Hors Champ

juillet/août 2017

Festival Présence autochtone 2013

Nosilatiaj

par Carlos Ferrand
31 juillet 2013

HORS CHAMP s’associe à la 23e édition de Présence autochtone pour coprésenter la première montréalaise du film La belleza. Nosilatiaj (Beauty), de Daniela Seggiaro : vendredi 2 août, 18h30, Cinémathèque québécoise (v.o. espagnole et wichi, avec sous-titres anglais / Argentine, 2012, 83 min). Bande-annonce.

HORS CHAMP est également coprésentateur d’une autre primeur à ne pas manquer, Polvo de Julio Hernández Cordón : vendredi 3 août, 20h30, Cinémathèque (v.o. espagnole, avec sous-titres anglais / Guatemala, Espagne, Chili, Allemagne, 2012, 90 min). Bande-annonce.

Voir la programmation complète du festival : www.presenceautochtone.ca


Le cinéaste Carlos Ferrand, familier avec le contexte dépeint dans Nosilatiaj, a accepté notre invitation à partager les réflexions que lui ont inspiré cette oeuvre sensible et subtile, premier long-métrage de Daniela Seggiaro.


La grande majorité des gens qui agissent de façon raciste sont sincèrement convaincus que la couleur de la peau est suffisante pour juger la valeur de quelqu’un. De l’Inde au Québec en passant par Haïti et l’Italie le racisme fait partie de la vie de tous les jours. Un jour, quand le racisme sera extirpé de nos modes de vie, nous serons de véritables êtres humains.
En attendant, nous avons du pain sur la planche.

Le racisme en Amérique latine est toujours bien vivant et Nosilatiaj (La Beauté), film de l’Argentine Daniela Seggiaro, explore le sujet avec une lucide délicatesse. Le récit se déroule dans la province de Salta, dans le Nord argentin. À l’instar de la banalité du mal que Hanna Arendt nous a fait découvrir, le film explore le « racisme bienfaisant ». En toile de fond : les petites luttes pour le pouvoir qui se déguisent en gestes d’amour au sein d’une famille.

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Rosmeri Segundo dans le rôle de Yola, une adolescente de la nation autochtone wichi, est au cœur de l’histoire. Elle travaille comme servante dans la maison de Sara, mère d’une famille de Blancs avec qui elle a une bonne relation. Antonella, la fille aînée, approche du jour de ses quinze ans, événement de grande importance en Amérique latine.

Antonella est maladroite, renfrognée, capricieuse et frustrée d’avoir des cheveux rebelles. Elle envahi l’espace exigu alloué à Yola en raison du droit acquis de toute patronne et, dans un geste de jalousie, elle presse un citron sur les magnifiques cheveux de l’autochtone.

Yola est discrète et belle, fière de ses longs cheveux noirs et soyeux, un don symbolique que sa grand-mère lui a offert à sa naissance. « Lavenla awoley ta isla, manejla halawoley, tapta yhej ihisetlhalá », lui a-t-elle dit dans les merveilleuses sonorités de la langue wichí Lhämtes. « Tu auras de beaux cheveux, comme les branches des arbres, il ne faudra jamais les couper. »

Le récit du quotidien de la maisonnée est entrecoupé de plans impressionnistes de l’eau, d’un arbre, de ronces, dans lesquels Yola parle doucement dans sa langue. C’est ici que bat le cœur du film, dans les entrailles de l’Impénétrable, comme on nomme l’hostile forêt du Chaco.

Nosilatiaj, film de fiction dont l’oxygène est purement documentaire, est inspiré de recherches de Catalina Buliubasich, anthropologue et mère de la jeune réalisatrice. Sa description dense, minutieuse et nuancée décrit le conflit entre l’univers occidental et l’autochtone. L’œil attentif de Seggiaro est sérieux et affectueux. Malgré le fait que ce sont les Wichis qui sont présentés comme authentiques, le film ne décrit pas à gros coups de pinceau. Sara, la matriarche de la famille blanche, est montrée avec sympathie. À mesure que l’anniversaire d’Antonella approche, le bruit de la porte de la cuisine qui se ferme bruyamment devient exaspérant. C’est une porte qui se ferme tout au long du film.

La clef de voûte de Nosilatiaj se trouve dans cette scène discrètement filmée : Yola écoute chanter un ami de ses patrons. Sans qu’on ait à le lui rappeler, la jeune Wichi sait qu’elle ne fait pas partie de ce cercle intime, alors elle se tient à l’écart, debout dans la cuisine, un peu cachée par le mur. La chanson est d’une mièvrerie insupportable et l’interprète fausse, mais Yola est une servante et n’a droit à aucun privilège, fût-il pathétique comme celui-là.

Le rythme des préparatifs de la fête s’accélère et un voyage chez le coiffeur se termine par une embuscade : les cheveux de Yola sont coupés. Le spectateur subit l’affront comme un coup de poing au plexus.

Pour les Wichis, corps et volonté se complémentent, et dans leur conception du monde le corps est l’instrument de la volonté. « Ma volonté emploie mon corps » disent les Wichís. Couper les cheveux, puissant symbole de leur culture, est une multiple agression : on impose une volonté étrangère à tout égard. « C’est dans le cœur, dit le chaman wichi, qu’on peut observer si le malade a perdu sa volonté. » Yola, qui disait : « Je suis née avant le lever du soleil et j’ai toujours aimé le devancer », tombe malade et refuse de collaborer aux tâches quotidiennes.

Non loin de là, une autre coupe se poursuit. Le territoire, qui avant l’arrivée des conquistadors était divisé entre 16 ethnies différentes, est ravagé par les compagnies qui coupent les arbres. On coupe partout. La réalisatrice affirme : « Salta est la province qui a le plus d’ethnies mais, dans les écoles on n’entend parler que l’espagnol. Dans une classe il peut y avoir de jeunes qui parlent jusqu’à cinq langues, mais elles ne sont pas valorisées. » Ces faits sont communs aux cultures amérindiennes du sud au nord des Amériques.

Le Chaco est une région si plate que la moindre dénivellation a un nom que leur a donné les Wichis. Ils savent voir et dire ce qu’ils voient. : « Nous avons de moins en moins d’arbres et de moins en moins d’anciens. »

Mais le film aurait eu besoin de plus qu’un fil de mots pour le rattacher solidement à la culture wichi. Nosilatiaj veut se rapprocher de ce monde qui s’effrite, mais le lien qu’il fait est trop ténu. La discrète présence de la famille wichi de Yola n’est pas suffisante non plus pour retenir le spectateur. Dans leur effort pour oublier la caméra les acteurs Wichis ressemblent trop à l’Indien circonspect et inaccessible auquel l’histoire du cinéma nous a habitué.

Back at the ranch... la présence d’un jeune homme wichi qui s’intéresse à Yola aide à son rétablissement. Cependant, la trahison de la fin du film est la goutte qui fait déborder le vase. La jeune femme coupe les liens avec ceux qui veulent la blanchir à tout prix et retourne chez les siens, dans l’Impénétrable.

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Influences

Comment naissent les modes esthétiques ? Et comment font-elles pour s’insinuer jusqu’à devenir la règle indiscutable ? Il paraît que, par exemple, l’idée de présenter du théâtre sans rideau est apparue avec une œuvre de Peter Brook à la fin des années 1950. Aujourd’hui on ne se pose même plus la question et le spectateur de la grande majorité du théâtre contemporain entre dans la salle où le décor l’attend en toute « authenticité ». Finis les manigances et les subterfuges pour créer la « magie ».

Un mouvement semblable a dû se produire dans l’évolution de l’esthétique du cinéma d’auteur. Il est certain que le vent souffle d’Europe, mais est-ce que c’est le sublime Ozu qui est à l’origine de la contagion ? Quoi qu’il en soit, le vocabulaire du cinéma indépendant, celui qui est devenu la lingua franca de tout film « sérieux », est très précis : lumière naturelle, caméra invisible, durée maximale des plans, absence d’effets spéciaux. Ayant excommunié les extravagances oniriques et surréalistes et d’autres velléités maculées par le désir de divertir, les équipes font la génuflexion devant la réalité. Bref, c’est le langage du film documentaire qui a gagné.

On en comprend un peu les raisons. Dans un monde où les valeurs s’effritent et où le cinéma commercial, son miroir, est pris de convulsions chaque fois plus épileptiques, l’authenticité et la simplicité ont obtenu le statut de nouveaux sacrements. L’Église étant mal en point, c’est le cinéma qui officie la liturgie moderne. En répandant son catéchisme, il a colonisé le monde.

Pour le Péruvien que je suis, abreuvé aux extravagances et aux excès du Cinema Novo Brasileiro et aux multiples tentatives (très souvent ratées) de passer de l’autre côté du miroir, ce langage monocorde fait l’effet d’un choc culturel.

Pour être plus précis, ce n’est pas le langage qui m’étonne, mais le fait qu’il soit le seul à mériter le respect des cinéphiles et des critiques. « C’est simple et épuré, disent-ils, c’est dur, mais c’est beau. » Cela rappelle Goethe quand il explique le malaise que les Occidentaux ressentent vis-à-vis la couleur : elle les attire et les rebute en même temps. Trop de couleur rappelle les origines primitives. La couleur est comme un cheval qu’on n’arrive pas à dompter alors on s’aligne du côté du noir, du gris et du blanc, les couleurs de ceux qui ont du « goût », les couleurs de la « civilisation ».

L’élan débridé du cinéma de l’Amérique du Sud est maintenant dompté et Daniela Seggiaro a bien appris la leçon, c’est une bonne élève. Son écriture est laconique et n’a pas la moindre trace d’humour, mais elle est, heureusement, au service d’une histoire qu’il faut raconter : celle du réveil des peuples originaires américains.

Malgré les limites d’un film fait avec un budget extrêmement modeste et l’ambition de trop bien faire ses devoirs, ce premier film de Seggiario, lumineux et élégant, promet un avenir plein de sens. Espérons que la notoriété de cette réalisation donne à la cinéaste la confiance nécessaire pour chercher davantage, avec son corollaire : la possibilité de se tromper.

Dans le mythe de la création wichí, les hommes sont nés sur la terre et les femmes tombent du ciel et s’incrustent dans le sol. Ce sont les animaux, en grattant avec leurs sabots, qui les font sortir des entrailles de la Terre. De toute évidence Daniela Seggiaro a dû être déterrée en même temps que d’autres excellentes cinéastes latino-américaines avec qui elle partage de nombreux intérêts et valeurs.

En voici quelques exemples.

Fausta. Réalisé par Claudia Llosa et inspiré de faits réels qui ont eu lieu au Pérou pendant le conflit interne entre 1980 et 1992, ce film raconte l’histoire d’une jeune fille marquée par ces événements. Fausta a été récompensé de l’Ours d’or en 2009 au 59° Festival de Berlin et nommé aux Oscar dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère.

Le film de Claudia Llosa fait référence à une croyance populaire selon laquelle le traumatisme des femmes ayant subi un viol par des soldats serait transmis par leur lait à leurs enfants, d’où « La teta asustada », (titre espagnol), ou « Le sein effrayé ». Le film est basé sur le livre Entre Prójimos de Kimberly Theidon, professeur au Département d’anthropologie de l’université Harvard, et directeur de Praxis, Institut pour la Justice sociale. Ce livre rassemble des témoignages de femmes violées pendant ladite période.

Fausta se met au service d’Aida, riche aristocrate, comme femme de ménage. Mais Fausta est très craintive, surtout des hommes. Les sévices qu’a subis sa mère sont à l’origine de son caractère introverti. Pour éviter toute tentative de viol, Fausta garde une pomme de terre dans son vagin et ne parle jamais aux inconnus.

Très vite se noue une relation entre la femme de ménage et sa maîtresse. Fausta a l’habitude de répéter les chansons que sa mère lui chantait dans leur langue, le quechua, et Aida remarque avec bienveillance sa belle voix. Elle lui propose un marché : pour chaque chanson que Fausta aura chantée, elle recevra une perle. Pour son dernier concert, Aida adapte au piano une chanson de Fausta sans le lui demander et la met à la porte quand celle-ci se rend compte du plagiat.

Les mauvaises intentions. Après des études à Lima, New York et Cuba la cinéaste, Rosario Garcia Montero, a pris cinq ans à réaliser son film, une production Pérou/ Argentine/ Allemagne / France – 2011. Cayetana est la fille unique d’un riche ménage et élevée par des serviteurs. De retour d’un long voyage, sa mère lui annonce une nouvelle inattendue : elle est enceinte. Le monde fragile de Cayetana s’écroule, elle s’enferme dans sa chambre et déclare solennellement que le jour de la naissance de son frère sera le jour de sa propre mort. L’histoire se déroule dans le décor étouffant d’une opulente maison bourgeoise.

La Ciénaga (Le marécage). Réalisé par Lucrecia Martel. Dans la torpeur subtropicale de Salta, Mecha, son mari et leurs enfants sont en vacances dans leur maison de campagne. Il fait chaud, il pleut, l’eau de la piscine est croupie, une vache agonise embourbée dans la vase, les parents boivent, parlent peu, les cousins se draguent plus ou moins entre eux et la servante écope quand arrive un problème. Cette famille bourgeoise s’enlise progressivement. Plus qu’une intrigue, La Ciénaga est une sensation, d’humidité, de malaise, d’étouffement. L’histoire montre la désintégration morale en désintégrant la structure narrative. Contrairement aux trois autres films La Ciénaga est une œuvre ouverte, fragmentée, construite autant par des carences, des absences et des ellipses que par des plans rapprochés et mobiles.

Les quatre films mettent en scène les rapports de classes, le racisme, la famille, le rôle primordial de la mère. La chambre est le centre de leur univers. Ils partagent un même désir d’agir. C’est un avertissement sur les conséquences de l’ignorance, du refus et de la négation de la différence. Négation qui se transforme inévitablement en violence, en servitude et en mutilation.

Confluences

Une fascinante danse de jeux identitaires où colonialisme, culture autochtone, aliénation et prises de conscience a lieu dans les propos de cette petite constellation de films. Ce n’est pas un hasard s’ils sont réalisés par des femmes.

Le cas de Nosilatiaj est exemplaire pour faire voir la fusion de ces différents éléments. Le peuple wichí habite au confluent des rivières Pilcomayo, Bermejo et Itiyuro, qui naissent dans les Andes et se jettent dans la rivière Paraguay. Le Grand Chaco s’étend sur le territoire de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil et du Paraguay. La région de Salta est donc un point de jonction géographique, culturel et symbolique.

Tout est confluence. Antonella danse — mal — le flamenco, style amené par les conquistadors qui étaient eux-mêmes le produit du syncrétisme catholique, juif et musulman. Dans les Amériques ils se sont mêlés avec violence aux cultures aborigènes en les faisant quasiment disparaître pour ensuite se voir obligés de faire venir des Africains, des Chinois et des Japonais. La tante de Sara, la matriarche du film, parle avec l’accent typique des métis andins, un espagnol teinté par le quechua. Elle se dit blanche, mais a l’air d’une Indienne.

Ces points de confluence vont bien au-delà de l’œuvre cinématographique. À la lecture du générique du film Nosilatiaj, on trouve des noms croates, basques, italiens, espagnols et wichis. Même la narration du film, en langue wichi — partie la plus authentique du récit —, a d’abord été écrite en espagnol pour ensuite se voir reconduite dans la langue originaire...

Pollinisation. Hybridité. Mélange. Influences. Confluences. C’est la beauté de la chose. Nosilatiaj, belleza, beauté, biutiful.

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