Hors Champ

mai/juin 2017

Somewhere I have never travelled : Engram of Returning

par André Habib
mai / juin 2016 1er juin 2016

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Somewhere I have never travelled,
gladly beyond any experience,
your eyes have their silence
(E. E. Cummings)

Le film de Daïchi Saïto, Engram of Returning, couronné meilleur film expérimental au festival Ann Arbor et gagnant du Tiger Award for Short Films au Festival de Rotterdam, 18 minutes de cinéma pur en 35mm couleur cinemascope, confirme une fois de plus que le cinéaste montréalais, cofondateur du collectif Double negatif, est très certainement l’un des plus importants cinéastes expérimentaux vivant aujourd’hui [1]. C’est aussi possiblement l’un des plus beaux films de réemploi réalisé ses dernières années, par son lyrisme, son intensité, sa puissance poétique — à une époque où le réemploi s’est généralisé au point d’être quelque peu banalisé dans la pratique du cinéma expérimental — et ce, même si le fait de savoir que Saïto a travaillé à partir de matériaux trouvés n’est sans doute pas absolument essentiel à l’émerveillement que l’on peut éprouver à son contact, les images originales ayant été transformées jusqu’à l’abstraction et au-delà de toute reconnaissance (comme dans certains films de Phil Solomon qui peuvent d’ailleurs s’apparenter par certains côtés au film de Saïto). De savoir qu’il s’agit d’un réemploi, tenter de penser Engram of Returning comme un film de found footage, me semble toutefois une belle manière d’étendre la géographie et la portée du film, d’en permettre une encore meilleure appréciation.

Il pourrait être utile de rappeler que son œuvre précédente, le « palindromique » Never a Foot Too Far, Even (2012), un œuvre installative en boucle, mais qui pouvait aussi être projetée en salle, réalisé pour deux projecteurs 16mm, était, elle aussi, une œuvre de réemploi. Pour cette dernière, Saïto avait retravaillé optiquement et chimiquement un très bref fragment 35mm scope d’un film de kung-fu de série B et l’avait transformé en un éblouissant déversement clignotant d’éclats colorés, où une figure giacomettienne tentait tant bien que mal de se frayer un passage à travers une forêt de pulsations solarisées.

Pour Engram of Returning, Saïto a cette fois puisé dans des films de voyages amateurs, anonymes, tournés en 16mm Kodachrome, datant probablement des années 50 ou 60, qui lui avaient été remis peu de temps après l’arrêt de production du Kodachrome en 2009. Les images d’origine ont été tournées à plusieurs endroits à travers le monde, mais impossible de dire exactement le pays ni le ville (on reconnaît à l’occasion des pics enneigés, des palmiers, des vagues s’abattant sur des rochers, des routes de sable, des monts et des collines d’arbre). Une minuscule portion (je dirais une poignée à peine de photogrammes) de ce matériau a été rephotographié sur pellicule 16mm Ektachrome (un type de pellicule qui sera également discontinué par Kodak en 2012). Ces images ont ensuite été développées à la main, manipulées chimiquement, réimprimées à la tireuse optique de nombreuses fois, et à travers un travail de surimpressions, de montage, de condensation, avec des ajouts de fondus, Saïto a composé une série de très courts syntagmes colorés qu’il a utilisés pour réaliser un premier montage en 16mm. Cette bande a été numérisée — une première pour Saïto — afin de lui permettre d’aller tailler, dans ses photogrammes, le rectangle horizontal du cinemascope et de retourner sur pellicule 35mm (tous ces petits détails techniques en apparence anodins me semblent liés de façon essentielle et nécessaire et permettent de mieux goûter cette œuvre).

Tout aussi important, le son qui accompagne le film — mais on devrait plutôt dire qui respire à travers, qui émane ou qui porte ce film — est une performance continue (sans montage) que le saxophoniste montréalais Jason Sharp a improvisé sur les images en utilisant une technique de souffle circulaire (ou respiration continue). Après trois films créés avec la collaboration du maître improvisateur violoniste Malcolm Goldstein, il semblait clair que la nature spécifique de ce projet appelait un différent type d’environnement sonore. La pièce que Sharp joue sur son saxophone est un véritable exploit physique : la musique semble rouler et se déployer progressivement, s’enrouler sur elle même dans un vrombissement qui se déroule à un tempo frénétique, comme si la musique semblait continuellement courir après son souffle. L’agrégat serré de notes est à l’image de cette pulsation de lumière, principe même de la projection cinématographique (son battement régulier), mais aussi des motifs de surgissement et de disparition du film lui-même, constitué par de longs segments d’obscurité et de soudains éclats d’images étourdissantes qui — tout comme dans All That Rises (2007) — surgissent en très brèves épiphanies qui s’intercalent entre de longues plages d’images noires. Le tempo précipité et dense du flot de la musique crée un sentiment d’urgence, de trépidation, comme un maelstrom qui nous entraîne et nous fait tournoyer sur son passage. Le cinéaste ne nous donne que très peu de temps — quelques photogrammes, rarement plus — pour capter ce qui nous assaille visuellement — ce magma de figures et de couleurs qui est toujours chez Saïto aux confins de l’abstraction et de la figuration — avant d’être replongé, les yeux comme irradiés, dans ces longs interstices de durées noires, à contempler les images qui continuent de vibrer sur nos rétines, avant que, suivant un rythme rappelant l’intermittence de l’obturateur, le assauts de couleur reviennent par bourrasque sur l’écran.

Assister à la projection d’Engram of Returning peut donner l’impression d’être porté à moitié endormi dans un véhicule (un train, un autobus, un avion, un bateau, un jeep), happant des lamelles de paysages entre nos paupières refermées, images que nous serions tout à la fois en train d’hypnagogiquement percevoir, rêver, nous remémorer, nous projeter… à moins que ce soit d’images que nous cherchions à retrouver en nous, précisément là où le film semble vouloir nous conduire. Engram of Returning évoque après tout un retour à l’engramme, le lieu, dans la chair de notre cortex, où un paysage, ou plutôt la mémoire de ce paysage a pris la forme d’une trace, tordue, floue, confuse, évanescente, mais pour cette raison-même, possédant tous les traits d’une présence auratique. Ce qui est pourchassé, circonscrit, capturé, est tout à la fois une impression, une blessure, un fossile vivant du passé logé dans notre peau. En même temps, le film semble tout entier tourné vers l’avant, comme s’il formulait l’appel brûlant d’être à nouveau impressionné par une géographie jadis traversée, et à laquelle on aspire à revenir, ne fut-ce qu’en rêve, dans un accès de fièvre.

C’est peut-être là que réside toute l’ambiguïté du titre, et du film tout entier : engram of returning, engramme (inscription, impression mémorielle) pour un retour. Le film semble traduire ce besoin haletant de retrouver des paysages qu’on a peut-être jadis traversés, qu’on a peut-être habités, qui sont peut-être le lieu de notre naissance, mais comme si ce désir se confondait avec celui, tout aussi désespéré et douloureux, de retrouver des souvenirs enfouis de ces mêmes paysages enfouis depuis des lustres au fond de notre propre mémoire. Ce sont ces deux horizons qui décrivent l’étrange programme du film.

Saïto a souvent expliqué qu’Engram of Returning représentait une tentative de revisiter une période de sa propre vie, après son départ définitif du Japon, au cours de laquelle il voyagea en nomade dans plusieurs endroits du monde. N’ayant conservé aucune trace matérielle de cette époque à la fois émotionnellement et psychologiquement trouble, aucune photo, aucune image en mouvement (il ne possédait pas de caméra à l’époque et n’avait pas encore considéré la possibilité de devenir cinéaste), d’une certaine façon, Engram of Returning, repiqué à diverses sources anonymes et étrangères — une mémoire ensevelie d’individus assurément morts depuis longtemps — lui offrait la possibilité paradoxale de retrouver l’intimité d’une mémoire sonore et visuelle de cette époque de sa vie, mais sur laquelle le spectateur peut également projeter sa propre mémoire de voyageur angoissé. Le film peut d’ailleurs être perçu comme une traduction poétique et audio-visuelle de l’idée de nostalgie, prise dans son acception homérique et étymologique, à savoir la douleur (algos) du retour chez soi (nostos).

Dans le film, ce retour se situe à la fois sur un plan macroscopique et microscopique. Plonger dans ce film, c’est avoir l’impression de voyager en soi-même, glissant sur des voiles colorés, des fines membranes de pellicule bleue, vert, jaune, rouge, qui constituent la chair et l’écran de notre ressouvenir, tout en étant enveloppés dans des voiles, gonflées par le vent et la mer qui nous entraîne sur et sous sa surface. Le film nous emporte à travers des paysages de vagues qui s’écrasent, des vallons enneigés, des chemins piqués de palmiers, tantôt de loin, tantôt immergé, submergé sous la force cataclysmique des vagues. Les ciels bleus du début du film s’assombrissent au fur et à mesure alors que la dernière portion du film nous conduit au plus profond de nous-mêmes, ponctués ici et là par de soudains jaillissements d’éclairs bleus. Le film est sombre et torturé, lumineux et hanté. Il incarne au mieux la beauté extatique et anxiogène du ressouvenir et de l’oubli.

Et en écrivant ces lignes, je réalise que ma mémoire du film — peu importe le nombre de fois que j’aie pu le voir —, est aussi ephémère et persistante que l’éphèmère solidité (comme le titre de Brakhage) de la matière qu’il dépeint et orchestre. La beauté transfiguratrice de ce film est aussi liée à la manière dont il s’approprie et célèbre les couleurs, les nuances, les textures — les bleus, les rouges, les verts — de ces pellicules inversibles discontinuées (le Kodachrome, l’Ektachrome) aux couleurs si particulières, qui sont si intimement liées à nos souvenirs personnels chevillés à ces technologies obsolètes, mais aussi aux images d’une époque particulière de voyageurs encore éblouis, et que les films de famille nous font souvent entrevoir. Le film de Saïto tout à la fois en précipite et en condense à l’extrême la matière poétique. Sans la moindre parcelle de mélancolie, Engram of Returning nous parle du caractère toujours étranger et aliénant de la mémoire, et du combat poétique pour reconquérir ses terres englouties.

Notes

[1Ce texte est paru tout d’abord en anglais dans la revue Found Footage Magazine, no. 2, mars 2016. L’auteur s’est risqué à le traduire vers le français.

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