Hors Champ

mars/avril 2017

Jean-François Lesage

Un amour d’été

par Nour Ouayda
juillet / août 2016 26 août 2016

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Montréal. La montagne. ISO 12 800.
La chaleur des nuits d’été se dissipe entre les pixels qui font travailler la surface de l’image.
Cadres fixes, mouvements continus. Les paysages du Mont-Royal se révèlent malgré l’obscurité.

Août 2013.
Un cinéaste se rend chaque nuit dans le parc.
« Les premières semaines, on n’obtenait rien d’intéressant… Tout a eu lieu dans les derniers jours de tournage » dit-il.
Les nuits de pluie qui deviennent des pauses obligés, nécessaires. Tant mieux.
Un mois, le temps de se frotter à l’espace assez longtemps pour que ces dernières nuits de grâce puissent surgir.
Le temps de s’habituer, de savoir se rendre disponible au lieu mais aussi le temps de déployer un dispositif et d’observer le parc et ses visiteurs réagir.
Même dans l’observation, le film, sa fiction, sa caméra, et ses micros comme déclencheurs.

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Il explique le processus : On s’intéressait à un couple ou un groupe, on les filmait de loin pendant un petit moment. Et puis on allait vers eux, on leur expliquait le film qu’on cherchait à faire, on leur demandait si on pouvait continuer à les filmer, à enregistrer leurs mots, leurs gestes. Et puis parfois il suffisait de prononcer le titre du film pour que les discussions virent naturellement vers le désir, les relations et les chagrins d’amour.

UN AMOUR D’ÉTÉ.
Titre d’un film pour une direction d’acteur.
Lâcher le titre comme on lâcherait une grenade à main. Courir vers l’autre direction. Voir et écouter comment ces trois mots teintent petit à petit les attitudes et les performances.
Les corps s’entrelacent et les personnages se montrent dans leur générosité. Une générosité de parole, de silences, d’intimité. Le film respecte leurs rythmes et celui de la montagne. Il est impossible de quantifier le temps écoulé. La nuit se fait une. Bloc de temps qui s’étend sur une nuit, une semaine, un mois, un été. Peu importe. La nuit tout est suspendu, aérien.
Éthéré.

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Il est quatre heures du matin pour toujours écrit Jonathan Lamy dans un des poèmes qui ponctuent le film.

La musique se propage tel un gaz entre les discussions, les regards et les arbres. Elle se diffuse et fait diffuser le lieu et les corps avec elle [1].

C’est l’été et puis les parcs la nuit à Montréal c’est toute une activité.
Expérience de nature urbaine nocturne. Le sentiment diffus d’une transgression dans lequel le film s’installe.

-You wouldn’t catch anybody dead here… back home…
- I know. They wouldn’t really use it. (laughs) There’ll be people here all night…same with the mountain, you go all up in the trails, in the middle of the night there’s people walking. I’m like wow ! you people are crazy… Don’t you know thats dangerous ? and they are like « why ? are YOU crazy ? [2]

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Les personnages ne sont pas des intrus dans le parc et le réalisateur n’est pas voyeur. En effet, leur générosité en témoigne. Ils parlent, ils révèlent sur eux-mêmes et sur les autres, ceux qui habitent cette ville et qui n’y sont pas en cette nuit mais qui pourraient y être n’importe quelle autre.
Le film s’introduit dans l’espace de la nuit de la montagne, une nuit de confidences et de confessions et non une nuit d’interdit. Le réalisateur travaille à partir de cette spécificité là du lieu. Il ne cultive pas le danger mais le secret.

La caméra suit un disque volant lumineux de gauche à droite et puis de droite à gauche. Va et vient. Un jeu entre trois jeunes hommes. Le disque est lancé. La lumière verte de l’objet volant troue le noir absolu de l’écran. Mise au point automatique. Lag. La caméra n’a pas le temps de réagir, le disque est déjà loin du point. L’image glisse par moments dans le flou avant de se réajuster, lentement, sans se presser, sans panique. Le cinéaste se laisse aller à ses failles, il va même jusqu’à construire son film autour d’elles. Des failles qui deviennent des instants de rêverie. Le son du disque attrapé qui ramène à la netteté. Le bruit à l’image qui parasite la haute définition. Le cinéma pour cultiver le mystère.
L’obscurité du parc est percée par des lampes, des torches et des écrans de téléphones. Toutes ces sources lumineuses qui font face au regard.
Éblouissements.

Penser à Faucon qui cite Nietzsche et pour qui l’éblouissement est une nuit pour l’œil et l’oreille :

[…] l’écoute est comparable à la nuit pour Nietzsche : « En dissolvant les objets qui le peuplent, c’est le monde lui-même que la nuit semble abolir. Il n’y aurait là, cependant, qu’une apparente disparition. Ce qui s’efface ne peut être le monde, seulement ses surfaces et ses plans, ce qui l’articule en objets et en corps ? Ce que la nuit dissout est une certaine fixation, un certain engagement dans la texture du monde, celui des profils que la lumière dessine ». La nuit de l’écoute nous laisse appréhender la fluidité des formes, leur indétermination, leur instabilité dans un environnement, un milieu qui se révélera essentiellement vibratoire. [3]

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Notes

[1La musique originale du film a été composée par le groupe Gold Zebra.

[2Fragment d’une discussion entre deux jeunes hommes accoudés sur une balustrade regardant une répétition de spectacle autour du lac des castors

[3Faucon, Térésa, « Écouter l’espace. Du film à l’installation », dans Images contemporaines. Arts, formes, dispositifs, sous la direction de Luc Vanchéri, Lyon, Aléas, 2009

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