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novembre / décembre 2018

Chronique télévision

ADAM ET ÈVE : LE PROBLÈME AVEC PÔPA ET MÔMAN

par Pierre Barrette
18 décembre 2012


Claude Meunier est un auteur doué, reconnu en outre pour le succès incomparable obtenu par La Petite vie à la télévision de Radio-Canada entre 1993 et 1998 [1]. Cette chronique d’une famille québécoise constituait un des premiers exemples de télévision ouvertement parodique (bien d’autres ont suivi), avec des personnages, des décors, des intrigues moins inspirés de la « réalité » de l’époque que des modèles télévisuels correspondants, ce qui en fait – encore aujourd’hui – un excellent exemple de télévision postmoderne, proposition de monde au second degré dont la portée identitaire ne faisait pourtant pas de doute. Je serais même tenté d’avancer que les qualités particulières de la comédie dépendaient pour une bonne part de cette apparente tension entre représentation (La Petite vie, c’est nous !) et distanciation (La Petite vie, quand même, quelle farce !). Le talent de Meunier, en effet, déjà bien présent dans Les Voisins ou Appelez-moi Stéphane, tient à cette capacité de grossir le trait jusqu’à son point d’implosion, et ce faisant, à impliquer le spectateur qui se voit sans cesse forcé de prendre la mesure de ce qu’on lui présente, d’en évaluer l’écart par rapport à une norme ici nettement transgressée. Un tel procédé d’écriture est risqué, car le monde ainsi composé est toujours sur le point de basculer dans le non-sens et le ridicule, tenu ensemble envers et contre tous par les petits miracles combinés du jeu des acteurs (fabuleux dans La Petite vie) et d’une finesse d’observation hors pair, tant sur le plan psychologique que sociologique.

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Depuis qu’il a signé le dernier épisode de la série culte, et mis à part quelques spéciaux de fins d’année dans lesquels il a redonné vie à la famille Paré, Meunier s’est essayé à la série policière (Detect, inc.), et au cinéma (Le grand départ) avant de revenir cette année à un format plus près de son inspiration première. Adam et Ève se présente en effet comme une sorte d’hybride entre Un Gars une fille (pour les saynètes plus ou moins indépendantes les unes des autres) et la sitcom plus traditionnelle, et aborde le sujet – oh originalité ! – du couple à différents moments de sa vie, selon trois phases convenues : la rencontre amoureuse et les émois concomitants, le mitan de l’existence et les démons qui l’accompagnent (thème privilégié de Meunier s’il en est) et enfin la vieillesse. Un pôpa et une môman version 2012, si on veut, la parodie en moins, car même si on ne peut par parler de « réalisme », ces personnages et le monde qu’ils habitent sont à mille lieux de l’espèce de commedia dell’arte déjantée de La Petite vie. Et à mesure que les sketches se succèdent et que l’on prend la mesure du caractère (au sens de La Bruyère) universel de ce couple prototypique sous tout rapport, on comprend de mieux en mieux là où le bât blesse. Et dieu sait que ça fait mal !

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Débarrassée du style hyperbolique qui a fait sa marque, l’écriture de Meunier affiche tout à coup ses faiblesses, à commencer par son incroyable manque de souplesse. Déjà éminemment visible dans Detect inc. et dans Le Grand départ (deux ratages complets) qui tentaient on ne peut plus maladroitement d’aborder le registre sérieux (et non pas dramatique, ce serait l’affubler d’une épithète qu’elle ne mérite pas), ce trait est dans Adam et Ève ce qui subsume tout le reste. On ne croyait pas aux situations développées dans La Petite vie, toujours nettement exagérées, mais cela avait finalement très peu d’importance puisque le comique caricatural qu’on y développait (proche de la sensibilité absurde de Ding et Dong) le permettait ; dans Adam et Ève, Meunier abandonne ce registre - le couple imaginé n’a rien d’exceptionnel et pourrait bien être votre voisin de palier - sans pour autant adapter le type d’humour en conséquence, avec comme résultat que la plupart des gags non seulement tombent à plat, mais semblent particulièrement éculés et rétrogrades. En effet, les énormités que les personnages stéréotypés et sans nuances de La Petite vie pouvaient exprimer (racisme, sexisme, âgisme, etc.) sans trop faire sourciller détonnent complètement dans la bouche de protagonistes « ordinaires », sensés habiter la même époque et la même société que nous. Les platitudes que débite Adam sur l’homosexualité de son fils ou l’indécence avec laquelle il bave devant la première minette à croiser son chemin ne font plus rire : pire, elles laissent imaginer que c’est là le mieux que Meunier a à offrir, comme on était déjà tenté de le croire lorsque confronté aux inepties que prononçait le personnage masculin du Grand départ.

Du coup, ce que ces lacunes tendent à dévoiler rétrospectivement, c’est combien déjà les personnages et les situations de La Petite vie étaient « plombés » par le même genre de raccourcis, et que seule sa tonalité permettait que l’on passe par-dessus, convaincu que la grosseur du propos contribuait à la charge satirique, procédé parmi d’autres dont la finalité se mesurait en terme critique aux déconstructions du théâtre absurde, par exemple. En fait, nous étions tentés de croire, nous voulions croire à une espèce de sombre profondeur (Meunier a souvent été comparé à Ionesco) que le ridicule n’arrivait pas tout à fait à tuer, relançant même le questionnement identitaire caractéristique du téléroman québécois traditionnel sur une voie nouvelle, marquée par le postmodernisme ambiant… Malheureusement, le scénario misérabiliste et déconnecté d’Adam et Ève nous force presque à penser que tout cela n’était que du vent, un accident de parcours dont le travail de Meunier depuis 15 ans contribue à révéler l’étonnante vacuité.

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Notes

[1Le record absolu de cotes d’écoute à la télévision québécoise ayant été atteint, selon la Maison BBM, le 3 avril 1995 par un épisode de La Petite vie regardé par plus de 4 millions de téléspectateurs.

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