Hors Champ

juillet/août 2017

Dossier : Cinéma documentaire au Liban

Entretien avec Chaghig Arzoumanian

Histoire(s) et interprétation(s) de la réalité

par Danielle DAVIE
juillet / août 2017 22 août 2017

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)

Chaghig Arzoumanian est réalisatrice, artiste-vidéaste et monteuse libanaise. Elle travaille entre la France et le Liban. Avec Géographies (Sélection au Cinéma du réel - 2016), elle réalise son premier long métrage documentaire dans lequel elle trace les chemins de l’exil qu’empruntent certains membres de sa famille lors du génocide arménien [1]. Dans son travail, Chaghig n’hésite pas à utiliser différents types narratifs et formels. Elle fait ainsi partie de la nouvelle génération de cinéastes libanais qui explorent des écritures cinématographiques encore rares au Liban.


Le cinéma « libanais » permet-il à votre avis de combler la part manquante de notre histoire/nos histoires ?

Je crois qu’au Liban de nombreuses questions fondamentales ont été chassées des sphères du social et du politique après la guerre civile et qu’elles se sont réfugiées dans les arts ; littérature, cinéma et théâtre notamment, qui sont des arts de la narration, du « storytelling ». Ce qui manque au Liban c’est la parole, la circulation de ces histoires qui sont tues, cachées, étouffées. Le Liban est une mine d’or dans ce sens-là. Il y a un film à faire à chaque coin de rue, avec chaque voisin, chaque vendeur ambulant. Et le cinéma est un outil de connaissance extrêmement intéressant, car il permet une ouverture et une découverte du pays et de son histoire qu’autrement on ne chercherait pas à mobiliser. Par exemple, sans ce film je n’aurais jamais fait le tour des orphelinats qui ont accueilli les Arméniens au Liban et je n’aurais pas passé du temps dans le dernier camp arménien de Karantina [2]– qui est aujourd’hui démoli. Même si à la fin je n’utilise pas toute la matière, les recherches en soi sont extrêmement riches et elles me mettent dans un état d’ouverture constant qui est propice à l’écoute, à la découverte et à l’acceptation.

Pensez-vous que l’histoire racontée dans votre film permet de documenter une partie de l’histoire des Arméniens du Liban ?

Lors des recherches que j’effectuais pour réaliser le film, je me suis documentée (à travers des interviews, des lectures ou des témoignages) sur les histoires d’exils de cette période, à savoir les chemins de vie que les gens ont pris pour survivre et échapper au génocide. J’ai été frappée par la multiplicité et le caractère presque surhumain, mythologique de ces trajectoires. En découvrant ces histoires, pour la plupart extrêmement dramatiques, je me suis également dit qu’à ce moment précis de l’histoire il y a eut ce flux chaotique d’exil, et que ces mouvements devaient sûrement influencer dans son ensemble ce coin du monde, même ceux qui n’en étaient pas conscients. Et Géographies, trace ce mouvement, ces quelques mouvements, et notamment ceux de ma famille. Chaque arménien a traversé une histoire de cette ampleur et dans ce sens-là, mon film peut être un document plus collectif. J’ai pris l’exemple de ma famille tout simplement parce que j’ai un rapport émotionnel beaucoup plus fort et aussi parce qu’elle me permet d’explorer plus librement les marges de la narration, du document et de la fiction.

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)
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Comment avez-vous entrepris vos recherches pour le film ? Est-ce que votre famille représente le point du départ ?

Le point de départ a été un film d’Elia Kazan [3], America, America (1963) que j’ai vu lors d’un festival en Italie. En quelques mots, le film est une longue épopée qui retrace l’histoire de Stavros (l’oncle de Kazan), un grec d’Anatolie qui est envoyé par son père à Constantinople [4]pour s’y installer et y ramener par la suite toute la famille et fuir ainsi la violence des Ottomans qui commençaient à se déchaîner contre les Arméniens. Mais Stavros lui, rêve de voyager aux États-Unis. Le film trace ce chemin où la dureté et les embûches de l’exil côtoient les rêves de Stavros. Ce film m’a beaucoup intriguée, il m’était étrangement familier et en le voyant je me suis dit que je devais avoir une histoire familiale similaire à cette épopée. Je viens d’une famille (du côté de mon père) assez militante où la préservation de la culture arménienne est une valeur fondamentale. Mais en regardant America, America, j’ai été surprise de constater que je ne connaissais rien de l’histoire intime de ma famille sinon des bribes, comme le nom du village de « Brunki ?la » qui trainait au coin de ma mémoire.

À mon retour au Liban, je suis donc allée voir ma tante. Un des premiers épisodes qu’elle a relaté a été celui où Perapyon, mon arrière grand-mère, trouve sous un arbre, la tête de son mari Markar, décapitée et dévorée par les oiseaux. Après une heure d’histoires de ce genre, j’étais bouche bée, mon imagination cavalait dans tout les sens. Ça a été le point de départ d’une recherche qui a duré à peu près deux ans et demi. Tout n’est pas venu d’un seul coup, il a fallu être patient et respecter le rythme de la mémoire, des rencontres... Pour certaines histoires, il m’a fallu deux ans avant de tenir le bon bout. Par exemple, pour celle de « Zaniel », le chasseur du village, j’ai eu plusieurs versions de cette histoire l’une plus extravagante que l’autre. J’en ai trouvé des bribes dans un livre, dans un enregistrement, puis j’ai eu une version auprès de parents en Turquie dont je ne connaissais même pas l’existence, une autre auprès de parents au Liban, et enfin une photo qu’un lointain cousin m’avait montrée des mois plus tôt. Et puis, à un moment, l’alchimie s’est faite, mon histoire était complète. Et la joie qu’on a à ce moment-là est indescriptible. Bien évidemment, de nombreuses énigmes demeurent, et je ne suis pas parvenue à remonter plus loin que mon arrière-arrière-grand-père, mais je me dis que ce n’est pas mal pour quelqu’un qui n’a même pas connu son grand-père. 

Ce qui est fascinant dans Géographies, c’est la manière dont se construit, évolue et s’incarne la voix off en arménien. Comment sont nés cette idée et ce choix d’écriture ?

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)
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Je savais que je n’allais pas utiliser des interviews, donc l’idée de la VO était présente dès le début. J’ai fait plusieurs tests avec des femmes plutôt âgées, afin qu’elles incarnent cette voix de conteuse qui nous revient du passé. Mais durant l’écriture du texte, j’avais pris l’habitude de le lire à haute voix pour me familiariser avec ces mots (c’était la première fois que j’écrivais en arménien). Alors petit à petit les mots ont creusé leurs courbes en moi. Chaque mot avait revêtu son intonation, son émotion propre.

La voix off en arménien s’est construite ainsi, au cours de mes recherches et des voyages. J’ai mis presque un an et demi à l’écrire, tout comme la production et le montage qui ont été réalisés conjointement. Lorsque j’ai été admise en résidence à la « Beirut Film Station » [5] du Goethe Institute, je croyais que j’allais réaliser le film en quatre mois... En parallèle à l’écriture de la voix off, j’écrivais le texte en anglais (celui des sous-titres). Chaque fois que je bloquai dans une langue, je passais à l’autre. L’anglais évoque pour moi des images, des figures, c’est aussi la langue dans laquelle j’aime lire de la poésie, alors que l’arménien (que je ne maîtrisais absolument pas) m’a permis d’être très spontanée, de me nourrir des modes et des expressions de mes interlocuteurs et d’être dans une écoute intérieure de ces mots qui m’ont marquée, habités, traversés durant la vie.

Que signifie la langue arménienne pour vous ?

L’arménien c’est ma langue paternelle, celle de l’enfance, de ma famille. Mais contrairement au français qui est ma langue littéraire, je n’ai jamais maîtrisé l’arménien et mon vocabulaire est plutôt pauvre. Je me suis mise à lire et à écrire en arménien pour la première fois avec le film. Et cela c’est produit de manière extrêmement naturelle. Je crois même que le fait de ne pas maîtriser cette langue a été un atout pour moi, car ça m’a permis de m’y plonger et d’être suffisamment malléable et sensible aux différents mots. Je n’avais aucune rigidité littéraire d’écriture, de code, de grammaire, j’étais dans le camp des sonorités et des vibrations. Et grâce à ça j’ai pu naviguer à travers différents registres : celui des interviews et du langage parlé, d’un langage plus soutenu, et celui inspiré de certaines lectures (notamment ceux de Krikor Beledian [6]que j’admire énormément).

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)
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Les choix que vous faites au niveau de l’image sont radicaux, mais permettent de nous laisser bercer par le rythme de votre voix et la poésie de la langue arménienne. Pouvez-vous nous raconter comment votre traitement narratif et visuel s’est mis en place ?

Dès le début, avant même que je commence à préparer le film, j’avais décidé trois choses : le film serai composé de plans fixes, je n’utiliserai pas de documents d’archives et il n’y aurait ni d’interviews ni de personnages.

Par la suite, lors du montage, j’ai assoupli ces contraintes et j’ai intégré quelques rares photos d’archives et des plans tournés à l’épaule, jugeant qu’ils étaient nécessaires. 

Mon refus initial d’utiliser les interviews et les documents d’archives était une prise de position contre les oeuvres qui traitent du génocide arménien et où l’utilisation du témoignage et des archives est une récurrence.

De même, dans la narration où j’ai choisi de ne pas traiter la violence de manière frontale, je n’utilise jamais le mot génocide dans le texte. C’était un moyen pour moi de contourner la problématique du pathos, de la lamentation, de la victimisation. Et puis, je voulais surtout parler des survivants, de ces personnes qui ont permis à toute une génération de renaître alors qu’eux-mêmes se tenaient sur une montagne de cadavres. Je voulais également explorer les fils de la transmission, de ce qui par exemple m’a été transmis de cette période « d’avant », celle du village. Ces réponses je les ai cherchés dans les histoires, à travers les mots, mais aussi et surtout à travers les géographies. Une sorte d’initiation si on veut.

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)
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Parce que le film raconte l’indicible, peut-on dire que Géographies est construit de manière « poétique » ?

Le montage de Géographies suit deux logiques : premièrement la logique linéaire de la chronologie narrative et de la géographie des lieux mentionnées ; et deuxièmement, celui de la poétique. Cette deuxième approche relève surtout de la manière dont j’ai travaillé les plans et leur enchaînement, c’est-à-dire en suivant une logique combinatoire qui vise à renvoyer au spectateur une troisième image « en hors champ », à un ailleurs. En effet, pour la plupart du temps, j’ai procédé par intuition en pariant sur les valeurs « invisibles » exprimées par certains plans et par leur succession. Des valeurs qui mettent en avant une certaine idée de présence, ou une vibration. C’est dans ce sens-là que je pourrais expliquer la dimension « poétique » propre à la construction du film.

Pouvez-vous nous raconter comment s’est déroulé la phase de production ? Quels étaient les enjeux d’un tel projet ?

C’est un film autoproduit avec presque l’impossibilité de passer par le circuit normal de production étant donné qu’il a été réalisé, écrit, monté, tourné en même temps sur un an et demi. En effet, je n’étais absolument pas prête psychologiquement à écrire un traitement ou un scénario pour le présenter à une production ou à un fonds d’aide. C’est un film qui a été écrit et réalisé d’une manière extrêmement solitaire. Mais en même temps, il est le produit d’une communauté qui l’a porté : des amis, des membres de ma famille, les villageois de Burunki ?la, la communauté arménienne d’Istanbul, bref, une multiplicité de personnes qui ont contribué au film. Des amis m’ont prêté du matériel, d’autres m’ont hébergée. Il y avait une belle dynamique et je suis extrêmement reconnaissante à tous ceux qui m’ont soutenue. Il faut avouer également que la possibilité d’être supportée par un réseau est une des précieuses particularités libanaises et surtout arméniennes. Être arménien est parfois un mot de passe qui permet d’ouvrir de nombreuses portes.

Vers la fin de la phase de production, j’ai fait appel au « crowdfunding » qui m’a permis de lever assez rapidement des fonds pour effectuer entre autres un voyage en Arménie. Quant à la postproduction, j’ai reçu une aide de la part de « Screen Institute Beirut » [7]
qui m’a permis de défrayer mes collaborateurs pour cette phase. Je crois que chaque film a sa propre dynamique de production, et pour Géographies l’improvisation, la collaboration et l’entraide étaient de mise.

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)
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Pour conclure, désigneriez-vous votre film de « documentaire » ?

Je dirais que c’est un film « documentaire » pour pointer que ce n’est pas un film de « fiction ». Mais sinon, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un film très fidèle aux codes du langage documentaire. Il n’ y a pas de personnages, pas d’interview, le texte lui-même est plutôt littéraire. Mais je préfère le mettre sous la case de « documentaire » que sous celle de « documentaire-essai », « documentaire poétique » ou de « fiction ». Je considère également que ce film documente des espaces à un moment précis, c’est-à-dire tous ces lieux que j’ai filmés en 2015. Par exemple, je suis probablement une des seules à avoir documenté le chantier de l’ancien quartier des riches Arméniens de Kayseri [8] (tous ont été décapités en 1915) et qui est en train d’être rénové par la construction d’hôtels de luxe et des restaurants financés par de riches industriels turcs. J’ai été là un peu par hasard, au bon moment, on m’a laissé entrer et filmer parce que la personne qui m’accompagnait connaissait le maître de chantier. De même pour le camp arménien de Karantina qui aujourd’hui n’existe plus.

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Chaghig Arzoumanian, Géographies (2016)

[…] Elles étaient longues et nombreuses les routes qu’il a fallu pour mener à mes mots [...]

- Chaghig Arzoumanian. Phrase extraite de la voix off du film.

Notes

[1Le génocide fut perpétré d’avril 1915 à juillet 1916 (certaines sources indiquent que cela commence dès 1895 et se poursuit jusqu’en 1929) par le parti au pouvoir de l’Empire Ottoman de l’époque. Deux tiers des Arméniens vivant sur le territoire actuel de la Turquie furent massacrés, déportés ou affamés. Le chiffre s’élève à un million cinq cent mille personnes. Lire à ce propos Yves Ternon, Enquête sur la négation d’un génocide, Ed. Parenthèses, coll. Armenies, 1989.

[2Karantina est un quartier du Nord-Ouest de la ville de Beyrouth, historiquement connu comme “La Quarantaine”. Il est constitué aujourd’hui d’une zone industrielle, d’abattoirs, de déchetteries, d’un terrain militaire, d’une caserne de pompier, d’habitats délabrés, de galeries d’art et de boîtes de nuits. Voir à ce propos le documentaire Sector Zero (2011) de Nadim Meshlawi qui explore l’histoire sombre du quartier. Lire aussi : DAVIE, May. Beyrouth et ses faubourgs : Une intégration inachevée. Nouvelle édition [en ligne]. Beyrouth, Presses de l’Ifpo, 1996 et A. Keuroglian, Les Arméniens de l’agglomération de Beyrouth. Mémoire de Maîtrise de Géographie. Beyrouth : Université de Lyon II, 1970, 92 p.

[3Élia Kazan (né Elia Kazanjoglous) est un réalisateur, metteur en scène du théâtre et écrivain américain d’origine turque. Voir notamment son autobiographie, Elia Kazan, Elia Kazan : A life, New York, Knopf, 1988.

[4Constantinople est l’appellation ancienne d’Istanbul en Turquie.

[5Programme de résidence du Goethe Institute destiné aux jeunes réalisateurs du Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA). Le programme propose une aide technique et/ou des espaces de travail.

[6Krikor Beledian est un écrivain et essayiste arménien né au Liban. Il est l’auteur de plusieurs livres de poèmes, récits et essais littéraires en arméniens, français et anglais. À ce propos, voir notamment Krikor Beledian et Grigor P ?ltean, Cinquante ans de littérature arménienne en France : du même à l’autre, Paris, Éditions du CNRS, 2001 ; Krikor Beledian et Grigor P ?ltean, Les Arméniens, Paris, Éditions Brepols, 1994.

[7Screen Institute Beirut (SIB) est une association libanaise basée à Beyrouth crée en 2009 pour soutenir la réalisation de documentaire de création au Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA). http://www.screeninstitutebeirut.org/about.html

[8Kayseri est une ville de Turquie située dans la région de Cappadoce.

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