Hors Champ

novembre / décembre 2018

FNC 2018 / Paul Schrader

« Solitary Man »

Entretien

par Simon Laperrière
novembre / décembre 2018 14 décembre 2018

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Cet automne, le réalisateur américain Paul Schrader était de passage au Festival du nouveau cinéma pour donner une classe de maître et recevoir une Louve d’honneur. Hors champ a profité de son séjour à Montréal pour s’entretenir sur sa carrière ainsi que sur les mutations qu’a connu le cinéma au cours de la dernière décennie.


Simon Laperrière : L’un de vos plus récents films, The Canyons, s’ouvre sur une série d’images montrant des salles de cinéma abandonnées. Vous donnez l’impression de déclarer la mort du médium.

Paul Schrader : Je ne cherchais pas à dévaloriser l’importance de la projection en salle. Nous avons décidé de faire ce film autofinancé via Kickstarter spécifiquement pour le marché de la VOD. En montrant ces salles vides, je souhaitais informer le spectateur qu’il regardait un film sur son ordinateur à cause de la fermeture de ces établissements.

SL : Avec cette arrivée constante de nouvelles technologies, comment percez-vous l’état actuel du cinéma ?

PS : Virtuellement tout ce que nous avons appris dans les cent dernières années est dépassé. Nous ne savons plus quelle doit être la durée d’un film. Nous ne savons plus où vous allez pour le regarder, ni comment vous le regarder. Nous ne savons plus comment faire un film ou le financer. Nous avons atteint un état de transition permanente. Les salles de projection accueillent désormais un public de plus en plus restreint. Il se rapproche de celui du théâtre ou de la salle de concert.

SL : Les nouveaux moyens pour faire un film constituent-ils une opportunité ou un obstacle à la création ?

PS : C’est un couteau à double tranchant. La bonne nouvelle est que n’importe qui peut réaliser un long métrage. La mauvaise nouvelle est qu’il ne peut pas en vivre. Plusieurs cinéastes qui étaient auparavant privés de financement ont désormais la chance de passer derrière la caméra. Il y a une plus grande variété de points de vue, ce qui est fort positif. Le problème consiste à se démarquer dans ce tsunami d’images et faire un profit. Alors qu’autrefois, on vous payait pour faire un film, vous courrez aujourd’hui le risque de perdre de l’argent ! La démocratisation du cinéma nous a libéré des restrictions des dieux du capitalisme, mais elle nous a expédié dans un bordel ouvert à tous.

SL : La mise en scène telle que vous l’avez pratiquée aurait-elle atteinte un point de non-retour ?

PS : Oui, c’était un phénomène du vingtième siècle.

SL : Que pensez-vous d’une plateforme comme Netflix qui financent plusieurs réalisateurs importants, comme votre collègue Martin Scorsese ? Ces productions peuvent-elles être considérées comme du cinéma ?

PS : Il s’agit selon moi de divertissement audiovisuel. Tout dépend de votre définition du cinéma. Le modèle de Netflix a démantelé le système des studios et celui des ventes internationales que nous employons depuis cinquante ans. Les achats par territoire ne les intéressent pas. Ça a autant de bon que de mauvais. Vous pouvez faire un film avec eux ou encore leur en vendre un à un prix modeste, mais il va se perdre. J’estime que l’appétit du public pour le cinéma indépendant se résume à un long métrage par mois. Cela signifie que seule une douzaine de films par année sortent du lot. J’ai eu la chance de connaître un succès avec First Reformed (2017), mais des milliers de films sont tombés dans l’oubli.

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First Reformed, Paul Schrader, 2017

SL : Votre ouvrage sur Bresson, Dreyer et Ozu vient tout juste d’avoir droit à une réimpression. Quelle place occupe ces réalisateurs dans le paysage audiovisuel contemporain ? En quoi gagnent-ils à être redécouverts ?

PS : J’ai écrit une nouvelle introduction à ce livre intitulée « Rethinking Transcendental Style » où j’essaie de décrire ce que j’ai appris sur ce sujet au fil des années. Je ne crois pas qu’il faut s’inquiéter de la réputation de Bresson, Dreyer et Ozu. Ils demeurent les plus grands (rires).

SL : Parlant de Bresson, considérez-vous que First Reformed est plutôt une réponse qu’un hommage au Journal d’un curé de campagne (1959) ?

PS : Ni l’un, ni l’autre. Ce film a été fait dans la tradition de Bresson et Tarkovski. Si vous faites un western, il suivra probablement l’exemple de Ford. C’est tout ce que j’ai à dire là-dessus.

SL : L’un des plaisirs d’une rétrospective consiste à découvrir des liens au sein d’une même filmographie. Le thème du militantisme, par exemple, s’avère proéminent dans First Reformed et Mishima (1985), mais vous l’appréhender avec cynisme. Est-ce à dire que le monde ne peut être sauvé ?

PS : Absolument. Je ne crois pas que notre espèce survivra au-delà du 21e siècle.

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Journal d’un curé de campagne, Robert Bresson, 1951
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First Reformed, Paul Schrader, 2017

SL : Taylor Swift [1] va peut-être changer le vote au Tennessee…

PS : (Rires...) Ces résultats ne changeront rien. Trump n’est qu’une distraction devant l’inévitable. Il dépend des forces que nous avons mises au pouvoir et de notre incapacité à les arrêter. Mais vous savez, j’ai moi-même vu un lien dans la première partie de Mishima. La voix off cite son journal intime où il a écrit que « Récemment, j’ai compris que les mots sont insuffisants et j’ai trouvé une nouvelle forme d’expression. » Il parle ici de cette forme d’activisme militaire d’extrême-droite. Alors que je travaillais sur le scénario de First Reformed, j’ai eu l’idée pour la phrase « J’ai trouvé une nouvelle forme de prière. » Je la trouvais bonne et l’ai inclus dans mon film, sans me rendre compte que je l’avais déjà écrite il y a quarante ans !

SL : En tant qu’Américain, était-ce un défi que de raconter l’histoire de Mishima ?

PS : Il y avait beaucoup d’hostilité de la part des mouvements de droite, mais ce n’était pas le Mishima du Japon. C’était mon Mishima.

SL : Avez-vous vu 20 novembre 1970 : Le jour où Mishima choisit son destin (2012) de Koji Wakamatsu ?

PS : Ce film réalisé il y a trois ou quatre ans ?

SL : Oui…

PS : Horrible.

SL : Vos récents films sont ancrés dans l’actualité. First Reformed adresse les changements climatiques. The Canyons, quant à lui, anticipe le mouvement #metoo en dénonçant les agissements d’hommes qui contrôlent Hollywood. Un artiste a-t-il la responsabilité d’aborder certains sujets ?

PS : Non, c’est tout simplement ce que tu fais. Si tu le fais intuitivement et personnellement, c’est toujours meilleur que si tu tentes de prêcher une cause. Parfois, tu n’as pas le choix de le faire. C’était le cas avec Taxi Driver (1976).

SL : Vous mentionnez Taxi Driver. Une rumeur veut qu’une suite serait en chantier…

PS : Non, on a acheté les droits pour que ça n’arrive pas. Ce personnage est mort de toute façon. Et un film comme ça, de cette nature, il faut le laisser vivre. Pas besoin d’y revenir.

SL : Une suite, de toute façon, existe déjà : Bringing Out the Dead (1999).

PS : Ce sont des films sur des hommes solitaires.

SL : À ce sujet, plusieurs de vos longs métrages – de Taxi Driver à Dog Eat Dog , en passant par The Comfort of Strangers (1990) – traitent de la masculinité.

PS : Je crois qu’il est difficile pour un homme de ne pas aborder ce sujet. Bien que j’aie inventé quelques protagonistes féminins, mes films portent principalement sur des hommes blancs.

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The Comfort of Strangers, Paul Schrader, 1990

SL : Question d’un cinéphile à un autre, avez-vous hâte à la sortie imminente de The Other Side of the Wind (2018) d’Orson Welles sur Netflix ?

PS : Sincèrement, j’imagine que ce film doit être particulièrement mauvais. Ce sera intéressant à voir, mais mes attentes sont très basses. John Huston doit y être à son pire !

SL : Certains de vos films ont été présentés sur support numérique dans le cadre du FNC, plutôt que sur 35mm.

PS : Je n’ai aucun problème avec ça. La restauration de Mishima est magnifique, le film est encore plus beau qu’à sa sortie. J’aime beaucoup ce format.

SL : First Reformed se conclut sur une note presque apocalyptique, et ce, malgré une note d’espoir. Comment passer d’un projet aussi nihiliste à un autre ?

PS : La vérité est que je ne l’ai toujours pas fait. J’espère que First Reformed ne sera pas mon dernier film, mais si c’est le cas, ce serait un bon dernier film.

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First Reformed, Paul Schrader, 2017

Notes

[1Paul Schrader a maintes fois exprimé son admiration envers la chanteuse américaine sur les réseaux sociaux.

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