Hors Champ

novembre/décembre 2017

Dossier Ghassan Salhab

Combien d’entre nous ?

par Nour Ouayda
novembre / décembre 2017 15 janvier 2018

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L’entre-deux

Né à Dakar, le cinéaste, qui est aussi écrivain, a grandi et a vécu entre le Sénégal, la France et le Liban. Entre trois pays, entre deux langues. Entre la fiction et l’essai. Entre le cinéma et l’écriture. Toujours entre. Mais ici, ce n’est pas un choix, c’est une simultanéité. L’image et le texte. Le français et l’arabe (et l’anglais et l’allemand). Le cinéma de Ghassan Salhab est une affaire de couches, de transparences et d’opacités. Les lieux et les personnages sont toujours en cours d’apparition ou de disparition. Les films multiplient les surimpressions visuelles, sonores et textuelles pour indiquer que c’est dans les entre-deux de la simultanéité ; c’est dans les espaces qui se trouvent entre le texte, l’image et le son que le geste filmique surgit. C’est un univers où les choses se fixent difficilement, un univers où la dialectique est condition nécessaire. En présentant cinq longs métrages de fiction et trois essais réalisés par le cinéaste entre 1998 et 2016, cette programmation place, pour la première fois, son travail de fiction et sa pratique d’essai filmique côte à côte. Dans ces deux modes d’écriture, des plans, des acteurs, des sons, des cadrages et des mots sont réitérés, montrant que chez Salhab la relation fiction/essai est une relation de tangence et qu’il s’agit pour lui de naviguer ces tangentes.

Le pas de côté

Prendre un pas de côté, c’est aussi une façon d’admettre qu’un territoire traversé n’est pas unidimensionnel, que ‘vers l’avant’ n’est pas la seule manière de le parcourir. Le territoire ici est le cinéma et les films de Ghassan Salhab s’écartent pour arpenter des terrains qui se trouvent sur les bords. Parce que prendre un pas de côté, ce n’est pas seulement un geste, celui de s’écarter, mais une posture, celle de se positionner dans la marge. Le cinéaste propose des récits elliptiques où des personnages sont des points de tensions dans une narration qui ne cesse de se diffuser. La prémisse est généralement claire, quasi énoncée : un homme réapparaît après dix ans d’absence, une série de meurtres retiennent l’attention d’un médecin légiste, l’éclatement d’une guerre au Liban en été 2006 enclenche un questionnement sur la place de la fiction, un homme déposé à l’aéroport pour quitter le pays décide à la place, de se conduire hors de la ville, un amnésique sortant d’un accident rencontre un groupe d’individus habitant la vallée de la Bekaa. Les situations initiales manquantes, ces films débutent en plein éléments déclencheurs, et au lieu de mener le spectateur vers un dénouement, Salhab glisse lentement vers une observation de la mutation des différents corps et espaces suite à ces perturbations.

L’intrus

Les personnages qui circulent dans les films de Ghassan Salhab semblent être toujours un peu décalés. Ils s’expriment sans fluidité, tournent le dos à la caméra ou la fixent avec acharnement. Leurs voix se détachent souvent de leurs corps et voilà que des visages sans voix et des voix sans visages apparaissent dans ses films. Les personnages sont à la fois présents et absents provoquant en nous un sentiment d’étrangeté dont l’effet déborde au-delà du temps du film. C’est vers l’envers que ce cinéaste nous guide, et là, l’accès se fait par intrusion et par détour. Et nous, en regardant, combien d’entre nous acceptent cette invitation de complicité ?

La ville

Si le geste cinématographique de Ghassan Salhab est un écartement, un glissement, une dérive ; Beyrouth en est le point de départ. Elle est le centre vers lequel tendent Beyrouth Fantôme (1998), Terra Incognita (2002), Le Dernier Homme (2006) et (posthume) (2007). Elle est aussi ce centre duquel s’éloignent La Montagne (2010) et La Vallée (2015). Mouvement double qui se détache tout en gardant en lui la mémoire du point de détachement. Et puis 1958 qui écrit en 2009 une note de bas de page sur le Sénégal. Et encore, L’Encre de Chine en 2016, qui dessine une parenthèse ouverte sur l’Europe. Ce sont des films intimement liés aux espaces et aux villes. Le cinéaste pratique un cinéma du lieu. Il ne réalise pas des films sur un lieu, mais à partir d’un lieu en y traçant multiples lignes de fuites pour le sonder, le défaire et le faire fuir.


Ce programme se déroule du 27 au 31 Janvier à la Cinémathèque Québécoise et à La Lumière Collective le 1er et le 2 Février.

Pour plus d’informations sur la programmation, visiter le site de la Cinémathèque ou encore la page Facebook de l’événement.

Le réalisateur sera présent à toutes les projections.

Pour obtenir plus de renseignements ou pour toute demande d’entrevue, veuillez contacter : revuehorschamp@gmail.com ou nourouayda@hotmail.com.

Bande-annonce : https://vimeo.com/250353778

Les activités de programmation de la revue Hors champ sont rendues possibles grâce au soutien du Conseil des arts de Montréal. Les activités d’édition sont soutenues par le Conseil des arts du Canada. Nous remercions également la Cinémathèque québécoise et La Lumière Collective pour leur soutien et leur collaboration dans la réalisation de cette rétrospective.

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