Hors Champ

mars/avril 2017

Rétrospective Alain Tanner

Charles mort ou vif, ou l’administration de la liberté

Une courte chronologie subjective qui se veut approximative et fantasmée

par Nour Ouayda
janvier/février 2017 2 mars 2017

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1969 – Charles mort ou vif, premier long métrage du réalisateur suisse Alain Tanner. Avec François Simon, Marie-Claire Dufour, Marcel Robert. 94 minutes.


Entre 1969 et le début des années 1970 – un distributeur québécois, R.D., visionne le film en Europe. Il en est bouleversé et achète les droits pour sa diffusion au Canada. Après plusieurs rejets par les salles montréalaises, et poussé par le désir de montrer le film, il construit un cinéma, le cinéma du Vieux-Montréal sur Saint-Paul, qui restera actif pendant 3 ans.


16 Janvier 2017 @ 19.07 – Rétrospective Tanner à la Cinémathèque Québécoise : R.D. introduit la projection de Charles mort ou vif. Il raconte l’anecdote de la construction du cinéma du Vieux-Montréal sur Saint-Paul. R.D. est aussi un des membres fondateurs de la CQ.


16 Janvier 2017 @ 19.12 – Déjà en larmes, je m’apprête à visionner ce film qui a inspiré un distributeur québécois, R.D., au point de construire un cinéma à Montréal au début des années 1970. Il ne l’avait pas revu depuis.


[1969 ; 2017] – Télescopages : l’anecdote ouvrait une brèche, l’épaisseur temporelle s’effondre sur elle-même. Dans l’obscurité de la salle, je regardais le passé droit dans les yeux, un creux dans le ventre.


16 Janvier 2017 @ 19.21 – Le film est sous-titré : Petite Fresque historique. On dit que c’est un film né de l’esprit d’une époque. Mai. Janvier. Printemps européen. Hiver montréalais. À -15 degrés, changer le monde se fait depuis l’intérieur.


16 Janvier 2017 @ 19.36 – Premier objet abandonné : M. Dée se débarrasse de ses lunettes.
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Réapprendre (à voir).
Monsieur Charles Dée : Je n’ai jamais eu besoin de lunettes
Pierre Dée, son fils : Pourquoi tu en portais alors ?
Monsieur Charles Dée : C’était pour y voir moins clair. On me les a vendues pour cela. Ça fait partie du complot.


Janvier à nouveau – De M. Dée à Charles qui s’appellera Carlo. Le film n’est pas un mouvement en ligne droite qui va de l’oppression à la libération. En abandonnant sa vie de petit bourgeois genevois, M. Dée devenu Charles devenu Carlo se permet d’être à la fois corps mort et corps vivant, toujours en devenir. Le film oscille, parce qu’il faut que ça bouge, comme le dit bien M. Dée - devenu déjà Charles - lors d’un entretien télévisé au début du film. Le OU du titre est aussi un ET.
Fini les illusions, ce film me donne envie de courir.


Septembre 2013 – Genève – EXT / JOUR
C., une amie apprend à conduire entre les dunes de graviers, à la marge de la ville.
ICI.
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16 Janvier 2017 – Montréal – INT / NOIR
Assise à côté de moi lors de la projection, C. se penche vers moi et me le chuchote : « C’est ici que j’ai appris à conduire ». Sa phrase se mêle aux répliques de Paul et d’Adeline gravissant la dune qui s’écroule sous chacun de leur pas. Index pointé vers le hors champ gauche : eux ils habitent là bas, derrière les arbres. J’avais envie de demander à C. si les arbres y sont toujours.
Constellations d’univers, le film de Tanner s’étale sur nous.

16 Janvier 2017 @ 20.17 – Réapprendre (par cœur).
Une citation par jour. Paul nous promet de les réciter au quotidien. Tous les jours, Charles l’écoute.
Lundi
Mardi
Jeudi
Samedi
Mardi
Mercredi
Vendredi
Quel ordre ? Il ne reste que les ellipses.

Début 1969 – « Début 1969, j’avais terminé le premier film du groupe [1] (Charles mort ou vif), qui fut sélectionné à la semaine de la critique à Cannes, remporta le Grand Prix du Festival de Locarno, et trouva des distributeurs un peu partout. Avec les spectateurs, à notre grande surprise, le déclic s’était produit. En Suisse tous les distributeurs refusèrent le film. L’un d’entre eux, cela m’est revenu aux oreilles, avait déclaré : on ne touche pas à la merde gauchiste. Aucune salle, et certains le souhaitaient pourtant, n’avait le droit de sortir le film si celui-ci n’avait pas de distributeur, car ils avaient ensemble un accord cartellaire qui était en fait un monopole. Un ami dirigeait un théâtre à Genève qui était libre un mois sur deux et était équipé de matériel de projection 35mm. Il me laissa y programmer des films. La salle n’étant bien entendu pas membre du cartel, je pus y sortir Charles mort ou vif. Je deviens alors scénariste, réalisateur, producteur, distributeur et programmateur de salle. En plus je déchirais les billets à l’entrée et restais en cabine pour aider le projectionniste, car les projecteurs étaient à arc et il fallait les surveiller en permanence. En repensant aujourd’hui à cette période, je me dis que ce fut un merveilleux apprentissage, une belle façon d’aborder le métier. Mes amis et moi avions alors tout inventé, tout débloqué. » [2]

10 Janvier 2017 – En ouverture de la rétrospective, M.J., directeur actuel de la CQ, lis une lettre manuscrite qu’Alain Tanner leur a fait parvenir pour cette occasion. Le réalisateur suisse a aujourd’hui 88 ans. « Le cinéma n’appartient pas au monde du business, mais à celui de la pensée. Tous les artistes, quel que soit leur moyen d’expression, ont aujourd’hui le devoir d’opposer une résistance farouche à la perte générale du sens, qui est ruiné par les industries culturelles.
C’est Pasolini qui a dit : « il n’y a pas seulement la possession du monde par les maîtres, mais aussi une possession du monde par les intellectuels. C’est la maîtrise culturelle du monde qui donne du bonheur. Ne te laisse pas tenter par les champions du malheur, de la hargne stupide, du sérieux joint à l’ignorance. Sois joyeux ! ». » [3]
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Pas vraiment une affaire de business, le cinéma appartiendrait au monde des réalisateurs qui se mettent à la porte de salles de projection pour déchirer les billets d’entrée de leurs propres films.

16 Janvier 2017 @ 20.25 – Paul à Marianne, fille de Charles : « Vous appartenez à cette catégorie d’étudiants qui veulent tout foutre en l’air ? »
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Hiver – Au bord du Rhône, un détective attend Pierre Dée qui espère l’engager pour retrouver son père. Il chantonne.
Il est de retour le joli moi de mai.
Amis quel beaux jours, tout sourit tout est gai.
La verte prairie se couvre de fleurs.
ta-ta ta-ta-ta-ta ta
ta-ta ta-ta-ta-ta tère
Charles mort ou vif
c’est le printemps en hiver.

16 Janvier 2017 @ 20.30 -
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Détour – Dans Ciné-mélanges, Tanner cite Gilles Deleuze : « « […] Il faut que le cinéma filme non pas le monde, mais la croyance en ce monde, notre seul lien. Nous redonner croyance au monde, tel est le pouvoir du cinéma moderne. Et croire n’est plus croire en un autre monde, ni en un monde transformé. C’est seulement, c’est simplement croire au corps. C’est rendre le discours au corps, et pour cela, atteindre le corps avant le discours, avant les mots, avant que les choses ne soient nommées. » » [4] C’est au corps de François Simon que croit Alain Tanner. François Simon devenu M. Dée devenu Charles devenu Carlo. C’est à ses joues creusées et à son torse chétif que Tanner rend le discours. C’est ce corps qui n’a pas bonne mine qui se retrouve enfermé dans une clinique à la fin du film. Et puis les derniers plans où le son de la sirène s’enfonce dans les rues vides de Genève. Caméra qui suit voiture et sirène, de loin. Il y a des ces films qui me donnent envie d’aller courir.

16 Janvier 2017 @ 20. 43 – « Samedi : Oubliez tout ce que vous avez appris. Commencez par rêver. - Anonyme »

16 Janvier 2017 –
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16 Janvier 2017 @ 21.16 – Dans le métro, j’emportais le film avec moi. Toutes ses images m’échappaient. Reste un sentiment, précis et nécessaire : j’étais convaincue que la seule chose à faire en ce moment était d’aller faire un film. Bon, à défaut de se faire construire un cinéma.

Notes

[1Le groupe 5 est un groupe de cinéaste suisses-romands qui s’unissent à la fin des années 60 pour produire des films indépendants et surtout pour pouvoir produire leurs propres films. Ce groupe est composé d’Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Sutter, Jean-Louis Roy et Jean-Jacques Lagrange puis Yves Yersin. Ces cinéastes deviendront les acteurs principaux de la création de ce qu’on a appelé "le nouveau cinéma suisse". (Merci à Camille Trembley pour cette formulation)

[2Tanner, Alain. 2007. Ciné-mélanges. p. 129-130. Coll. « Fiction et cie ». Paris : Éditions du Seuil.

[3Le texte de la lettre peu être consulté ici : http://revue24images.com/blogues-article-detail/3192.

[4Tanner, Alain. 2007. Ciné-mélanges. p. 119-120. Coll. « Fiction et cie ». Paris : Éditions du Seuil.

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