Hors Champ

mars/avril 2017

VOUS VOUS APPELEZ PATERSON

par Olivier Godin
mars/avril 2017 20 avril 2017

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Vous vous appelez Paterson.

Certains soirs, vous prenez le cahier et le retournez dans tous les sens, non, comment dire, disons plutôt que vous plongez dans ce cahier, ce rectangle que désigne la lumière, brillant et accueillant, pour vous étonner de le sentir recevoir de vous le profit d’une journée ordinaire. Tout à coup, les heures passent et une sorte d’humanité possède les feuilles qui le composent. Oui, vous le vivez comme le fait des songes, le jour s’est déposé en lui et sa mémoire sera aussi humaine que rêvée.

Votre ambition brigue un calme que vous ne regrettez pas encore, car la jeunesse, du moins, celle dont vous vous réclamez et qui érige partout le sentimentalisme et le bruyant en Dieu et maître, n’a pas la sagesse de vous prévenir contre votre orgueil, lui, transformé dans ce cahier où poussent vos créations, ce cahier qui vous attend dans le sous-sol de votre jolie maison que la nuit pénètre enfin et dont l’ombre bienveillante s’étire dans le travail du jour écoulé.

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VOUS

Tout ça est limpide et forme dans votre tête des couleurs appétissantes qui d’une manière drôlement contagieuse transmettent à vos joues rondes et délicates de ces lueurs roses qu’elles portent comme des phares qui, je le suppose, sont chargés de verser sur le sel de l’amertume triomphante et la nostalgie qui donne envie de vomir un petit glaçage de folie assez beau et assez fort pour inspirer à votre calme les premières mèches de votre art poétique. Autrement dit, vous êtes nerveux.

Votre amoureuse aime de vous cette sourde nervosité, ce calme qui forme un bouclier que d’autres, les téméraires et les ambitieux, confondent avec une absence d’ambitions, et qui par delà sa très juste forme, balise votre liberté. Justement, votre calme et votre liberté prennent ensemble le déjeuner selon la plus copieuse des routines. Bref, ce calme est un bouclier que votre amoureuse confond plutôt avec un tremplin sur lequel votre amoureuse, encore elle, aime promener son épanouissement, naïf et inoffensif.

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VOUS ET VOTRE AMOUREUSE

Son épanouissement s’articule au moyen de désirs spontanés qui agacent vos amis. Plusieurs de vos amis, même les meilleurs, trouvent que votre amoureuse est agaçante, notamment parce qu’elle pige dans la réserve pimentée de votre calme afin de muscler sa bonne humeur de vos plus secrets éléments. Mais heureusement pour vous, sa bonne humeur, parce que votre calme s’apparente à un bouclier, rebondit sur sa surface, puis sur les murs de votre jolie maison pour s’épuiser dans le circuit d’ombres et de lumières qu’a emprunté aujourd’hui, souvenez-vous, votre précieuse et secrète nervosité. Les mots jonglent avec tout ça et cela vous procure beaucoup de plaisir.

Vous le savez, prendre sa douche est souvent un vice qui ponctue les réveils des personnages qu’accouche le cinéma. Malgré une routine matinale plutôt conventionnelle, vous ne prenez pas votre douche. Cela dit, votre hygiène est excellente. Votre travail l’exige. Ce dernier consiste d’ailleurs à conduire tous les jours de la semaine votre autobus d’un point à un autre en vous arrêtant, pas trop brusquement, à des intersections prédéterminées par un trajet fixé par d’autres que vous, disons, des téméraires qui travaillent dans l’intérêt de votre ville, Paterson, mais aussi, il faut enfin le dire, grâce à celui que vous ne connaissez pas et que nous nommerons affectueusement Jim, qui lui, œuvre dans le bénéfice et la signature de la lumière, celle-là même qui vous réveille, vous accompagne et vous endort.

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ENCORE VOUS

Que se passe-t-il avec la lumière ? N’est-elle pas absolument identique d’un jour à l’autre ? Cette semaine, alors que vous accomplissez votre ordinaire, est-ce que vous ne trouvez pas cela providentiel, voire patenté, que votre New Jersey natal soit particulièrement constant dans son ensoleillement ? Ne craignez-vous pas que le New Jersey épuise son potentiel lumineux au détriment d’une continuité que préside une puissance qui vous dépasse ? Malgré le caractère suspect de la lumière, à la manière qu’il gère l’agacement que pourrait susciter votre amoureuse, votre calme endosse également l’entorse au réel qui murit au cœur de vos questionnements météorologiques. Autrement dit, vous jouez merveilleusement bien de votre rôle, sans juger, sans vous plaindre et finalement, en vous accommodant des imprévues comme de pierres blanches posées en amont d’un voyage à venir.

Les pierres blanches illuminent un chemin lisse, que vous vous dites. Vous êtes innocent et doux, donc, très beau. Mais alors qu’en est-il de l’aliénation, ce mal qui condamne l’imagination à la stérilité, qui rédige dans toutes les affaires du monde la dictée du pragmatisme, qui louange les victoires des amis du confort et de l’abondance et blablabla et blablabla ? L’aliénation, vous n’en parlez jamais, mais il est pourtant l’ennemi muet contre lequel vous vous battez. Il est le diable ! Votre vie intérieure peut-elle quelque chose contre lui ? Hélas, de connivence avec celui que vous ne connaissez pas et que nous nommons Jim, vous vous affranchissez de sa réalité médiocre, celle du spontané, de la vitesse et des journaux, en craignant sa mémoire et son rêve, enfin, en craignant sa force séduisante que vous reconnaissez pour mieux vous en tenir loin et n’emportez d’elle que ce qu’elle vous lègue, cette douceur, par exemple, qui lui est tout à fait salissante, et que vous cachez dans votre cahier qui est justement bleu comme ce ciel impossible du New Jersey. Mais comme vous le découvrirez, le diable peut parfois prendre des formes domestiques et se trouvez là où vous ne l’attendiez pas.

Paterson est Paterson. C’est-à-dire que vous êtes le double de votre ville, Paterson, New Jersey. Paterson est également un film écrit et réalisé par celui que vous ne connaissez pas et que nous nommons Jim. Vous savez peut-être que le grand cinéaste Seijun Suzuki est récemment décédé. Sa mort ne vous concerne pas du tout. Il nous restera son œuvre, me direz-vous, en pensant à votre poète favori, William Carlos Williams. Je suis d’accord, mais je me confronte néanmoins au deuil d’une ultime espérance, celle, toute simple, de voir un nouveau film s’ajouter à celle-ci. Jim connaissait l’œuvre de Suzuki assez bien pour la citer visuellement dans un autre film qui se nomme Ghost Dog. Vous l’avez peut-être visionné à l’époque, car il a été tourné à Jersey City, tout près de Paterson, votre ville.

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LE DIABLE

Dans Ghost Dog, l’amour d’un livre, le Hagakure, puissance supérieure du guerrier, permet au héros, ami des ours et des oiseaux, d’affronter et de défier la violence du monde. Dans votre cas, le livre est également une puissance secrète qui vous permet de vous armer contre le monde et sa violence, celle de l’aliénation qui est moins séduisante que celle qui adhère au régime des assassins, mais qui est encore très dangereuse. Vous le savez aussi, l’efficacité est comme un véhicule narratif. La poésie, une chose suspecte, n’y est pas admise, car la poésie s’arrête, contemple et accueille. Dans ce monde où le sentimentalisme et le bruyant triomphent en attractivité, je ne peux pas m’empêcher de trouver que l’insolence de Jim Jarmusch, qu’il partage certainement avec vous, sa douceur mélancolique, sa complaisance étudiée, les tendres vagabondages auxquels il vous convie, bref, son insolence, est aujourd’hui complémentaire d’une marginalité démodée. La bonne littérature, écrivait Walser en 1927, ne se publie qu’en quantité modeste. Paterson évoque La Promenade de Walser qui est l’un de vos livres de chevet. Ces œuvres se pensent et se méditent à la faveur de l’autre. Vous n’avez pas de téléphone intelligent et de réveille-matin. Il y a deux livres sur votre table de chevet, le Walser et le Moby Dick de Melville.

Du précieux cahier où vous couchez vos poèmes, les mots se détachent et se dédoublent à leur tour en s’imprimant à l’écran. Vous l’ignorez, mais malgré la résistance sensible que vous déployez à l’égard de votre amoureuse qui vous supplie de partager avec le monde votre art poétique, celui que vous ne connaissez pas, ledit Jim, a publié vos poèmes avant même que votre amoureuse ne vous en suggère l’idée. Ils se sont imprimés dans le métrage qui porte votre nom pour mieux traduire le pouls et la teneur de cette ville qui porte également votre nom. Je vous le disais, vous êtes innocent et doux, donc, très beau. Votre drame, contrairement à ce que soupçonne votre amoureuse, n’est pas de ne pas être un poète publié, mais bien de l’avoir été, publié, sans le savoir. Sacré Jim, vous ne le connaissez même pas et pourtant, grâce à ce geste, il devient votre plus intime allié, devançant même les désirs de votre amoureuse et ceux, destructeurs et nihilistes, de votre chien qui se révèle en endossant le rôle de l’ennemi pur de la poésie, oui, le diable, dans sa forme domestique.

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VOUS ET LE DIABLE

Je ne l’avais pas encore mentionné, voilà, vous avez un chien. Il s’appelle Marvin. Mais en quoi est-il l’ennemi pur de la poésie ? Marvin incarne le prévisible. Il est l’opposé du chien libérateur de Léo Ferré ou du chien errant de Schefferville. Votre chien est une possession domestiquée, une chose de l’habitude et donc, de l’animal en vous, pour paraphraser chose. Il est la virgule de trop, l’élément qui détient sur votre routine un indéniable pouvoir. Votre poésie représente un guide trop complexe pour son entendement. Elle est donc un rival. Après tout, Marvin n’est qu’un chien. Si vous savez que le poète doit se montrer sensible, mais aussi, un peu insolent, comme une sorte de voyou de l’ordinaire, vous savez également que le chien ne peut que se mesurer à la vie concrète, c’est-à-dire, à vous, sa puissance supérieure. S’il met sérieusement en péril votre calme en s’attaquant à votre création, vous pouvez dès lors saluer en lui votre antagoniste, un atout narratif, le diable, le prince du mal ou même, oui, le champion du vicieux et du prévisible et puisqu’il vous appartient, une image possible de votre foi défaillante et de vos sombres pulsions.

Heureusement, le cinéma lumineux de Jim se porte discrètement et vaillamment à la défense de votre existence. Il vous sauve en vous publiant à votre insu et même, comme un salutaire point d’exclamation, en annonçant par le biais du générique de fin la mort symbolique du chien et le triomphe du poème. Marvin est mort ! Le générique de Paterson vous l’apprendra, la preuve indéniable que le cinéma a vengé le poète.

FIN.

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