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janv.-fév/mars-avril 2018

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POÈME POUR LAROSE

par Olivier Godin
janv.-fév / mars-avril 2018 28 mars 2018

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Il y a des esprits inspirés qui peuvent écrire sur les films d’Alexandre Larose en partant de la technique. Je ne le peux pas. Dans les réitérations nommées brouillard(s), vous verrez des formes dont les détails ne cristallisent en vous que des impressions. Dans le ciel aux couleurs fuyantes, peut-être, les coudes d’une somptueuse femme ailée et un labyrinthe d’épines. Que sais-je ? La nuit qui tient sentier jusqu’à la mer. Le repos du guerrier à la clef. Il y a des certitudes. Dans #13, #14 et #16, le soleil a une certaine dignité. Une immensité imprécise qui se rétracte à même le chemin vert. Une journée qui s’achève et qui se transforme en caillou (#16). La fin de quelque chose. Une route qui se désaltère. Parce qu’il possède la solution, le scientifique est souvent très gentil. Des méchants fusillent cette nature si paisible. Comme l’imagination s’empare de cette incomparable technique, des rires et des chansons fusent et empruntent à la couleur des costumes étranges.

— Je t’ai laissé une fleur.
— Tu l’as donc ramassé ?
— Elle a poussé dans ma cotte de mailles.
— Je m’appelle Jeudi.

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Dans des films que je n’aime pas, le noir et blanc veut donner du caractère à l’époque passée. Il a la main attendrissante et commode. Dans un film que j’aime, Saint Bathans Repetitions, le dernier film d’Alexandre, la couleur cesse de me manquer au moment même où elle surgit. Elle me donne un formidable coup de pied qui me fait accéder à un autre langage. Alexandre vient de Québec, je viens de Laval. Personne n’est parfait, me direz-vous en m’offrant aimablement une gomme. Alexandre Larose dit : Nous ne pouvons pas vivre sans fenêtres. Voilà une déclaration qui en a choqué plusieurs. Mais si vous le comparez à la sérénité des brouillards, Saint Bathans est une étude en trois mouvements plutôt ludiques. Quand même, avant de soupçonner Alexandre de présomption à l’égard des fenêtres, souvenez-vous que les plus beaux poèmes de Rilke sont justement à propos des fenêtres et des roses.

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N’es-tu pas notre géométrie,
fenêtre, très simple forme
qui sans effort circonscris
notre vie énorme ?

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Même dans les brouillards, la nature bouge comme un rideau et forme un cadre qui se remplit de notre attente et de notre patience, du souffle de la salle, un silence offrant en échantillons secrets les bruits du trop grand dehors. Des bruits qui ne nous manquent jamais. Je précise. Les brouillards sont des oeuvres silencieuses. La caméra invente une fenêtre qui est trop émouvante pour se réclamer du mobilier. Mais elle est commune. Vous la connaissez, cette fenêtre. Elle serait une variation plus spirituelle de la fenêtre grise de Saint Bathans et elle aurait la beauté de la moins singulière des fleurs. Alexandre est mon ami. Cette amitié me permet de savoir des choses importantes, notamment, qu’Alexandre aime les fleurs. Si vous avez vu les brouillards, vous conviendrez donc que cet amour des fleurs est tout à fait concevable et plausible.

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Par contre, l’amour des fenêtres est porteur d’un mystère. Il faut décidément être ambitieux pour se déclarer amoureux des fenêtres. Alexandre a un site internet sur lequel il ne fait pourtant pas la promotion de cet amour. Il est si modeste, si concentré et si loin du bruit que le silence de son art accuse, que sa pratique a parfumé le sort de ses oeuvres du même anonymat que celui de ses fleurs favorites, la rose et la primevère. La beauté de ces fleurs est une évidence qui est telle que nous pourrions l’attribuer au savoir de l’humanité. Qui est-il pour ainsi se réclamer de l’évidence ? L’amie intime d’Alexandre vous dira qu’il ne sait travailler qu’éperdument, qu’il carbure au moyen de pulsions. Elles dictent à la vie intérieure un battement, cette raison qui avive au passage le feu dans la création et qui pourvoie la technique de responsabilités précieuses et délicates. Pensez au patrimoine, si léger, de ces fleurs qui ornent nos vies et qui encadrent nos existences, qui sont présentent et absentent, belles et mourantes, ignorantes et bénies, et vous serez ainsi à l’enseigne de la sainte énigme de vivre, avec Alexandre, dans le secret de son travail d’amour, plus concrètement, dans son verger.

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