Hors Champ

juillet/août 2017

Mémoires d’une télévision

D’un oeil à l’autre

par James Dormeyer
janvier / fevrier 2016 5 février 2016

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Un film, récemment produit en 2014 et intitulé Mille fois bonne nuit, du réalisateur norvégien Erik Poppe, avec Juliette Binoche, débute par l’extrême plan rapproché d’un œil, celui de Juliette Binoche, dont la fébrilité fragile emplit tout l’écran, dans la pénombre, et pendant plusieurs minutes.

Et voilà qu’une image semblable envahit à son tour tout l’écran, mais le petit écran cette fois, d’un tout autre médium que le film, la vidéo.

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C’est le début d’un opéra produit par Radio-Canada il y a un demi-siècle, en 1966, Toi, musique de Murray Schafer et réalisé par Pierre Mercure, dont ce sera la dernière production puisqu’il disparaît quelques mois plus tard, dans un accident d’automobile, en France... C’est sa fille, Michèle Mercure, qui m’invite à voir cette oeuvre dans une petite salle du bureau des archives de Radio-Canada, et qui montre, plein écran, un œil lui aussi fragile et fébrile, et pendant plusieurs minutes.

Ce parallèle entre ces images m’interpelle maintenant, moi qui fus ce jeune émigrant qui, venant du film, a dû basculer vers la télévision dans les années 60 pour des raisons économiques, et faire face à des outils de travail abruptement nouveaux. Un basculement que je n’ai cependant jamais regretté… Mais le changement de support, de film à vidéo, allait-il engendrer, pour moi réalisateur, une esthétique différente de celle que j’avais appris à développer à l’école de cinéma à Paris, l’IDHEC ?

Cette question, qui fut parfois lancinante, et parfois aussi sans réponse, elle me revient alors en plein visage lorsque, dans cette petite salle d’un bureau des archives, je ne peux éviter de mettre en parallèle, à cinquante ans de distance, ces deux images d’un œil ouvert plein écran, l’une sur film, l’autre sur vidéo.

Que d’heures passées à essayer de convaincre mes collègues réalisateurs de l’époque, qui venaient pour la plupart du théâtre, que même s’il s’agissait d’une image en mouvement à l’intérieur d’un cadre, celle que l’on voyait sur vidéo était, intrinsèquement différente de celle du film, et engendrait nécessairement une autre esthétique… Mon argumentaire, fruit d’intenses cogitations, nourries de MacLuhan et de mes propres expériences, n’a pas changé :

Le film, c’est bien sûr 24 images photographiques qui se succèdent en une seconde, et qui, mises bout à bout, reconstituent cette seconde, donnant l’illusion de sa réalité. Et on pourrait dire ainsi qu’à chaque coupure entre deux photos, c’est un autre événement, un autre instantané photographique de réalité qui surgit, puisqu’il est né un 24ème de seconde plus tard. Et même un 24ème de seconde plus tard, on est passé d’une réalité à une autre. Cette structure de la séquence-film basée sur le fractionnement, « appelle » pour ainsi dire l’idée même du montage qui sera une succession d’événements, engendrant bout à bout un plan, et par une suite de plans une séquence, et par une suite de séquences un film, et un film un simulacre de réalité, bref une fiction, puisque recomposée de toute pièce. C’est pour cela que sur film, on croit davantage au personnage fictif Fantômas, joué par Jean Marais, qu’à Jean Marais lui-même !

Alors qu’en sera-t-il de la vidéo, et pourquoi cet œil plein écran au tout début de l’opéra-vidéo Toi ?

La télévision, c’est avant tout un outil de communication… comme le téléphone, mais avec, en plus de la voix, une transmission d’images. Et que transmet-elle en priorité la télévision ? Tout simplement la durée de ce qu’elle transmet… Un match de hockey ou un bateau en train de couler !

L’événement que transmet la télévision, au delà de l’anecdote, c’est la durée du TEMPS que dure cet événement. Le temps qui s’écoule, le temps qui s’invente à chaque instant. La télévision, c’est un œil ouvert sur le temps, comme un objectif d’appareil d’enregistrement. Comme un œil ouvert sur ce qui se déroule, sur la vie… et la vie qui peut s’interrompre… et qu’on ne peut pas modifier… et qui peut cesser à n’importe quel moment…

Tout le contraire de la fiction, prévue et organisée…

Alors comment créer une fiction avec cet outil ?

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Pierre Mercure, avec l’instinct sûr de tout grand artiste, nous dit que c’est par un œil bien vivant, attentif, curieux, fragile, fébrile même, qu’il va nous transmettre ce que cet œil voit ! Si bien que dans la présentation qu’il nous en fait, au tout début de son émission, , il nous dit qu’il n’y a pas vraiment de personnages dans cet opéra, et que le premier personnage, celui qui ouvrira l’œuvre et la fermera quand sa paupière retombera en fade out sur l’image, comme on la fait retomber sur l’œil d’un trépassé, c’est cet œil, qui est à l’origine de toute image… et que ce personnage n’a besoin, ni de costume, ni de maquillage !

C’est l’image qui est le personnage central !

Quelle audace à une époque où la télévision, c’est encore, et ce sera pour longtemps malheureusement, et jusqu’à nos jours, du « théâtre filmé », comme au début du cinéma, c’est à dire une représentation scénique qui se déroule « en avant » de la caméra, et qui ignore tout des possibilités expressives que pourrait receler le médium lui-même, comme le démontrait déjà à cette époque, et dans le domaine de la Variété, cet autre créateur d’images-vidéo des années 60, Jean-Christophe Averty.

Cette première affirmation d’une image qui ne doit rien d’autre qu’à elle-même, cet oeil vivant et fragile, dont on craint, parce qu’on est dans la palpitation du direct, donc dans l’observation froide du temps qui s’écoule comme la vidéo sait le faire, dont on craint qu’il risque de se fermer… et qui se fermera effectivement à la fin de l’œuvre, oui, quelle audace d’en faire le personnage premier de cet opéra.

Devant cette inventivité purement télévisuelle, les prouesses scéniques de cette époque, un décor sur deux étages, des danseuses en équilibre sur des poutres suspendues, une caméra sur grue qui les poursuit, un éclairage qui joue avec les ombres portées de tous ces éléments, tout cela nous surprend tellement moins que cette première image…

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Mais il faudrait y regarder de plus près. En fait, ce décor, et pour rester dans la thématique de l’œil de cet opéra, c’est un gigantesque TROMPE-L’ŒIL ! (pardonnez le jeu de mot)

Les panneaux qui le composent, tantôt opaques pour délimiter des espaces, permettre des incrustations ou des projections de films, tantôt réfléchissants ou recouverts de grands miroirs, tantôt transparents, posés sur le sol ou suspendus dans le vide, tout cet enchevêtrement de pièges à images, de bric-à-brac comme devait l’être un studio de Méliès, créée une sorte de labyrinthe où l’homme-à-l’œil-ouvert du début de l’oeuvre, nouvel Orphée, lui-même devenu parfois fantôme électronique évanescent, se perd à la recherche d’un mythe féminin inaccessible, incarné par les danseuses.

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Michèle Mercure, à la fin de ce visionnement, me demande d’écrire mes impressions sur ce que j’ai vu, et même si j’ai dû quitter Radio-Canada il y a une vingtaine d’années déjà, le vieux réflexe refait surface, et je ne peux m’empêcher d’imaginer ce que pourrait être une émission spéciale consacrée à la mémoire de Pierre Mercure, son lieu central devrait ressembler à un studio bric-à-brac d’où jailliraient mille et une idées. Un studio de télévision avec quelques décors inachevés, sa grille d’éclairage, une ou deux caméras, des perches et leur micro. Autour d’une immense table et penchés sur elle, des décorateurs et des directeurs techniques chevronnés, scrutent les plans et dessins d’origine que Pierre Mercure préparait avec un scrupuleux souci du détail avant d’entrer en studio. Ils les confrontent à ce qu’ils sont devenus en images et tel qu’ils peuvent les observer en gelant ces images sur des moniteurs posés devant eux et dont ils contrôlent le défilement, au ralenti ou en accéléré, pour mieux les ressusciter éventuellement dans leur qualité première…

Cette table, c’est comme un lieu de travail et d’échanges…

Leur expertise dans les technologies contemporaines est mise à l’épreuve…

Ils sont comme ces archéologues qui s’interrogent à savoir comment fut transportée la dernière pierre au sommet d’une pyramide, ou érigée une obélisque de plusieurs dizaines de mètres de haut, car les techniques ont tellement évoluées dans ces domaines de la télévision, qu’on a pratiquement oublié ce qu’elles devaient être à leur tout début.

Ils analysent les images et les décomposent en leurs éléments de base…

Ils se disent : « Pour faire celle-ci, il aura sans doute fallu faire cela… »

Mais c’était il y a un demi-siècle !

Alors peut-être aura-t-on recours à des acteurs ou témoins de l’époque de cette création, tant techniciens qu’artistes. Il en existe sûrement encore…

Comment se passait la relation entre les différents membres des équipes de réalisation. Et toujours à partir de certaines images de l’Opéra, ou de photographies de plateau... des souvenirs vont surgir et en déclencher d’autres…

Que Pierre Mercure, à cinquante ans de distance, préside à de telles rencontres ! Quel meilleur hommage lui rendre…

La présentation de l’Opéra Toi débute par l’annonce de la disparition de Pierre Mercure lors d’un accident de voiture en France. Ce sera donc sa dernière œuvre… et d’emblée, elle est marquée par cette évocation, et on ne peut éviter que le sceau de la mort s’imprime malgré nous, sur les images que l’on voit, comme autant de signes prémonitoires.

Il y a bien sûr cet œil qui se ferme, cette bouche, ouverte et noire, bordée de dents, en contraste saisissant avec la bouche pulpeuse et arrondie qui semble prononcer le mot « amour », ces vitres éclatées en triangles coupants, comme celles d’un pare-brise, cette silhouette squelettique de l’homme-à-l’œil-ouvert , qui s’efface, filiforme, pour complètement disparaître… électroniquement.

Et je ne m’en tiens qu’à l’aspect visuel de l’œuvre. Pour sa dimension sonore, la partition de Murray Shafer a déjà été suffisamment commentée, mais pourrait l’être davantage, pour son adéquation à l’image, dans le cadre de cette émission. On pourrait peut-être retrouver, autour de cette table de travail regroupant aussi des compositeurs, les réflexions ou les notes qui présidèrent à cette recherche d’adéquation image-musique… ou imaginer autour de cette table, ce qu’elles ont pu être, pour des compositeurs ayant eu à faire face, de nos jours, à de tels défis.

Cette émission se serait voulue ŒUVRE DE MÉMOIRE… cette mémoire qui fait tellement défaut aux créateurs de notre époque, particulièrement dans le domaine de la télévision… et on peut comprendre pourquoi : moi-même, quand je suis entré à Radio-Canada comme réalisateur en 1968, jamais je n’avais entendu parler de Pierre Mercure, encore moins, vu ses émissions (et j’aurais eu tant à en apprendre).Il m’a fallu ce cinquantième anniversaire de son décès, et un coup de fil de sa fille, pour le découvrir !

Michèle Mercure à proposé cette idée d’une émission spéciale à différentes directions de Radio-Canada. Il lui fut répondu que la télévision, depuis quelques temps, ne produisait plus d’émissions musicales... On ne peut pas dire que celle-ci en aurait été une, mais plutôt une évocation d’un grand créateur de télévision. Mais la seule évocation du mot « opéra » semble faire frémir. Alors oublions la télévision !

Le seul effort louable à cette commémoration est venu paradoxalement de la chaîne radio de radio-canada « ICI MUSIQUE » qui propose sur sa page Web, toute une documentation sur Pierre Mercure, avec en exclusivité, le site vidéo (!) de l’intégral de l’opéra Toi...

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À ce propos, lorsque nous avions visionné l’oeuvre dans un petit bureau des Archives, nous avions constaté une détérioration de la partie droite de l’image... Mais on nous avait vite rassurés en nous disant qu’il ne s’agissait que d’une copie de visionnement.
Pourtamt celle que l’on peut voir sur le Site d’ICI MUSIQUE, la même détérioration apparaît sur la droite de l’image... et il nous fût répondu que l’image venait du document original. Que croire et qui croire ? On voit là, cependant toute la fragilité de l’image magnétoscopique.

Si on ajoute à cette fragilité la confusion qu’entretient, depuis plusieurs années, le Site Web des Archives de Radio-Canada, l’amateur d’oeuvres télévisuelles ne sera guère servi !

J’ai tapé dans ce Site le nom de Pierre Mercure. Il m’a été répondu :

Vous avez cherché Mercure Pierre dans les Archives de Radio-Canada.
Aucun document correspondant à votre recherche n’a été trouvé dans le site des Archives de Radio-Canada. Veuillez :
Vérifier l’orthographe du mot recherché.

S’il y a sur Internet un site des Archives de Radio Canada, il y a un site des Archives de l’ONF, l’Office National du Film du Canada, son pendant fédéral, mais dédié au film…

Par curiosité, et parce que je m’intéresse au cinéma d’ici, j’ai fouillé ce site de l’ONF :
Il vous suffit de taper la première lettre du nom d’un réalisateur, par exemple « L » pour Labrecque, et toute la filmographie de Jean-Claude Labrecque vous est déroulée, avec même, pour certains des films, la possibilité d’en voir des images, et même des séquences !

Est-ce que, parce que nous travaillions dans l’éphémère d’une diffusion souvent sans lendemain, et sur un support qui peut s’effacer d’un »clic », nos œuvres méritaient moins de respect et d’attention que celles réalisées sur film ? D’un clic on peut les effacer pour réenregistrer par dessus d’autres images… et c’est un drame que j’ai eu à vivre bien souvent, avec des œuvres que j’avais pourtant sorties de mes tripes, comme si cette facilité à effacer, cette fragilité par rapport au film, laissait supposer que l’œuvre elle-même ne valait pas la peine d’être conservée.

Je pose la question à « ceux du film ». Ces oeuvres ont pourtant nécessité le même engagement, la même foi, la même imagination créatrice, les mêmes prises de risque, les mêmes anxiétés…

Si, selon les critères qui semblent présider aux répertoires des archives, un artiste n’existe que parce qu’il a été invité à une émission d’affaires publiques ou de variété, on conviendra que ce sera bien peu de chose qu’une entrevue, par rapport à l’œuvre qu’il a faite. Et c’est pourtant malheureusement le cas…

Ultime argument du bureau des Archives : tout sera bientôt numérisé...

Mais TOUT quoi ?

On nous affirme aussi qu’un catalogue existe de ce qui sommeille sous les voûtes. Mais à la question : « Qui pourra accéder à ce catalogue et comment ? », je n’ai pas eu de réponse. Y verra-t-on la liste de ce qui a été effacé ?

Parmi ces artisans de la mémoire que sont nos grands archivistes et directeurs de Musées, un nom, immédiatement, me vient à l’esprit, celui de Madame Nathalie Bondil pour le Musée des Beaux Arts de Montréal... Quelle créativité dans son domaine pour mettre l’Art à la portée de tous ! Mais je n’oublie pas non plus tous ses collègues de tant d’autres magnifiques musées au Québec, de la Grande Bibliothèque à la Cinémathèque québécoise en passant par le Musée de la Civilisation.

Radio-Canada, de par son illustre passé, ne devrait-il pas être ce musée qui n’existe nulle part ailleurs, ce musée des œuvres-vidéo auxquelles il a donné naissance, et accessible à tous ?

Clémenceau disait que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à de militaires. Que dirait-il des Archives de Radio-Canada ? La télévision, par son insatiable besoin de nourriture, nouvelle et quotidienne, finit par se dévorer elle-même, elle succombe sous le poids des événements dont elle est le dépositaire... D’où la nécessité d’un archivage minutieux et professionnel !

J’écrivais, au début de cette présentation :

« L’événement que transmet la télévision, au delà de l’anecdote, c’est la durée du TEMPS que dure cet événement… »

Dans la mythologie grecque, le dieu du Temps, c’est Chronos. Et dans la mythologie grecque, si ma mémoire est bonne, Chronos dévore ses enfants… Tant d’oeuvres ont ainsi été dévorées, ou sont en passe de l’être.

À Montréal, novembre 2015.

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