Hors Champ

novembre/décembre 2016

Trois films du FNC 2016

LES COLLINES DE LA MORT

par Olivier Godin
septembre / octobre 2016 21 octobre 2016

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Le secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa.

Jour de pluie. Le tapage de la veille roule ses « R » jusque dans le clapotement d’un jour heureux. Kiyoshi Kurosawa entame le doux bal de la grisaille. J’égraine mon rosaire en attendant le Hong Sang-soo. Les marmites sont pleines. Tahar Rahim est un formidable acteur. Je m’en rends finalement compte. Dans Le secret de la chambre noire, il tente de rejoindre le monde des fantômes. Il postule pour assister un célèbre photographe (Olivier Gourmet à barbichette). Parce qu’il est sans expérience, on le préfère aux autres candidats. Le travail devient la porte de sortie vers un monde meilleur, celui des fables, celui des fantômes, oui, celui d’un irréel convaincu. Celui d’un mensonge ? Bien que son immuable matière semble nous tenir compagnie, pas tout à fait. Tahar s’y déplace d’abord avec hésitation. Il s’y débrouille enfin en se contentant de survivre : amadouer le patron est une chose, tomber en amour avec sa fille en est une autre. Mais tout ça, quand même, est dans l’ordre le plus tranquille des choses. Son ambition se noue à sa bonté. Mais pourquoi ? Pour perdre de vue les repères qui conservaient le précieux lien vers l’agitation du monde réel. Le téléphone mobile est un trait d’union qui facilite le passage entre les deux rives. Il souhaite retourner vers l’autre monde, celui qu’il a abandonné, avec le désir cette fois d’y être plus effacé que jamais, c’est-à-dire, marié, amoureux, avec une situation, une maison très grande, riche, bref, heureux. Les morts regrettent le temps des vivants. Le bonheur se vautre dans le rêve pour éclairer la vie intérieure. Mais ça devient beau, car on ne sait plus qui sont les morts et qui sont les rêveurs.

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Après la tempête de Hirokazu Kore-eda.

La durée perd son sens dans le rythme. Elle doit répondre du contenu dira Kore-eda. La tempête du titre l’articule comme une donnée nécessaire auquel mille possibles heureux s’agrippent. D’un petit pincement à l’autre, le cœur bondit au rythme de l’écriture, si légère. La douceur s’accorde avec la marginalité. Le film est volontairement sans relief et cela me semble une si belle entreprise. Vous rêverez vous aussi d’une fin heureuse. En quoi réside le pouvoir des images lorsque celui-ci s’opère dans une si grande discrétion ? Chez Kore-eda, on reste loin des lourds messages, des silences existentiels, de la mort, façon Kawase, et de son cortège exotique. La lumière est juste. La tempête n’est qu’un instrument. Comme un saxophone autour duquel les amis et les ennemis se rencontrent ? Oui ! Malgré ce que diront les fiches descriptives, IMDB et compagnie, dans Après la tempête, c’est l’argent qui tient le rôle principal. J’invite quelqu’un à souper. Ce quelqu’un m’avise qu’il adore le poivre. Réalisez-vous ce qui cloche dans cette affirmation ! Peut-on vraiment n’aimer que le poivre ? Ce quelqu’un était peut-être l’exception. Car presque tout le monde aime le poivre. Mais les gens qui aiment l’argent sont généralement comme ceux qui aiment le poivre. Ils ne le réalisent pas complètement. Pour le personnage central, pilier de la tempête, l’argent est une épice. Elle donne du goût à l’illusion, celle qui est le masque des existences tranquilles. Parfois, l’illusion carbure à la tendresse. Kore-eda arrive à montrer cela. Il se plante ainsi dans l’ordinaire pour prendre la température. Pour s’en mettre à l’abri, il façonne avec les éléments une clé aux dents coupantes. Moi, j’ai versé au moins une larme.

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Yourself and Yours de Hong Sang-soo.

Quand j’étais jeune, je comprenais mal la posture de soumission qu’adoptait Wayne Campbell et son loustic à lunettes devant le ténébreux Alice Cooper.

On ne mérite pas ! On est tout petit ! On est à chier !

Aujourd’hui, devant Hong Sang-soo, je m’imagine faire rimer de la sorte les points d’exclamation, débouler des escaliers, me renverser du café sur la tête ou mieux encore… mourir. Autrement dit, je comprends. Au passage, je me permets de lancer des fleurs à Romain Lefebvre qui écrit magnifiquement sur son cinéma depuis quelques années. Ici, par le contrat secret qui lie Hors-Champ au Festival du Nouveau Cinéma où son dernier film est présenté, vous comprenez que mon entreprise est modeste. Je peux laisser mes couteaux et mes épées dans mes valises. Je ferme la porte d’un formidable coup de pied.

Sur le site de Débordements, j’ai consulté une nouvelle fois Les motifs de monsieur Lefebvre. Voyez le lien en bas de page [1].

Les images compilées y sont précieuses. Elles forment un joli florilège qui permettent de dresser un furtif portrait d’ensemble de l’œuvre et surtout, de réfléchir à comment un nouveau film pourrait y contribuer. Comme toujours chez Hong Sang-soo, les images sont méditées afin de pourvoir à la fois aux énergies des lieux, un rapport parfois vertigineux entre l’espace, le vide et le bruyant et les énergies des acteurs dont la parole est responsable. Les images reforment une présence. Elles se remplacent dans nos esprits en attendant que HSS les rattrape, les déloge et les secoue.

N’est-il pas beau de se sentir faible pour quelqu’un qu’on aime ? L’ivresse accélère cette intention.

Mais oui, je me souviens par contre de l’amour. Voilà la rengaine du solitaire qui traverse les ruelles à béquilles. Je me souviens du lien féroce que son absence attise. Je me souviens de cette histoire, le mot est faible, qui a commencé au seuil d’une rencontre, dans les marges de leur caractère souvent définitif. Une histoire qui devient autre chose. Car chaque image en alimente d’autres et on ne voit pas la fin. C’est pourquoi je pense que nous vivons autre chose qu’une histoire. Suis-je en train de jouer avec les mots ? De dormir debout ? Les mots nous sauveront dit un personnage.

Tu diras et je seconderai. C’est ce qui compte.

Je me contenterai d’écrire que le dernier Hong Sang-soo est une œuvre immense. Que la parole y joue un rôle clé capable de tout redéfinir. Avec le Kurosawa, il partage le constat que le monde réel est décevant. Seul le désir est sublime. Je vous assure alors que la fin du film, malgré une musique confondante, est aussi triste qu’heureuse. Elle donne en tout cas la pleine mesure du vertige de la vie à deux.

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