Hors Champ

mars/avril 2017

« The Nitrate Picture Show »

Impressions nitrate

par Peter Rist
13 août 2015

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D.W. Griffith, Intolerance (1916)

Mes premières rencontres avec la pellicule nitrate datent de mes années d’études à NYU. J’étais l’assistant du grand historien/collectionneur, William K. Everson, qui savait d’avance quand on allait projeter une copie nitrate au MOMA. Ceci ne faisait absolument pas partie du savoir commun, et l’information n’était jamais rendue publique. C’est ainsi que j’ai pu voir deux films de Griffith en nitrate, Intolerance et Broken Blossoms, ainsi que le classique de Powell et Pressburger, The Life and Death of Colonel Blimp. Il était tout simplement merveilleux de découvrir cette version ocre et sepia de Broken Blossoms, les teintages subtils d’Intolerance, et c’était un rare privilège de pouvoir assister à la projection d’une copie Technicolor britannique des années 40. Par conséquent mon premier contact avec le nitrate a été l’occasion de découvrir d’extraordinaires couleurs sur l’écran.

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D.W. Griffith, Broken Blossoms (1919)

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Michael Powell, Emeric Pressburger, The Life and Death of Colonel Blimp (1943)

Mais je dois dire que je n’ai réellement goûté pleinement le procédé qu’en 2012, quand Graham Petrie, le programmateur du Toronto Film Society August Bank Holiday Weekend à la George Eastman House, parvint à convaincre les archives de lui laisser présenter deux films sur copie nitrate : encore une fois, des couleurs somptueuses ; des merveilleuses gammes de tons pastels du Technicolor trichrome dans Nothing Sacred de William Wellman, et The Fallen Idol de Carol Reed (deux titres qui furent montrés dans le cadre de la première édition du Nitrate picture show, qui s’est déroulé à la George Eastman House, à Rochester, du 1er-3 mai 2015). Le deuxième titre fut une véritable révélation. Finalement, je pouvais voir une superbe copie nitrate noir et blanc, et je compris pour la première fois le sens de l’expression « silver screen ». Je connaissais le film, donc je n’avais pas à m’attarder au récit ; et je devins absolument obsédé par les lumières, les reflets des lumières : sur du verre, du métal brillant, des surfaces en bois, même les rampes et les cages d’escaliers. Je réalisai que l’appréciation du nitrate dépendait tout particulièrement du talent du directeur photo — dans ce cas-ci, il s’agissait du grand maître français, Georges Périnal.

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Carol Reed, The Fallen Idol (1948)

Ce fut une grande joie de se retrouver parmi ce groupe de cinéphiles pour le « Nitrate picture show », à Rochester, composé d’archivistes, de techniciens, de chercheurs universitaires, d’étudiants et de simples amateurs de films. En effet c’était merveilleux d’entendre les applaudissements nourris à la fin de chaque projection, célébrant la qualité des copies et le travail des projectionnistes. Il y eut deux moments particulièrement inoubliables pour moi : Casablanca et Portrait of Jennie. Dans le cas du dernier, il s’agissait d’un film que je découvrais pour la première fois.

On s’entend tous pour dire que Casablanca est un grand film, un de ces « heureux accidents » qu’Hollywood a su produire, où tout — réalisation, scénario, jeu des acteurs — concourt de façon parfaite. Personnellement, j’estime que Michael Curtiz est un réalisateur beaucoup trop sous-estimé. Ceci étant dit, je n’avais jamais trouvé que Casablanca était un film particulièrement beau visuellement : jusqu’à aujourd’hui. Je l’avais vu projeté à New York quand j’y vivais à la fin des années 70 ou au début des années 80, et je l’avais vu de nombreuses fois sur un téléviseur. Mais je ne peux pas imaginer qu’il ait pu avoir l’air plus sublime que lors de sa projection le 1er mai 2015, à 20h, au Dryden Theater.

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Michael Curtiz, Casablanca (1942)

Je n’avais jamais remarqué que Sam (Dooley Wilson), le pianiste, portait un veston en velours ou en soie auparavant. Mais le spectacle de cette étoffe et de tous les tissus, les bijoux — les robes en paillettes de deux dames « orientales » assises à la table de Rick au American Café — brillant dans la lumière d’Arthur Edeson ; la larme naissant dans les yeux d’Ingrid Bergman ; les reflets de la pluie dans les flaques, la nuit, sous les lampadaires. Wow !

L’autre projection, un film realisé par William Dieterle (un autre cineaste sous-évalué, exile d’Europe), Portrait of Jennie, était encore plus spectaculaire. Les notes de programmes nous indiquaient que « A rare occurrence in the sound era, this release print utilizes tinting, toning, and a single shot of three-strip Technicolor to round out its narrative [1]. » Mais personne n’était préparé pour ce qui allait survenir lors du dernier changement de bobine.

La dernière bobine débute par un éclat de tonnerre,

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accompagné par une ouverture graduelle des rideaux, qui devient de plus en grand, jusqu’à ce que nous assistions au spectacle d’une tempête en mer aux teints et aux tons verts.

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Les projectionnistes ont dû suivre les instructions de placer une lentille grand angle sur le projecteur ou d’effectuer un zoom avec la lentille qui était sur l’appareil. Ils ont dû par ailleurs changer la fenêtre pour un cache de 1,85:1, et s’exercer de nombreuses fois pour arriver à une telle perfection d’enchaînement. Il est étonnant de penser qu’en 1948, il était possible pour les projectionnistes de réaliser un tel exploit. Nous avons applaudi et applaudi. J’avais noté, avant la projection, que Joseph August était le directeur photo, et j’avais donc déjà très hâte d’assister à cette projection. J’avais écrit à propos de son travail auprès de John Ford dans ma thèse de doctorat, et je l’ai toujours considéré comme l’un des plus grands directeurs photos pour ses « nuits américaines », où le soleil ressemble vraiment à la lune. Les scènes brumeuses, sombres, tournées dans le paysage enneigé de Central park à New York doivent être vues (en nitrate) pour être crues.

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Les notes de programmes reconnaissaient le travail de « Clarence Slifer for his splendid special effects, and Paul Eagler for his process and miniature photography which emerges in the impressive storm sequence at the end, for which a wide screen and added sound equipment were employed at the Hollywood preview [2]. »

Pour finir : David Bordwell m’a expliqué après la projection que Joe August est décédé durant le tournage de Portrait of Jennie et qu’il fut remplacé par Stanley Cortez, le directeur photo d’Orson Welles pour The Magnificent Ambersons. Ce qui est parfaitement logique. J’ai longtemps pensé que la beauté subtile des Ambersons le rendait un candidat tout désigné pour remporter la palme du plus beau film Hollywoodien. Nous avons maintenant un autre candidat de taille : Portrait of Jennie [3].

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William Dieterle, Portrait of Jennie, 1948

Traduit de l’anglais par André Habib.

Notes

[1Chose rare pour un film parlant, cette copie de distribution utilise des teintages, des imbibitions, et un plan en Technicolor trichrome pour boucler son récit.

[2Le travail de « Clarence Slifer pour ses effets spéciaux, de Paul Eagler pour son travail d’animation en miniature mobilisé pour réaliser l’impressionnante scène d’orage à la fin du film, pour laquelle un écran large et un attirail de haut-parleurs additionnels ont été employés lors du preview à Hollywood.

[3ndr : La copie numérique que nous avons trouvée de Portrait of Jennie et de laquelle nous sommes partis pour réaliser les captures d’écran, ne semble pas respecter le changement de ratio, si spectaculaire, de la dernière bobine dont parle l’auteur (passage de 1,37 à 1,85). Il faudra donc voir le film en salle et idéalement en nitrate, pour s’en faire une idée.

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