Hors Champ

janv.-fév/mars-avril 2018

Antonioni & Ferrare. Une hypothèse plausible

Compte rendu de lecture

par Claudia Polledri
novembre / décembre 2017 5 janvier 2018

L’année 2017, dixième anniversaire de la disparition de Michelangelo Antonioni (1912-2007), a vu la parution de nombreuses contributions au sujet de l’œuvre du cinéaste italien. Plusieurs événements (expositions, concerts) ont aussi été organisés en relation à la sortie en salle de la version restaurée de Blow up (1967) par la Cinémathèque de Bologne. Hors Champ souhaite également rendre hommage au cinéaste italien en signalant l’ouvrage de Thierry Roche, Antonioni – Ferrare. Une hypothèse plausible. Liège, Yellow Now, 2016. Photographies de Guy Jungblut.

C’est une ville que je porte en moi, où se trouvent les lieux de mon enfance. Les lieux où j’ai vécu. Je les revois en écrivant. Si ces récits sont devenus la matrice d’un discours poétique, c’est parce qu’au-delà de l’oubli, ces lieux font partie de moi. Je suis Ferrare dans la mesure où je suis l’homme que je suis

- Thierry Roche, Antonioni – Ferrare, p. 112

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Clermont-Ferrand, © Guy Jungbult, (Château d’Este)

Parfois, certaines écritures parviennent à se rapprocher tellement de leurs objets, qu’elles finissent par y ressembler. C’est ce qui arrive à l’ouvrage de Thierry Roche Antonioni & Ferrare. Une hypothèse plausible, un livre « palimpseste » dont l’auteur, entièrement plongé dans l’univers de cette ville italienne, explore le paysage urbain ferrarais en le fusionnant avec son profil littéraire, pictural et cinématographique. De nature hybride, à la fois journal de voyage et récit savant, cet ouvrage décrit l’auteur qui circule aisément entre les rues ferraraises comme entre la poésie d’Arioste [1] et de D’Annunzio, les romans de Bassani et la peinture métaphysique de De Chirico et, bien sûr, le cinéma d’Antonioni. Une véritable exploration donc, qui se fait entre les couches réelles et imaginaires de la ville, dont l’écriture finit par en prendre la forme. Mais ce n’est pas d’une simple flânerie urbaine et/ou intellectuelle dont il s’agit, et le lecteur est avisé dès le départ de l’hypothèse qui anime ce parcours. Existerait-il un lien entre Ferrare, cité natale d’Antonioni et son cinéma, et dans ce cas comment le montrer ?
Afin d’écarter toute simplification éventuelle, autant rappeler tout de suite à notre auteur ce que les connaisseurs du cinéaste italien ont peut-être déjà relevé, c’est-à-dire non seulement que de Ferrare le cinéaste « n’en parle pour ainsi dire jamais » (c’est-à-dire de Ferrare), mais qui plus est, il « ne la filme quasiment pas [2] ». Toutefois, s’empresse à avancer Roche, comme « chez Bassani », auteur du Roman de Ferrare [3], même si elle est peu visible, la ville serait « nichée au fond de ses bagages [4] ». Bien qu’Antonioni n’ait pas fait « usage de l’atmosphère de Ferrare dans son œuvre », d’après Roche « il y a cependant une façon de regarder les choses, les personnages, les paysages avec un intérêt profond, plus enraciné, quelque chose de lié à l’adolescence, à la jeunesse [5] » et qui pourrait donc se relier à sa ville natale. Or en suivant cet enchaînement, nous comprenons très vite que le défi posé par l’auteur ne va pas de soi. En effet, d’après Roche, la ville dont il cherche les traces chez Antonioni n’est ni un « décor » réel ou imaginaire autour duquel les histoires prennent forme, ni un simple objet cinématographique. En l’absence d’images, l’auteur est donc obligé de tracer son hypothèse sur une route beaucoup plus glissante, mais certes plus originale, qui l’amènera à chercher dans Ferrare la « matrice éducatrice du regard [6] » du cinéaste et à accorder à la ville un statut esthétique beaucoup plus hétérogène et complexe que celui qui se dégagerait de sa seule représentation cinématographique. Une ville pas seulement à représenter donc, mais qui serait elle-même porteuse d’images et d’un regard. Quant au présupposé qui est à la base de cette réflexion, c’est l’auteur lui-même qui nous le donne en affirmant de croire que les lieux possèdent la capacité d’induire « un état d’âme et une vision du monde [7] ». Au-delà de toute intuition, le problème qui se pose face à cette considération est avant tout d’ordre méthodologique. Comment démontrer ceci ?
 

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Antonioni-Ferrare, © Guy Jungbult (remparts)

 
Face à ces questionnements, le style narratif choisi par l’auteur acquiert un statut particulièrement significatif dans la mesure où il est l’expression évidente de cet enjeu. En effet, on s’aperçoit rapidement que ce récit de voyage à Ferrare, voyage réel raconté à la première personne et ponctué par les beaux clichés de Guy Junghblut, est aussi la métaphore de la pensée, c’est-à-dire, d’après le sens grec du terme, l’expression de son transport, de son déplacement envers son objet. Et qu’il y a-t-il mieux que la forme dialogique pour décrire la pensée en mouvement ? Voici donc que l’expédient narratif de la rencontre hasardeuse avec un chercheur travaillant sur Antonioni trouve sa place au cœur de la narration et permet à son auteur d’allier l’itinéraire physique au parcours intellectuel. Il en résulte un tissage très riche et original où les déambulations ferraraises alimentent les conversations autour du cinéaste ainsi que les approfondissements littéraires et artistiques au sujet de la ville. Ceux-ci prennent souvent la forme de micro-itinéraires tracés à partir d’éléments précis et porteurs de convergences fort significatives.
 

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Antonioni-Ferrare, © Guy Jungbult (intérieur)

 
C’est le cas, entre autres, des réflexions autour de « Ferrare la silencieuse, la ville vide », décrite par Dickens, mais aussi par Goethe et D’Annunzio [8] et que l’auteur relie à Antonioni et à son art « de porter le vide au cœur des lieux, des personnages et des événements », jusqu’aux « rapports qui régissent la mise en scène [9]] ». Mais c’est aussi une manière de signifier le « silence » qui caractérise également son cinéma et son caractère. Ou encore, il est question des liens entre le cinéaste et le peintre De Chirico dont les toiles, parsemées d’objets insolites et inquiétants, trouvent écho dans le monde antonionien où les d’objets « cumulés de manière compulsive [10] » nous entourent au quotidien « comme des ombres vigilantes [11] ». Pensons par exemple à Blow-up (1966) où l’on retrouve l’hélice de l’avion, mais aussi une guitare détruite ou une balle invisible, ou encore aux outils agricoles dans l’Identificazione di una donna (1982) « cadrés de manière telle que l’on voit des idéogrammes peints sur le mur blanc [12] ».

Dans la lignée de Francesco Careri, l’auteur assume donc la marche comme « pratique esthétique [13] » et il en fait le préalable pour les longs dialogues qu’il entretient avec un compagnon de voyage inattendu qui se trouve à Ferrare pour participer à un colloque sur le cinéaste. Les dialogues qui en dérivent deviennent ainsi le lieu littéraire et intellectuel où la pensée se met en scène et se déplie progressivement. Après les hésitations initiales, voici que la thèse de notre auteur prend forme dans une sorte de crescendo narratif qui nous livre une image parfois surplombante parfois détaillée du cinéma d’Antonioni et de la ville saisie dans ses lieux plus significatifs (le ghetto juif, les remparts, le centre historique) comme dans ses détails (les plaques commémoratives, la maison d’Antonioni, les murs, la recherche d’une ruelle).
 

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Antonioni-Ferrare, © Guy Jungbult (rue de Ferrare)

 
Les liens qui se créent entre Ferrare et le cinéma d’Antonioni sont multiples et de nature différente. Parfois, Roche les identifie à travers la présence récurrente dans le cinéma antonionien de certains éléments architecturaux, comme l’omniprésence de murs et de la verticalité « vers quoi ses films ont toujours tendu [14] », ou encore de phénomènes naturels spécifiques. Par exemple, un certain type de lumière grise et hivernale, ou encore ce brouillard ferrarais qui étouffe tout et semble annuler tout repère temporel constituent autant de symptômes cinématographiques qui trouveraient leur source commune en amont, dans les traits spécifiques de la ville. Parfois, l’étude de certaines séquences et la fonction que l’on accorde dans celle-ci à certains éléments permettent à l’auteur d’établir entre l’espace urbain et la ville des liens plus abstraits. C’est le cas du rôle joué par la nature dans L’eclisse (1962) et dans La notte (1961) où, sans se limiter simplement à évoquer Ferrare et de ses jardins secrets, elle incarne la « mémoire du temps écoulé et gardienne des espaces secrets de la ville » à la fois « impermanence et inscription dans la durée [15] ». En somme, tout comme Rossetti, l’architecte qui a repensé Ferrare au XVIe siècle, Antonioni aurait aussi pensé « la ville comme paysage », conception que Sandro Bernardi avait aussi accordée au cinéaste, ce « personnage paysage [16] ». Les réflexions de Roche ne s’arrêtent toutefois pas ici et se poursuivent par l’évocation des thèmes du présent et de la perte, de l’oubli et de la disparition, la relation entre « vide » et « plein ». Autant de références que l’auteur déplie dans une sorte de jeu de miroir et de renvois constants entre la ville, ses métamorphoses et l’œuvre antonionienne, qu’il explore jusqu’à ses frontières les plus orientales avec le film qu’Antonioni a tourné en Chine, Chung Kuo, Cina (1972).
 

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Antonioni-Ferrare, © Guy Jungbult (vélos)

 
Après ces nombreuses explorations urbaines, l’auteur choisit de terminer son l’itinéraire loin de la ville, dans cette zone hybride qui est le delta du Po’, où le fleuve se jette enfin dans la mer Adriatique. Guy Jungblut illustre de manière très suggestive cette rencontre et nous offre la dernière d’une très belle série d’images disséminées tout le long de ce parcours. En plus de donner consistance visuelle aux errances de l’auteur, ces clichés ont la double fonction de refléter l’atmosphère de la ville et de permettre au lecteur de s’arrêter sur de nombreux détails comme la couleur des briques où des vélos, ou encore les traits du profil orangé du Château d’Este visible dans des flaques d’eau. Mais c’est surtout sur le plan temporel que ces images apportent leur contribution la plus significative, car elles donnent forment à l’écart articulé par la narration entre le présent photographique et le caractère intemporel de la ville.
 

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Antonioni-Ferrare, Guy Jungbult (delta du fleuve)
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Antonioni Ferrare, Guy Jungbult (ciel et mer)

Pour conclure, sans se limiter à placer le cinéma d’Antonioni et la ville de Ferrare l’une à côté de l’autre, comme le fait le dernier cliché de Jungblut où la mer se fonde avec le ciel, l’originalité de ce parcours réside précisément dans la capacité d’aborder cette œuvre cinématographique en faisant jouer la ville en tant que prisme, c’est-à-dire en en faisant ressortir les multiples tonalités. Il en résulte un parcours non balisé qui force les horizons disciplinaires et peut-être désoriente le lecteur qui est à la recherche de l’exploration systématique d’un territoire cinématographique. Mais son mérite principal est justement celui d’articuler et de surtout de libérer la réflexion autour de convergences visuelles et signifiantes, afin des faires résonner à travers les médias et les époques.


 
Thierry Roche, anthropologue, est aujourd’hui professeur en Études cinématographiques à l’université Aux-Marseille et directeur du LESA. Un déplacement disciplinaire qui s’inscrit dans une démarche engagée de longue date : Blow up, un regard anthropologique et Indian’s song, consacré aux films réalisés par les Amérindiens (Yellow Now, 2010) tentaient déjà de concilier cinéma et anthropologie. Cinéma/Paysage et L’Autre Neo-réalisme (Yellow Now, 2013) ont poursuivi l’expérience en abordant des formes littéraires particulières. Antonioni – Ferrare. Une hypothèque plausible constitue une nouvelle étape dans la recherche de formes nouvelles d’écriture sur le cinéma. En 2015, en collaboration avec José Moure, Thierry Roche a dirigé un ouvrage intitulé Antonioni, anthropologue des formes urbaines (Riveneuve, 2015).
 
Guy Jungblut, photographe (études à l’Institut des beaux-arts Saint-Luc de Liège), galeriste (galerie Yellow Now de 1969 à 1975), professeur (Académie royale des beaux-arts de Liège de 1978 à 2009), éditeur (Éditions Yellow Now Côté arts, Côté Cinéma, Côté films, À côté à partir de 1973). Il a publié en 2012, avec la complicité de François de Coninck, Le Ciel vu de Belgique (Yellow Now, Côté photo/ Angels vifs) et, en 2016 avec Jacques Piraprez-Nutan, Irlande 66/69 (Yellow Now, Côté photo/ Les carnets).

Notes

[1Poète de la Renaissance auprès de la famille Este à Ferrare, Arioste est auteur d’un chef d’œuvre de la poésie chevaleresque, le Roland furieux. Publié pour la première fois en 1516, il sera édité à nouveau en 1532 dans une version augmentée de six chants. Arioste, Roland furieux, Paris, Flammarion, 1982.

[2Thierry Roche, Antonioni, Ferrare. Une hypothèse plausible, Liège, Éditions Yellow Now, 2016, p. 69.

[3Giorgio Bassani, Le Roman de Ferrare, « Quarto », Paris, Gallimard, 2006.

[4Thierry Roche, op. cit. p. 69.

[5Ibid. p. 71.

[6Ibid. p. 12.

[7Ibid. p. 106.

[8La référence va ici au poème intitulé « Ferrara, Pisa, Ravenna » de l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio contenu dans l’Elettra (1904) le deuxième Libro delle Laudi dédié aux « Città del silenzio ».

[9Roche, op. cit., p. 75.

[10Ibid. p. 81.

[11Ibid. p. 81.

[12Ibidem.

[13Francesco Careri, Walkscapes. La marche comme pratique esthétique, Arles, Jaqueline Chambon, 2013.

[14Roche, op. cit., p. 134.

[15Ibid. p. 113.

[16Sandro Bernardi, Antonioni. Personnage paysage, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2006

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