Hors Champ

janvier/février 2017

Le(s) mot(s) le(s) plus difficile(s) à traduire dans Sans Soleil

Au moins on verra le noir

par Michael Yaroshevsky
5 février 2014

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Au commencement, il y avait des mots sur le bonheur, des mots sur les images. La première image dont elle m’a parlé, c’est celle de trois enfants... Attendez. C’était lui qui parlait. À elle. Mais de quoi parlait-elle donc ? Et qu’est-ce que l’écran rendait visible, surgissant du noir ? Une première image ou un premier mot ? La voix du vide ou le scintillement d’un horizon glacé ? Je ne m’en souviens pas.

J’écris au sujet d’un film qui existe ni comme un enchaînement d’images ni de mots, mais plutôt quelque part entre les deux. Rare n’est pas le bon mot. Pensez aux films entreposés dans les voûtes démesurées de votre esprit. Une succession de plans qui vous passent par la tête. Ce pourrait être les extraits d’un film muet. Les actions parlent. Le montage s’occupe du reste : Czyzewska qui s’éloigne des balançoires du manège… De Niro, un pistolet posé sur la tempe… Vitti, yeux ouverts dans l’obscurité… Binoche, yeux clos sous le soleil… Hemmings lançant des balles de tennis imaginaires… Stewart, suspendu au-dessus du vide, à un doigt de rendre l’âme… Kaidanovsky, Grinko, et Solonitsyne cheminant patiemment à dos de draisine… Allez-y, proposez votre propre séquence, plan après plan. Tous les films aspirent au silence. Sauf Sans Soleil. Après tout, un scénario n’est qu’une ébauche de ce que l’on cherche à montrer. Le texte de Sunless, Sin Sol, サン · ソレーイ, Unsichtbare Sonne, et maintenant, Без Солнца, n’est pas seulement une ébauche, et bien qu’il en emprunte parfois les couleurs, ce n’est pas non plus une nouvelle, ou un essai, ou une lettre. Le film existe dans l’esprit du narrateur et aussi dans la friction entre ce qu’elle voit et ce qu’elle dit : paumes frottées l’une contre l’autre, à chercher leur chaleur.

Milliers de mots, milliers d’images. Qui triomphe ? Trois enfants, cadrés. La voix d’une femme. Quelques mots sur lui, ses lettres. Il m’écrivait d’Afrique. Il me décrivait ses retrouvailles avec Tokyo. Il me disait la lumière de janvier sur les escaliers des gares. Il est question d’une lettre finale. Seulement des lettres ? Il m’écrivait que sur les images de Guinée-Bissau, il faudrait mettre une musique du Cap-Vert. Donc, des images aussi. Est-elle monteuse ? S’agit-il des dernières retouches, de fine cut ? Ou est-ce que tout cela vient d’ailleurs ? De cette flûte indienne dont le son n’est perceptible qu’à celui qui en joue ? Il tient à lui montrer quelque chose. Parfois il y parvient. Parfois les mots lui font défaut. Une image devra suffire. Éternelle rivalité des mots et des images. Qu’est-ce qui vient en premier ? Je vois, puis je nomme. Ou je cherche quelque chose dont je connais seulement le nom. Une chose parfaite. Ce ne sont peut-être pas les images qui valent mille mots. Car le mot donne la réplique au kaléidoscope de l’esprit, et, s’il a une valeur, il est sans prix. Une image peut nous laisser sans mots, mais les mots, comme « bonheur » ou « noir », rayonnent dans nos esprits. Ou peut-être est-ce l’inverse. Sans Soleil, en tout cas, conjugue ces contraires. Le texte et l’image sont des rails et l’expérience du film est celle d’un passager sur un train qui certes file à très haute vitesse. Si Tarkovski avait raison et que le cinéma n’est ni plus ni moins qu’un voyage, alors on peut dire que personne ne voyage aussi vite qu’à bord de Sans Soleil. Le paysage défile à toute allure et peu importe combien de détails s’impriment dans la mémoire, l’on sent la périphérie, nommément, le monde. Un monde dont l’horizon ne saurait se borner à la vitesse de la caméra, ou à la célérité d’un clignement de paupières : chats de Tokyo, chiens de Sal, émeus dans la Zone, objets à dépister, impressions à noter, flux à vivre. Brodsky a fait acte de loi quand il a déclaré que « la prose est toujours l’otage de la vitesse, de la précision et de l’intensité laconique de la poésie ». Ici, les images et les mots se prennent les uns les autres en otage, rivalisant de vélocité, de précision.

Au seuil du sommeil un écran noir apparaît et elle fait entendre sa voix en français, en anglais, en russe. Sa voix qui ne conjure ni enfants, ni volcans, ni cimetières, ni avenues, chats ou chouettes – toutes ces choses qu’on peut nommer à vue ou imaginer à partir d’un son –, mais qui plutôt nous communique une friction, un désir de partir et de voir et de nommer. De tous les arts, c’est le cinéma qui a le plus tendance à se métamorphoser, se recombiner, se transformer dans la mémoire du spectateur. J’ai inséré des plans spécifiques dans des films adorés, sûr de moi au point d’affirmer qu’ils existent dans l’original, pour enfin découvrir que j’ai remonté le film en une vue de l’esprit, que j’ai rallongé, ralenti des scènes, inventé des développements. Ma mémoire de Sans Soleil me pousse à partir à la recherche de son auteur – je jure l’avoir aperçu au loin –, à le traquer avec l’acharnement d’un chasseur de primes. Mon butin : les détails banals qui permettent de vivre dans le moment, de l’observer avec vitesse et précision, puis de trouver, d’une façon ou d’une autre, les mots qui sauront décrire cela.

C’est un bon conseil pour un cinéaste de ne jamais incorporer à un film une image que le public y a placée avant lui. Alors, si vous me l’accordez, un écran noir, une voix – le film parfait. Une narration sans âge, livrée sous couvert de la nuit. Ni peintures rupestres, ni vitraux, revenez au musée aux heures d’ouverture, obstruez l’entrée de la galerie photo, oubliez le cinéma. Quelque chose s’échappe. Le mot le plus difficile à traduire dans Sans Soleil n’est même pas un mot. C’est l’absence des images. Les syllabes d’un nom ancestral, celui d’un être sans visage, que, tout de même, vous sentez là, souriant peut-être, à vous regarder, sans impatience.
Bonheur. Noir.

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