette ville, de ces vallées.

À l’inverse d’une quête ou d’une course, le temps peut aussi être perçu non comme quelque chose qui nous échappe, mais plutôt comme une fluidité constante qui nous caresse. Idris dira à son fils : « Il faut laisser le temps couler sur soi. » Les trois scénaristes, Nuri B. Ceylan, Ebru Ceylan et Akin Aksu, nous rappellent peut-être, à travers ces paroles du père, qu’apprendre à vivre et vieillir c’est comprendre que la vie n’est pas une course, mais un courant. Nous pourrions aussi dire, ce n’est pas une course ayant comme aboutissement la raison, mais un courant acheminant l’« insaisissable sentiment de l’absurdité. » [7]

Le film nous offre de longs dialogues remplis d’intelligence et d’humour qui donnent au film un charme nous rappelant à certains égards le cinéma de Kiarostami mélangeant avec humour et drame les préoccupations quotidiennes aux questionnements existentiels. Le contexte social turc vient s’immiscer dans les conversations. Un ami avec lequel il a étudié raconte au téléphone qu’il a décidé de joindre les forces policières et qu’il se charge d’écraser les manifestations étudiantes. Plus tard, Sinan discute avec deux imams et leur fait remarquer l’absurdité d’un système où leur salaire payé par l’état est financé indirectement par les jeux de hasard que les religieux dénoncent. À travers tous ces échanges et ses pérégrinations, Sinan tente de trouver du financement pour la publication de son roman. Il est confronté au manque de culture et de sensibilité de la société bureaucratique. Scène tristement comique, il présente son manuscrit au maire de la ville, qui enthousiaste au premier abord, lui explique l’impuissance de son administration à encourager ce genre de projet artistique personnel.

D’autres rencontres sont plus riches. Sur son chemin il croise des gens qui ont cette sensibilité, comme M. Suleyman (Serkan Keskin), personnage d’un écrivain célèbre qui lui dit : « Tout est matière à écriture, à condition de le voir. » Même et peut-être tout particulièrement les préoccupations existentielles des personnages, tout comme les petits détails constituant la beauté du quotidien. La discussion entre Suleyman et Sinan se transforme en une joute orale. Sinan, loin d’être apaisé, s’emporte avec une frénésie qui essouffle l’écrivain.

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Une autre rencontre fortuite a lieu plus tôt dans le film. Sinan rencontre Hatrice, amie de jeunesse, en errant dans la forêt avoisinante. Elle lui annonce qu’elle va bientôt se marier à un homme plus âgé. La sensibilité de cette femme est touchante et alors que Sinan lui dit qu’il veut s’éloigner de cette terre natale qui l’étouffe, elle lui parle de son amour pour cette même terre, des plaisirs qu’elle éprouve à penser à la pluie, aux habits trempés, à un soir d’été, ou un bon repas. Toutefois cette femme vit une grande désillusion et le pragmatisme semble l’avoir emporté sur la passion. Son cœur ? Ça fait longtemps qu’elle ne l’entend plus, dit-elle. La caméra est perchée dans l’arbre servant de refuge aux deux personnages, des feuilles hors focus obstruent partiellement la vue. Elle dépose un baiser sur la bouche de Sinan, comme pour libérer ses rêves et leur permettre de s’envoler. « La vie nous semble à notre portée, mais elle est en fait bien loin. », dit Hatrice alors qu’elle se résout à un futur conjugal. Le monde lui échappe et elle s’est résolue à ne pouvoir le saisir. Le vent fait frissonner l’arbre. La beauté risque d’être fractionnée, brisée. La beauté implique nécessairement une union, une harmonie d’éléments. C’est l’harmonie qui est belle et non les éléments en soi. Un seul élément se sépare et c’est toute la beauté qui en est ébranlée.

Ceylan termine son film en nous laissant dans un état de doute entre fatalisme et espoir. La passacaille et fugue en do mineur de J. S. Bach donne au film une intensité et une solennité qui accompagnent Sinan alors qu’il tente tant bien que mal de saisir sa vie, de la maîtriser, de la comprendre, de finalement atteindre l’absurde. Il dit de son père que ce dernier se bat contre l’absurdité de la vie. L’homme absurde selon Camus ne se laisse pas ébranler par le cri à la fois espérant et désespéré face à l’irrationalité du monde, il « reconnaît la lutte, ne méprise pas absolument la raison et admet l’irrationnel. » [8] Son père a fait sienne cette lutte intérieure, mais Sinan semble toujours avoir ce cri en travers de la gorge.

Son père lui dit en admettant la folie de son projet tout en riant de lui-même : « Ce n’est plus un puits, c’est un voyage au centre de la Terre. » Un voyage motivé par l’espoir, mais accompagné par l’absurdité de l’existence. Comment savoir que le puits que l’on creuse durant notre vie mènera à une source d’eau ou à un fond rocailleux ? Et comment s’épanouir dans cette solitude collective tout au long de la quête, peu importe son aboutissement ?

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Notes

[1Camus, Albert. 1942. Le mythe de Sisyphe. Paris : Les Éditions Gallimard. p. 16. http://schools.alcdsb.on.ca/teachers/mcbrjuli/gr12immersextend/Shared%20Documents/L’Étranger/mythe_de_sisyphe.pdf

[2ibid., p. 28.

[3ibid., p. 29.

[4ibid., p. 45.

[5ibid., p. 71.

[6ibid., p. 168.

[7ibid., p. 26.

[8ibid., p. 56.

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