Hors Champ

juillet/août 2017

Symposium créer/montrer/conserver

L’image document : archiver la mémoire

par Emilie Serri
5 février 2016

Écrire sur un projet en chantier n’est pas chose facile… C’est néanmoins ce que j’ai entrepris de faire durant le Symposium Créer, Montrer, Conserver où j’ai eu la chance de présenter, sous la forme d’une conférence performance, ce dit projet en cours, un documentaire expérimental à la première personne construit principalement autour de documents personnels et de found footage.

La génèse du projet

En 2010, accompagnée de mon père et de ma soeur, je pars pour la première fois depuis plus de 10 ans à Damas en Syrie, la ville natale de mon père. D’origine belgo-syrienne, née à Montréal, ma connaissance de la culture syrienne se limite alors aux pâtisseries achetées chez Mahrouse sur le bord de la 40 les dimanches d’occasion.

Le premier jour, quand je débarque dans cette famille d’« inconnus » dont je ne comprends pas la langue, mon premier réflexe est de m’armer de mon appareil 35mm. J’appuie alors sur le déclencheur comme si chaque flexion de mon index constitue un début de réponse à mes questions. À travers le viseur, je repère tout de suite ma grand-mère. Je reconnais son expression, à la fois douce et fière, veillant sur nous depuis la table basse du salon. C’est la première que je photographie.

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Son regard m’intimide mais grâce à l’appareil photo, j’ai la distance nécessaire pour me rapprocher. Je me souviens l’avoir photographiée presque comme un objet exotique…comme quelque chose appartenant à un « autre » monde, un ailleurs familier auquel je n’aurais jamais tout à fait accès. Je me souviens aussi avoir été consciente qu’il s’agissait probablement de la première et de la dernière fois que je pourrais le faire…Presque comme si j’anticipais ce qui allait venir… Je la photographie par nécessité plus que par plaisir. Je ressens l’urgence de me créer une banque de souvenirs… Je sais que mon temps est compté.

Peu de temps après notre visite ; la guerre éclate et ma grand-mère s’éteint. Avec la guerre, impossible de s’y rendre et nous n’assistons pas aux funérailles. Je me dis qu’elle a peut-être préféré partir plutôt que de témoigner de la mort lente de son pays… Je crois qu’en la prenant en photo, je lui disais de toute façon déjà « au revoir »…

Ce sont ces deux évènements, le début du conflit et le décès de ma grand-mère, qui refont surgir un questionnement latent depuis longtemps.

Comment fait-on le deuil d’un pays et d’une histoire qui est aussi familière qu’étrangère ?

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Que penser d’une guerre qui est à la fois de l’ordre du proche et du lointain ? 

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Qui menace une famille que l’on connait tout juste en photo ?

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Et surtout, comment travailler dans l’absence ? L’absence d’un pays en voie de disparition. L’absence d’une famille lointaine. L’absence de témoignages. L’absence d’images.

L’absence jusqu’à la disparition du cinéma familial…. Cine Dunia.

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Mon grand-père, qui a commencé comme projectionniste, a construit le cinéma Dunia en 1947, l’année de naissance de mon père.

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Jusqu’à tout récemment, c’est mon oncle Mamoun qui en était le propriétaire. En novembre dernier, Mamoun est décédé et le sort du cinéma, déjà peu fréquenté dans un contexte de guerre, est plus que jamais incertain.

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C’est en allant le visiter pour la première fois en 2010 avec mon père que je me rends compte que mon histoire personnelle est profondément liée à celle du cinéma.

Mon père a passé toute son enfance dans ces salles. Mon grand-père y a été projectionniste, puis propriétaire. Aujourd’hui, c’est moi qui ai « choisi » le cinéma pour poser des questions.

Investiguer mon histoire familiale, celle de mon identité syrienne, c’était donc investiguer l’histoire du cinéma.

Pour chercher à comprendre cet héritage culturel et pour l’ancrer dans une histoire plus large de la Syrie, je me tourne vers des images du passé, des archives trouvées sur le web dont l’iconographie fait référence au cinéma syrien. En même temps que se créent des parallèles, entre des documents appartenant à différentes époques et registres, se formulent d’autres questions. La distinction entre documentaire et fiction, privé et public, passé et présent, ailleurs et familier m’apparait de plus en plus floue.

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The Little Hut mettant en vedette Ava Gardner avait peut-être été à l’affiche de ce cinéma à une autre époque ?

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Le film tourné par cette équipe de tournage avait-il été projeté par le projectionniste du Cinéma Dunia ?

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La star du cinéma syrien Muna Wassif en était peut-être l’actrice principale… Jeune, j’aime penser que ma grand-mère lui ressemblait…

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Le film aurait été monté sur cette table….

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Par mon grand-père à l’époque où il était projectionniste…

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La combinaison de documents issus de la sphère privée et publique allait me permettre d’instaurer des relations entre les temps, entre les niveaux de discours et entre l’histoire avec un petit h et celle avec un grand H. Rejouer le personnel pour l’ancrer dans le collectif et peut-être même en brouiller les frontières…

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    Pour un centre d’artistes, j’ai préparé une communication sur le cinéma dit « alternatif » ou « artisanal ». En préparer le propos et les sujets est une chose, mais il faut aussi se préparer à la livrer, à la dire, à la mettre en mot. Lorsque je quitterai le parc de la Sainte-Cunégonde, à côté du Café Dépôt, un de mes repaires favoris, ce sera parce que je serai prêt à la livrer. Mon mandat, lors de cet atelier théorique qui débutera dans quelques heures, est de faire découvrir aux participants les différentes facettes de la narrativité alternative à travers des extraits de films, des citations et peut-être, si le temps nous le permet, des exercices de création.

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