Hors Champ

janvier/février 2017

Dossier : Les arts de la parole

Extraits du journal de l’ex-agent spécial K. A. Koroviev

par Michael Yaroshevsky
septembre / octobre 2016 26 octobre 2016

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Ut ♯ d’août, accord suspendu en quarte
Diagnostic : autoscopie. Le Dr. Lemieux dit que ce mal touche surtout les logoleptiques ou ceux qui ne lisent que d’un œil. En particulier à mon âge. J’ai pu jeter un coup d’œil sur ses notes en projetant ma voix selon la méthode enseignée à l’académie. Il n’y avait rien que des scribouillages. Je vais y penser à deux fois avant de prendre un nouveau rendez-vous.

43 Septembrier, mässig
Tout a commencé au moment où j’ai appréhendé un jeune homme à lunettes, dans une chemise western et une casquette de tweed, qui traversait le tunnel à sec. Apparemment, il est obsédé par certains hommes de lettres gauchistes de son pays natal, des hommes des années mythiques, faits de mots. Il est convaincu que je les connaissais. Lui et ses héros ne parlent qu’en vers iambiques. Les siens composaient leurs poèmes à dos de cheval. Ils font la guerre aux dactyles phosphorescents (Loitering ; Ambulance) et aux amphibraques monochromes (Subpoena ; Compulsive), et ils sont assiégés par des trochées teintés d’aniline : Stetson, Disney, Honey, Slinky, Vegas, Lady, Yellow, Kitten... Une vraie polka infernale.

Deux mois après l’anniversaire de Duchamp. Langsam
Il a campé près des sycomores, stoïque. De toute façon, il n’y a de la place que pour une seule personne dans le chalet, même si j’ai l’habitude de dormir debout. Le matin suivant, autour d’un petit déjeuner de noix du Brésil et de radis, il m’a dit qu’il voulait faire un film dont le personnage principal serait inspiré de moi et de mon passage dans la brigade, qu’il mêlerait à une histoire fantaisiste impliquant une Bible annotée et une danseuse. Il a beaucoup de questions. Il a déjà donné le rôle à un dénommé Jaroszewicz ; il dit que c’est mon double craché. Le titre de travail est Lingus : La Légende de Koroviev. Je refuse. Il insiste et me tend une copie d’un de ses films. Je ne savais pas qu’on pouvait encore tourner en noir et blanc. Les personnages sont une flûte, une ampoule électrique, un couteau, des melons, et un peigne. Ils écoutent la pluie. Je visionne le film une seconde fois. Ce ne sera pas facile pour lui. Il a gagné mon assentiment.

Международный день барабанщика

Il pose des questions sur la brigade, sur le Chef et mon partenaire durant ces années étranges. J’essaie de me souvenir. Sa préparation est impressionnante, me rappelle des noms que je n’ai pas entendus depuis plus de trois décennies. Où étaient archivées ces images pendant tout ce temps ? Je ne vois pas des visages. Plutôt un parc, une rue, le quartier général, un cadre de porte. Et plus je me concentre sur les personnes, plus elles semblent s’effacer. La nuit venue, tout change. Je souffre de télescopage hypnagogique. Sur une note plus guillerette, j’ai recommencé à écouter du free jazz. Je n’avais pas utilisé le tourne-disque depuis des années.

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Chez Koroviev

非常に強い風
Je vais jouer un tour à mon jeune ami. Je voudrais lui confesser que mon vrai nom est Onésime Beaumarchais, né de Réal et d’Yvette, des sympathisants du régime soviétique qui auraient quitté le Québec quand j’avais cinq ans. Noël 1953, quatre ans plus tard, je reviens seul. Orphelinat, élève prometteur, l’académie... Il me demandera pourquoi ils ont changé leur nom à Koroviev. La vérité c’est qu’il n’y en avait qu’un, et qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être.

BVW HSS. Le pic-bois a découvert le morse
Toute l’histoire avec la brigade est arrivée après la décharge accidentelle de mon semi-automatique Inglis Hi-Power. J’étais dans un club vidéo de la rue Saint-Denis quand j’ai repéré un poster de Dzherzhinsky, un bras menaçant levé en signe de salut ou d’alarme, une image hip sur le zèle révolutionnaire. Je me suis dépêché de rentrer et je suis revenu avec un portrait d’Himmler à accrocher aux côtés de Félix l’homme de fer. Le fracas qui s’ensuit a abouti sur des mesures disciplinaires et le Chef m’a obligé à lire des poèmes aux cadets.

Ce qu’on appelait mardi
J’ai accepté l’invitation et j’ai marché jusqu’en ville. J’ai observé le plateau de tournage à distance. Les tournages semblent tellement pénibles. On dirait que le lunch consistait en un choix de salami. Je suis reparti sans me présenter. La nuit tombait et je ne tiens pas sous les réverbères à mono-fréquence. Aussi, les jeunes parlent une langue mutante. Comme celle que j’entends de la bouche de Goldfinch–Это, что ? Это зэ гарбедж. Trochées d’envahisseurs barbares déguisés en vers iambiques : chez-paix, cheque-ai, fille-ligne. Et puis Jaruszelski ne me ressemble même pas. Le vrai Margerie ne peut pas chanter la moindre note. Pour la fille, c’est une autre histoire. C’était une reine, bien que née en pays incertain. Seul mystère : comment a-t-il appris que nous l’appelions Coriandre ?

Chouette. Cendres
Je me suis dirigé vers le Pont Jacques-Cartier. J’aurai dû y aller à cheval. J’aurai eu moins de difficulté à retourner à la nature. Iambes. Antipastes. Je m’arrête en surplomb du Fleuve, et je demande à voix haute : « Pourquoi il n’y a aucun trochée dans la langue natale ? Ils ont oublié les troubadours ! » Soudainement, une voix familière, tout en bas, crie : « Tu as oublié ! Il y a “être”, “maître”, “cendres”. »
Et après un long silence : « “Bible”. »

Traduit de l’anglais par Daniel Canty.

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