Hors Champ

janvier/février 2017

Symposium créer/montrer/conserver

FICTIONS CONTRE-FICTIONS

par Benjamin Taylor
mai / juin 2016 25 juillet 2016


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Souvenir no 2 (Benjamin Taylor, 2015)

« Les mots ne reflètent pas très bien la pensée. Dès qu’ils sont exprimés, ils diffèrent toujours un peu, paraissent déformés, un peu fous. Et pourtant, cela me plaît et me semble juste que ce qui prend pour un tel la valeur de la sagesse puisse apparaître à un autre comme pur non-sens. » *

* = Quelqu’un d’autre l’a dit.


AVERTISSEMENT

Je suis un cinéaste d’un « certain genre », celui dont le travail navigue entre le documentaire et les intérêts formels / expérimentaux. Je programme VISIONS, une série mensuelle de « documentaires expérimentaux » ou « d’expériences documentaires », ou encore de « films expérimentaux avec un intérêt marqué pour le documentaire ». En réfléchissant à cette présentation, mes pensées se sont davantage dirigées vers le « cinéma photographique », celui de la représentation et de la reproduction, plutôt que sur le « cinéma abstrait ». À partir de ce ressassement d’idées, j’ai alors choisi de tirer une liste de fictions et de contre-fictions entourant ce type de pratiques en particulier, et qui donc certainement ignorent d’autres approches du cinéma.

Ce qui suit est naïf, simple, parfois pratique mais la plupart du temps impraticable, et certainement plein de trous. C’est « vieille école », pas très postmoderne quoique fragmentaire et bourré d’emprunts, tout ceci pas tant à dessein que par désordre. C’est une série de points de départ.


1. LA FOI DANS LE CINÉMA

Je suis d’abord tombé sous l’influence et le pouvoir de celle que je nomme « fiction la séductrice ». Dans ma jeunesse, je travaillais dans un club vidéo et regardais des films toute la journée. Puis vint l’école de cinéma où j’eus très vite beaucoup de mal à accepter l’ego, le gaspillage et la cherté du genre, ainsi me tournais-je rapidement vers le documentaire. Il me semblait qu’au moins là je trouverais un peu de lumière malgré mes appréhensions. Cependant, « l’institution de la caméra » ou la « caméra en tant qu’institution » me rendit vite amer face au documentaire - des gens avec des moyens fournissant aux « amateurs auto satisfaits de documentaires » des possibilités de se donner bonne conscience.

... La Foi dans le cinéma.

J’avais l’habitude de penser : « je me soucie davantage du monde que des films, les films ne sont qu’un moyen. » Mais plus je travaillais et plus je sentais la nécessité de mieux comprendre mon regard et celui de ceux qui regardent les films. Rarement un film change le monde, mais il peut changer ce qui se passe dans le moment qu’il dénoue à l’écran. Je suis maintenant sous l’influence et la puissance de ce moment-là. C’est ce vers quoi tendent mon cinéma et les films que je programme.

2. LANGAGES

Les moyens du cinéma sont si complexes que quiconque les maîtrise sera naturellement tenté de les utiliser afin de transmettre le message ou la vision qu’il souhaite partager, et ceci peu importe que ce soit ou non « cinématographique » selon une quelconque définition plausible. Les gens utilisent leur langage pour dire ce qu’ils veulent dire et non pas pour dire ce que le langage rend facile à dire. *

3. UTOPIE

Quand le cinéma se retourne sur lui-même et que ce petit moment dans l’obscurité s’étend vers l’infini, quelque chose de vraiment intéressant et de véritablement cinématographique se produit. Dans cette obscurité, un autre monde, provisoire, s’ouvre à l’existence. Il efface un instant notre être afin que nous puissions disparaître et revenir, possiblement changé. Comme une vraie utopie, c’est un « non-lieu ». Les films n’ont aucun temps, ils se déroulent dans un présent perpétuel, car tout comme la perception visuelle elle-même, ils ne peuvent exprimer ni un passé ni un avenir. Ils ne peuvent vraiment dire que : « Maintenant. Maintenant. Maintenant ».

4. CE QUI ARRIVE DANS CETTE PIÈCE

Il y a un grand rectangle blanc dans la pièce et c’est cela que nous regardons. C’est le terrain du cinéma, là où le réel et son image irréelle entrent en collision. Le fait que nous soyons tous assis en regardant cet écran encore blanc est en lui-même intéressant. Le fait qu’il y ait des corps dans cette salle. Des gens. Ces personnes réelles sont intéressantes au-delà de ce qui est sur l’écran. Le cinéma est un énorme crâne qui résonne, vibre, chante. Ça se passe dans nos esprits, derrière nos yeux. C’est ici que les visions s’éveillent. Le miracle du monde et le miracle du cinéma.

5. L’ART DE VOIR

N’importe quel chat ou quel chien peut regarder quelque chose, mais seulement l’être humain peut voir. Sous les bombardements incessants de l’imagerie photographique et électronique, ne risquons-nous pas de perdre le don de voir ? Nous ne pouvons voir que lorsque cesse le bavardage. Voir, ce n’est pas saisir une chose, un être, mais plutôt être saisi par eux. *
Nous nommons les choses, avec des mots et des images, de sorte que nous n’avons plus à les regarder, et ainsi nous ne les voyons plus. Nous avons la parole, le virtuel, et nous les portons en nous. Mais nous nous trompons nous-mêmes en nous croyant autonomes. Le langage et le mot obstruent notre vision de Dieu. Mais nous y avons recours parce que nos cœurs débordent et que ce débordement, nous nous devons de trouver un moyen de le partager avec les autres. Ainsi, à travers les imperfections et les approximations que nous partageons, nous espérons être compris. C’est au cœur de ces imperfections et de ces approximations que l’art advient. La caméra peut ainsi devenir un moyen technique à des fins mystiques. La science peut révéler la magie de l’univers, et science et magie ne devraient jamais être séparées.

6. LES IMAGES SONT LE VIEUX LANGAGE

Comment parle-t-on avec les images quand elles sont si difficiles à voir, et depuis qu’elles sont si nombreuses ? Un jet d’eau dans le grand déluge. Plus vous avez d’argent, moins vaut le dollar. Les enfants sur Internet parlent en images d’une manière très sophistiquée. Les banques, les gouvernements et les sociétés me parlent en images, à la traîne des enfants. Qui sont les faiseurs d’images ? Y a-t-il un nouveau langage ? En avons-nous besoin ? La voilà, la vieille question.

7. TOURISME

L’humanité aspire à l’invisibilité et à l’absence de responsabilité qu’elle confère, et le cinéma satisfait précisément ce souhait. En regardant un film, nous voyons un monde magiquement reproduit tout en demeurant invisibles à celui-ci. * Cinéma et tourisme font des objets de tout. Tout est intéressant lorsqu’il a été capturé par une lentille. Nous, les touristes, ne voyons pas les choses comme elles sont réellement, et ce serait trop espérer que d’attendre une telle chose. Une image photographique représente une sorte de projection idéale, la carte postale du touriste, c’est-à-dire la manière dont on normalise, dans notre imagination, ce que nous voyons. Ce que l’invention de la photographie a permis, ce n’est pas la reproduction de la vision, mais la réalisation d’un rêve de vision idéale. Une image photographique n’est pas tant une image vraie qu’une image convaincante. Le monde recréé à sa propre image. * Le parc à thèmes de l’image. Je suis trop souvent disposé à profiter du plaisir que me procure le fait d’être convaincu. Mais je ne mérite pas de voir le sommet de la montagne ou la profondeur des cavernes de cristal, ou de penser qu’ils sont une partie de moi - le touriste.

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The Tourist (Benjamin Taylor, 2013)

8. LE GENRE EST UN AVERTISSEMENT

Le genre est seulement utile en tant qu’avertissement ou comme quelque chose avec lequel jouer (ou à la rigueur quand il s’agit de décrire ce que je fais à un oncle). Le « genre » dit « expérimental » est souvent paresseusement attribué à un cinéma décoratif ou à une série de tests sans résultat. « Fiction » signifie que c’est un « vrai film ». Et nous disons « documentaire » lorsque nous voulons parler du « monde réel », les choses représentées sur l’écran et notre devoir de vérité envers elles.

Les films en tant que biens de consommation disponibles dans un marché. Plutôt que d’absorber leurs spectateurs, ils sont absorbés par eux. *

Il n’y a pas de genres, il n’y a que des virgules inversées. Les films de « genre » sont redondants et nous disent ce que nous savons déjà. Ils racontent des histoires sur la base de certaines hypothèses concernant la nature humaine et la personnalité qui sont en elles-mêmes des opinions déjà détenues par le statu quo. *

9. LA PARESSE DE L’HYBRIDE ou PRENDS GARDE À LA NOUVELLE NOUVELLE VAGUE

Dans la quête tourbillonnante de la « vérité extatique », la tentation de voler est puissante. La puissance divine de pouvoir bouleverser la réalité de l’autre est tentation.

« L’impressionnisme-vérité », « l’hybride », la « nouvelle-nouvelle non-fiction », le « docutopia » peuvent oublier que le cinéma détient la capacité de parler de deux choses en même temps – de son contenu et de sa forme. Le contenu réel et le contenu fictionnel ne sont qu’une partie de l’élément.

Le mot « documentaire » signifie « enseigner » de sorte que chaque film peut d’une certaine façon prétendre à l’enseignement. « Fiction » signifie « former, concevoir, feindre », et n’est pas contraire à la vérité ou au fait, il n’est pas une « non-vérité » ou une « création-vérité » telle que le fabricant la conçoit – plutôt un accord entre le fabricant et le public dans lequel tous deux disent « et si... », pour ensuite passer ensemble à l’élaboration de la corniche, le fabricant prenant à sa charge la première étape, ouvrant la voie ou poussant par derrière. S’il n’y a pas d’accord, il n’y a pas de fiction, que de la manipulation ou du mensonge, ou autre chose. Ce qui en soi est correct, car toute communication est une forme de manipulation. Tous les films sont de la propagande. « Je vous convaincs par le son de ma voix. »

Le cinéma a toujours été « hybride », le « documentaire » a toujours été de la « non-fiction ». La « fiction » a toujours été « documentée ». Je peux toujours essayer de forcer le film à dire « et si ? », mais son matériel ne peut que dire : « cela est ».

Un film ne peut être ni fiction ni fait, il ne peut que pointer vers ces choses. Qu’est-ce qu’une chanson « fictionnelle » ou « non-fictionnelle » ? Qu’est-ce qu’une pièce de théâtre « fictionnelle » ou « non-fictionnelle » ? « L’hybridation » ne peut être qu’un hybride des genres : l’observation / l’instigation, l’actuel / le potentiel, la traduction / l’interprétation, la présence /la performance, la construction / la déconstruction, le sens / l’abstraction.

L’expression « tout est documentaire, tout est fiction » est en train de devenir un lieu commun utilisé pour éviter la discussion et produire des artistes comme l’on fait une montagne d’une taupinière. Si les films jouent à des jeux avec nous, nous devons nous demander ce qu’ils sont, pourquoi, et qui gagne ? À quelle fin tel film est-il fait ? Et nous basculons vite dans le jeu de la vérité et du mensonge, ce qui est un autre débat.

10. DANGER !


L’art affecte le tissu social ainsi que la vie de chacun, pour le meilleur et pour le pire. Il influence l’esprit, les nerfs, les sentiments, l’âme. Il porte des messages d’espoir, d’hostilité, de dérision et de menace morale. Il peut combattre le mal matériel et spirituel, transmettre les idéaux d’une communauté présente, passé ou à naître. En un mot, l’art est universellement considéré important car il aide à vivre et à se souvenir. Mais en disant que tout ceci est vérité, nous disons aussi que l’art est dangereux. * Attention.



11. UN CINEMA COMPLET (EN PARTIES)

Un film ne doit pas essayer de tout faire.
Un cinéma créé avec des moyens simples peut être très complet au moment de sa création.
Si nous savons que nous faisons partie de quelque chose de plus grand et que nous créons honnêtement, chaque partie du tout nous devient infiniment plus précieuse – tout en reconnaissant qu’elle est seulement une partie.
Il n’y a pas de petits travails insignifiants, pas plus qu’il n’y a de « tremplins » ni de passerelles vers les films « réels ». Une carte de visite est une carte d’appel. Un film est un film. Un morceau complet d’un plus grand tout (ou d’un plus grand rien). Dialogue « on the air ».


Une fiction à propos des films de fiction consiste en une prétendue lutte pour la complétude, l’œuvre autonome, l’histoire qui correspond au film, le film qui correspond à l’histoire (à ce niveau, tous les autres genres sont également coupables). À force de peaufiner l’histoire, le drame, l’image, le son, la musique, le jeu de l’acteur ou son non-jeu, nous cultivons un faux état de complétude. Un travail entièrement bon, entièrement mauvais ou entièrement médiocre - mais toujours entier. En réalité le travail, nous ne le terminons jamais, nous l’interrompons afin de l’envoyer jouer dans le parc avec les autres enfants. Incomplet, il peut à la fois apprendre des autres et leur enseigner quelque chose.
Plus valable, moins précieux.


12. LES DÉCIDEURS


« Inscrivez-vous et rencontrez les décideurs ! » Si vous avez déjà été dans un circuit de festival, vous avez vu ces appels à tenter votre chance à la réussite. La grande foire du « pitch ». Le théâtre de la vente avec rien à vendre. Venez vous agiter les uns contre les autres, laissez-vous enivrer par la grisante transpiration désespérée de chacun. Comme si les gens qui font et regardent les films n’étaient pas eux-mêmes les décideurs.

13. UN CINEMA OUVERT

Comme la musique pour les musiciens, les films devraient être en mesure de jouer deux fois dans la même ville, être réutilisés, remixés et répétés sans que ça ne devienne un problème. Comme pour les peintres, les films devraient avoir le droit d’esquisser. Un film ne devrait pas être donné ou reçu comme une chose qui se doit d’être aimé ou détesté, fausse binarité, mais comme un objet qui mérite d’être discuté, interrogé, sondé, égratigné, bousculé et repoussé au-delà de ses frontières.

Les conservateurs et les programmeurs sont des créateurs de vision. Ils sont les collaborateurs des cinéastes, non pas les gardiens de leur renommée et de leur succès. Ils travaillent avec les parties et construisent des parties plus grandes, ou des touts / trous.

La distribution n’a pas de sens. Un film n’expire pas après un an. Grande première, deuxième première, première copie, deuxième copie... « Let’s just play the track again ».

14. DE QUI EST-CE LA DEMEURE ?

À qui l’espace du cinéma appartient-il ? Le film ? Le fabricant ? Le spectateur ? Le conservateur ? Les propriétaires de l’immeuble ? Les distributeurs ? C’est différent à chaque endroit et à chaque époque. Parfois, un public est sous l’emprise du créateur, tantôt l’écran est sous l’emprise des demandes du public.
À qui le stade sportif appartient-il ? À qui le théâtre appartient-il ? À qui la salle de concerts appartient-elle ?

15. UN CINÉMA VIVANT

Être là avec ton film, partir en tournée, concevoir des programmes et les toucher, discuter entre artistes, être tenu responsable par le public… utilité et futilité.
Si ton film joue dans la forêt et que tu n’y es pas, a-t-il été vu ?

16. VISIONS

« Le seul véritable voyage de découverte ne serait pas de visiter ces terres étranges et lointaines, mais plutôt de voir l’univers à travers les yeux d’un autre, de voir l’univers qu’ils contemplent » *

Cinéma, le visible et l’invisible. Le fantôme vivant.

Traduit de l’anglais par Renaud Després-Larose.

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