Hors Champ

Cinéma

Hommage

COLIN LOW : 10 ANNÉES FASTES (1954-1964)

par Robert Daudelin
samedi 31 mars 2012

50 ans à l’ONF, quelque deux cents films à divers titres (réalisateur, producteur, scénariste), une participation majeure à tous les grands projets de l’institution (Candid Eye, Challenge for Change, projet Labyrinthe d’Expo 67) : une carrière exemplaire couronnée par le Prix Albert Tessier en 1997. Ainsi pourrait-on résumer le parcours de Colin Low. Mais c’est d’abord sur l’écran – celui d’une salle obscure, idéalement – que s’évaluent l’apport et l’originalité d’un cinéaste. D’où la pertinence de l’initiative de la revue Hors Champ d’inviter Colin Low à venir revoir quelques-uns de ses films, notamment ceux tournés entre 1954 et 1964, avec le public de la Cinémathèque (voir la programmation).

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Corral (1954)

Si Corral (1954) marque bien les débuts de Colin Low comme documentariste, il ne marque pas ses débuts comme cinéaste. Recruté par Norman McLaren au moment où, à la demande de John Grierson, ce dernier travaille à mettre sur pied une section animation à l’ONF, Low, formé à l’école des Beaux-Arts de Banff, devient responsable de cette Animation Unit en 1950. Il supervise la production du studio et réalise lui-même quatre films, dont le célèbre The Romance of Transportation in Canada : primé à Cannes, en nomination aux Oscars, c’est l’un des films les plus populaires de l’histoire de l’ONF au générique duquel on retrouve les noms de Wolf Koenig et Eldon Rathburn qui seront étroitement associés à de très nombreux projets du cinéaste.

Arrivé à l’ONF alors que le documentaire maison répond aux critères et à l’éthique de son fondateur, Low qui, malgré ses succès en animation, rêve de faire des documentaires, sent bien les limites et la rigidité des principes griersoniens. Comme beaucoup d’autres cinéastes des années 50 – Lindsay Anderson en Angleterre, Richard Leacock aux Etats-Unis – il cherche les brèches à travers lesquelles le renouvellement du documentaire pourrait se constituer. D’où le projet qu’il propose à son ami Wolf Koenig à l’été de 1953 : aller tourner sur le grand ranch albertain dont son père est le gérant. Sorti en salles commerciales à travers le Canada et dans quelques villes américaines, Corral fut primé au festival de Venise : la brèche était ouverte ! La simplicité même du film en fait sa force : unité de lieu (un corral aux pieds des Rocheuses), unité de temps (une journée pour capturer et dompter un cheval sauvage), unité de personnage (le cowboy et le cheval qu’il dresse). Pour les scènes de dressage Wolf Koenig porte la caméra [1] à l’épaule, enregistrant les gestes du grand professionnel qu’est le cowboy du ranch Cochrane et jamais ne s’éloignant du corral (en témoigne l’ombre de la caméra sur l’un des poteaux de l’enclos !). La chevauchée finale est filmée à partir d’une auto roulant sur une route de montagne à partir de laquelle la caméra peut accompagner le cowboy et sa fière monture. Pour ajouter à la simplicité du propos, les images sont accompagnées d’un commentaire musical pour guitare solo écrit par Eldon Rathburn. Si un carton célébrant l’art et la difficulté du dressage ouvre le film, aucune mise en situation et nul commentaire n’accompagnent les images : au spectateur de « faire » son film. Corral est un poème lyrique à travers lequel Low et Koenig affirment leur foi dans le cinéma avec une admirable simplicité.

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City Out of Time (1959)

Colin Low n’a jamais abdiqué son héritage Beaux-Arts – à 86 ans, il dessine toujours – aussi accepte-t-il volontiers de quitter les paysages grandioses de son Alberta natale pour consacrer son film suivant au peintre d’origine hollandaise Cornelius Krieghoff, témoin exceptionnel de la vie populaire au Québec, à la fin du XIXe siècle. The Jolifou Inn/L’Auberge Jolifou (1955), injustement oublié, est pourtant un film très réussi où le cinéaste nous fait pénétrer dans les toiles du peintre et apprécier leur art aussi bien que leur valeur documentaire remarquable. Low reviendra encore une fois à la peinture en 1959 avec le très beau City Out of Time, évocation de Venise, éternelle dans son architecture et contemporaine dans sa Biennale et l’activité de ses nombreuses galeries. Le film est aussi l’occasion pour le cinéaste d’une réflexion sur l’art et sa fonction dans la vie des hommes. C’est Georges Dufaux qui filme la Place St-Marc aux côtés de Low et John Spotton, lui-même caméraman exceptionnel et collaborateur désormais fréquent du cinéaste, qui en signe le montage – bel exemple de la polyvalence des cinéastes de cette génération, assurément l’une des grandes richesses du cinéma de ces années. Mais revenons à la chronologie avec un film devenu un classique immédiat : City of Gold/Capitale de l’or (1957).

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City of Gold/Capitale de l’or (1957)

Mélange très réussi d’archives photographiques (les clichés de A.E. Hegg de 1898-1899) et de prises de vues récentes, le film est un portrait de la ville de Dawson au Yukon, à l’époque de la ruée vers l’or. Le film s’articule autour des souvenirs d’enfance de l’écrivain Pierre Berton qui a grandi à Dawson et joué dans les ruines de l’âge d’or de la ville. Co-réalisé avec le fidèle Wolf Koenig qui est aussi derrière la caméra, le film est un autre exemple stimulant du travail d’équipe de l’époque : Tom Daly [2] produit le film, mais en est aussi le monteur, et Eldon Rathburn s’amuse à créer une musique d’époque qui évoque avec à propos le western américain. Primé dans moult festivals – notamment au prestigieux Festival dei Popoli de Florence – le film n’a pas pris une ride : c’est une évocation très réussie d’une époque (le Klondike) où histoire et mythologie se confondent à souhait. Le travail au banc-titre sur les photos d’époque n’avait pas de secret pour Koenig et Low, tous deux étant passés par l’animation avant de devenir de grands documentaristes : dans leurs mains les photos de Dawson trouvent une éloquence unique, avec l’émotion en prime. (Cette capacité de faire parler des photos anciennes sera de nouveau illustrée dans The Days of Whisky Gap, petit film de 1961 qui raconte avec humour les débuts de la célèbre police « montée » canadienne).

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Universe/ Notre univers (1960)

Désormais sûr de son métier et entouré de collaborateurs exceptionnels, Colin Low attaque la nouvelle décennie avec deux films remarquables : Universe/ Notre univers (1960) et Circle of the Sun/Le Soleil perdu (1960). Co-réalisé avec Roman Kroitor, avec à nouveau Daly, à la production et au montage, et Rathburn à la musique, Universe, dans sa présentation officielle, est un film de vulgarisation scientifique : les informations y abondent sur le système solaire et le monde des planètes qui nous entourent telles que peut les accumuler le grand télescope de Richmond Hill dans la banlieue de Toronto. Mais au-delà de cette fonction, qu’il remplit d’ailleurs très bien, le film est un véritable essai poétique qui n’exclut pas les considérations d’ordre moral, le tout servi par un travail hors du commun sur la plastique de l’image. Le film est aussi la démonstration impressionnante du savoir-faire des studios d’animation de l’ONF et ce n’est pas un hasard que Stanley Kubrick se soit enthousiasmé pour le film au moment où il préparait son 2001 – même la partition de Rathburn semble anticiper le chef-d’œuvre du cinéaste américain.

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Circle of the Sun/Le Soleil perdu (1960)

Circle of the Sun/Le Soleil perdu, qui suit immédiatement Universe, permet à Colin Low de retourner au pays de son enfance. De nouveau entouré des fidèles Daly (production), Spotton (caméra) et Rathburn (musique), le cinéaste se penche sur l’histoire des Blood Indians du sud de l’Alberta. S’appuyant sur les commentaires de Pete Standing Alone [3], un membre de la nation récemment rentré d’un long séjour de travail aux Etats-Unis, le film décrit avec un respect admirable les traditions en voie de disparition, notamment la célèbre danse du soleil, un rituel qui dure plusieurs jours et réservé aux seuls initiés - la coupure générationnelle est ici bien traduite par la présence en marge de la cérémonie des jeunes Amérindiens. L’intervention du cinéaste se limite au fait de filmer avec discrétion, laissant à Pete Standing Alone le soin de nous sensibiliser au destin incertain de ses frères de sang : le message n’en est que plus clair et la forme ouverte du film n’en est que plus forte.

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The Hutterites/Les Huttérites (1964)

Sorti en 1964, The Hutterites/Les Huttérites est un nouveau voyage albertain. Low s’y intéresse, toujours avec le même respect, au quotidien d’une communauté autosuffisante vivant selon les préceptes bibliques. La caméra de John Spotton, toujours très présente, capte la vie de ces gens (la visite de la jeune femme au grand magasin est exemplaire de ce travail de caméra), alors que Low recueille leur parole. Jamais le cinéaste ne juge, se limitant à nous permettre de nous approcher d’un mode de vie en rupture avec le siècle. Au-delà de notre étonnement, le film suscite des questions pertinentes sur la conduite de la vie en général.

En dix ans, Colin Low était devenu maître de son art, un art qu’il continuera à servir à divers titres (réalisateur, producteur, chef de studio) jusqu’à sa retraite. Il tournera un ultime film en 2000 : Moving Pictures est un essai en bonne partie autobiographique dans lequel, après toutes ces années de pratique intense, il s’interroge sur le pouvoir des images. Voix majeure du documentaire canadien, technicien hors pair (il a été associé au développement d’IMAX), Colin Low est un humaniste pour qui le cinéma est un outil exceptionnel pour se rapprocher des hommes. Ce faisant, il est un auteur au sens le plus plein du terme, l’un des plus précieux de notre cinéma.

Notes

[1Une Arriflex 35mm. Cela faisait partie du défi : tourner avec une caméra 35mm à l’épaule. L’ONF ayant refusé de prêter le précieux appareil à ces jeunots qui partaient en vacances dans leurs familles, c’est Crawley Films, la société de production de documentaires et de films industriels d’Ottawa, qui le leur prêta.

[2Tom Daly, décédé en septembre 2011 à l’âge de 93 ans, fut une figure légendaire de l’histoire de l’Office national du film. Brillant monteur, il fut un producteur éclairé : son passage à la tête de la célèbre « Unit B » constitue l’un des grands moments de l’histoire de l’ONF ».

[3Low le filmera à nouveau en 1982 pour son film Standing Alone où l’itinéraire du personnage devient l’occasion d’une réflexion sur la culture et la spiritualité amérindiennes.

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