Hors Champ

septembre/octobre 2017

Symposium créer/montrer/conserver

Jouer : Repenser le film

Vers une nouvelle approche pédagogique des études cinématographiques

par Kelly Egan
mai / juin 2016 25 juillet 2016

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Jouer |jue|
Verbe <1> 1080 joer ; lat. jocare. Class. Jocari « badiner, plaisanter ».

[1.] V. Intr. A. 1. Se livrer au jeu. s’amuser. Écoliers qui jouent pendant la récréation ; gamins qui jouent dans la rue. ==> s’ébattre, s’ébrouer. 2. Se mouvoir avec aisance (dans un espace déterminé). 3. (XVIIe) Fig. Intervenir, entrer, être en jeu. La question d’intérêt ne joue pas entre eux. Une circonstance qui joue en faveur de quelqu’un. B. 1. Pratiquer un jeu déterminé. Jouer bien, mal. Jouer serré. S’adonner aux jeux de hasard ; être joueur. Il joue tous les soirs au casino. 2. Se servir d’un instrument de musique. Jouer en mesure. 3. Exercer l’activité d’acteur.

[2] (Avec une prép.) 1. JOUER AVEC. (qqn. ; qqch.) Petite fille qui joue avec sa poupée. ==> s’amuser. Il joue avec un camarade. – Manier, pour s’amuser ou distraitement. Ne laissez pas les enfants jouer avec la serrure. Jouer avec le feu. Chat qui joue avec une souris. Jouer avec les mots. ==> jongler. Fig. Exposer avec légèreté, imprudence. Jouer avec sa vie, sa santé, risquer de la perdre, de la compromettre. 2. JOUER À (un jeu déterminé). Jouer à cache-cache. Jouer aux cartes, aux dominos, aux échecs. — (A un sport) Jouer au football, au tennis, de façon habituelle. Se livrer (à un jeu de hasard, d’argent). Jouer à la roulette. Fig. Affecter d’être, se donner l’air de. Jouer à l’indispensable, au généreux. Jouer à l’imbécile. Faire l’imbécile. 3. JOUER SUR. ==> Spéculer. Jouer sur une matière première. Jouer sur plusieurs tableaux. Jouer sur un mot, sur les mots : tirer parti des équivoques que créent les homonymies, les à-peu-près. 4. JOUER DE (qqch) : se servir de (une chose, un instrument) avec plus ou moins d’adresse. Jouer du bâton, du couteau, du revolver. Jouer des coudes, jouer de la prunelle : avoir un regard provocant. Jouer d’un instrument. Savoir jouer du piano. ==> 1 toucher. Jouer du cor ==> donner, sonner (XVIIe) Fig. Jouer de bonheur, de malchance, de malheur.

[3] V. tr. 1. Pratiquer (un jeu). Jouer le bridge-contrat. Bien jouer son jeu. Faire (une partie). Jouer une partie de dames. Équipe qui joue la finale. Jouer la belle, la revanche. Partie bien, mal jouée. Loc. Fig. C’est joué d’avance : Le résultat est certain. FAM. Ce n’est pas joué du tout : cela peut échouer. Mettre en jeu. Jouer la balle (tennis). 2. Hasarder, risquer un jeu. Jouer ses derniers sous. 5. Jouer une sonate. Par ext. Jouer du Mozart ; jouer Mozart. La radio jouait du Wagner. 6. Représenter sur scène ou à l’écran. Jouer une pièce, un opéra. Faire jouer une pièce. ==> Monter, représenter. Jouer un tour : tromper, décevoir ; être néfaste. Cela vous jouera un vilain tour. — Jouer un bon tour, une bonne farce à qqn, lui faire une plaisanterie. (XXe) Jouer un film, le projeter. — Passer (un film). Qu’est-ce qu’on joue au cinéma du quartier ? ==> donner. 7. Interpréter (une œuvre dramatique). Acteur qui joue une pièce de Marivaux. — Jouer dans un film ==> tourner. — Jouer la comédie – vx être comédien ; mod. Affecter des sentiment qu’on n’a pas. — fam. Se la jouer : crâner, frimer ; fantasmer, s’illusionner. Jouer un personnage, un rôle. ==> incarner. Jouer Antigone. Fig. Jouer les incompris, les innocents, les victimes, les héros. ==> 1. Faire, simuler. Jouer l’étonnement, le désespoir. ==> feindre. 8. Opter pour (une attitude, une stragégie).

[4] SE JOUER. V. pron. 1. Vc. Jouer, folâtrer. Faire qqch. (comme) en se jouant, très facilement. 2. Se jouer de (qqn., qqch.) : agir sur, sans se soucier des conséquences. Se jouer des difficultés. 3. (pass.) Être joué (jeu, musique, théâtre). Ce jeu se joue à quatre.

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Ransom Notes (Kelly Egan, 35mm, 2011)


On projette un film. On montre un film. On présente un film. Rarement, dans la langue vernaculaire associée au cinéma, dit-on [du moins dans la langue anglaise], que l’on joue un film. On joue, ou on fait jouer une vidéo. Sur quoi repose la différence ?

En vidéo — qu’il s’agisse d’un film en VHS ou un fichier numérique — il est possible de jouer avec l’image, même s’il est impossible de transformer son contenu. On peut interagir avec l’image vidéo, sur le plan temporel, de façon bien différente qu’avec un film sur pellicule : il est possible d’arrêter brusquement une image en vidéo, alors qu’arrêter la projection d’un film peut parfois endommager la pellicule ; il est possible de faire un arrêt sur image en vidéo, alors que, à moins d’avoir un projecteur spécifiquement conçu avec une telle fonction, un arrêt sur photogramme brûlerait le ruban du film ; il est possible de modifier la vitesse de la vidéo, de faire défiler l’image à l’envers, en accéléré, de sauter une séquence entière, de rejouer instantanément une section, alors que toutes ces opérations sont peu praticables sur pellicule à moins d’avoir un projecteur analytique. Ceci pourrait donc expliquer que l’idée du jeu ait été omise du discours filmique : en tant que spectateur, et même en tant que projectionniste, notre relation avec la performance de la pellicule a été traditionnellement limitée.

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Bruce Mcclure

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Luis Recorder, Sandra Gibson (2013)

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Karl Lemieux en performance avec Michaella Grill et Philip Jeck (2015)

Bien entendu, l’idée de jouer (avec) le film possède une longue histoire au sein de l’avant-garde. Pierre Hébert, qui est dans cette salle, a commencé à jouer activement avec la pellicule au cours de performances en direct dans les années 60. Pour des artistes comme Karl Lemieux, Bruce McClure, Sandra Gibson, Luis Recorder — pour ne nommer que ceux-là — le fait de jouer le film fait partie de leur pratique artistique. Des cinéastes oeuvrant du côté du cinéma élargi — de Bruno Corra à Arnaldo Ginna dans les années 10 jusqu’à, peut-être parmi les plus connus, Anthony McCall dans les années 70 —, ont créé des films qui jouent avec l’espace de projection du cinéma. Ces approches de la pellicule et du projecteur — comme instruments de création plutôt que comme des objets qui enregistrent et diffusent la représentation — modifient totalement l’action et la temporalité du film. L’acte de projeter ne consiste plus à passivement montrer un film. La projection d’un film n’est plus la simple représentation d’un autre lieu, un ailleurs qui existe sur le film. Plutôt, la présence et la matérialité de la projection sont mises de l’avant. La projection elle-même devient un acte créatif dynamique.

Pour être claire : je ne suis pas en train de dire que jouer une vidéo est de façon inhérente plus engagée et engageante que d’assister à la projection d’un film. Mais seulement que les discours qui entoure ses médiums nous aide à qualifier nos façons d’interagir avec eux et de les penser. C’est ici que l’idée de jeu devient une question de pédagogie. Penser la différence discursive entre le film et la vidéo nous permet de repenser le film par-delà ses pratiques historiques dominantes, les définitions du cinéma et du cinématographique, en dehors de la culture de la peur associée à la « mort du film » et à partir d’un nouveau paradigme fondé sur les beaux arts et par extension à l’histoire des pratiques d’avant-garde.

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Ransom Notes (Kelly Egan, 35mm, 2011)

L’idée du jeu, l’idée de repenser la production d’un film à partir de la notion du jeu, nous permet de réfléchir activement à de nouvelles façons d’aborder ce medium en voie de devenir (possiblement) obsolète. La rhétorique qui entoure la « mort du film » n’est pas nouvelle, mais avec la baisse de production de pellicule (Kodak produit de moins en moins de pellicule, Fuji a arrêté sa production, AGFA ne produit plus qu’un nombre très limité de pellicule) et la transition quasi-totale de toutes les salles commerciales vers le format numérique, l’idée du cinéma — tel qu’il a été historiquement et culturellement conçu — est certainement en train de changer. Tandis que le cinéma commercial s’intéresse de moins en moins à la projection sur pellicule (même si certains cinéastes optent pour des caméras argentiques plutôt que numériques), l’idée du jeu permet de renouer avec l’importance de projeter en pellicule. Le jeu replace le discours concernant le film sur le terrain de la relation entre l’artiste et le spectateur à travers l’acte de projeter. Jouer avec la pellicule, ou jouer du projecteur comme un instrument de cinéma en direct transforme non seulement l’idée du « film », mais aussi celles des conditions matérielles de la pellicule, la faisant passer d’un passé-mort à une présence-vivante. Notre attention n’est plus sur « l’ailleurs » présent à l’écran, mais sur la présence, incarnée, du lieu de projection. Jouer, en ce sens, transforme le dialogue en l’arrachant à l’incertitude technologique (là où, nous, comme cinéastes, vivant dans cette culture de la peur, inquiets que le médium lui-même ne sera bientôt plus disponible, commençons à faire des réserves de pellicule) pour l’orienter vers un potentiel créatif de découverte : vers de nouvelles possibilités qui ne sont devenues visibles qu’après l’obsolescence commerciale du film. Au XIXe siècle, une même culture de la peur entourait la peinture, en raison de l’ubiquité de la nouvelle technologie de la photographie. Walter Benjamin en parle longuement dans sa « Petite histoire de la photographie ». Mais si la photographie n’a pas « tué » la peinture, elle lui a néanmoins permis d’adopter de nouveaux contenus et de nouvelles perspectives au-delà de la représentation réaliste. Je suis d’avis que la vidéo numérique, permet de la même façon de ré-envisager le film photochimique. Et cette transformation — idéologique, pédagogique, pratique —, peut commencer en pensant au jeu.

C’est ce que j’essaie de faire en classe : jouer. Mais ma voix n’est qu’une parmi toutes celles qui se retrouvent ici. Je suis curieuse de connaître votre vision de l’avenir du film. J’aimerais bien que l’on prenne le temps qui nous reste à parler du « film » et de son avenir avec vous.

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c : won eyed jail (Kelly Egan, 35mm, 2005)

Traduit de l’anglais par André Habib.

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