Hors Champ

janvier/février 2017

Dossier FIFM 1960-1967

LES DESSOUS DE LA CENSURE

par André Lussier
11 septembre 2010

Article d’André Lussier paru en 1960 dans Cité Libre, 28, juin-juillet, p. 14-21.

« La purification de la morte à laquelle on se donne. L’embrassant, on échappe à toute connivence avec la bassesse. » - Saint-Denys Garneau

Je le concède volontiers : la colère m’a gagné. Une sainte colère à ce qu’il me semble, et qui s’est fait attendre. Mon aveu n’aura pas pour fin l’expiation, mais un espoir de contagion. La censure, au Canada français, a trop péché impunément.

Méfions-nous des colères, bien sûr. Mais méfions-nous aussi de n’en jamais faire. L’esprit de soumission ne dépasse que très rarement celui de démission. Il le camoufle ou cherche à l’excuser. La colère, dans l’absolu des choses, vaut bien moins que la sérénité. Mais il me suffira de savoir qu’il y eut déjà des âmes de géants qui, sans préjudice à la sérénité, ne se leurraient pas dans une commode quiétude. Mounier ne s’écriait-il pas : « Bernanos, prenez le fouet. »

Cette fois donc, c’en est trop. Demandons à la censure ses papiers et tentons un regard sur son identité.

La perpétuelle sensation d’étouffement que provoque notre morale-censure traverse des moments parfois critiques. Nous savons par exemple, que notre censure s’expose dans toute sa grotesque nudité particulièrement au cinéma. Ce dernier nous servira donc de point de départ. Au Canada français, les grandes œuvres cinématographiques nous sont presque toutes livrées à l’état de cadavres. On les a saignées pour les blanchir. Ad usum Delphini. On nous retire la vérité. On nous sert sur la vie un mensonge. Mensonge qui, je voudrais le démontrer, nous rend prisonniers de ce prétendu mal dont il voudrait nous préserver. Une des récentes malhonnêtetés de la censure me donna la nausée : on a cisaillé pour nous Les Sorcières de Salem ! L’accusé qui censure son propre procès ! Les omissions cherchaient à conserver un masque vertueux à ceux dont Miller voulait dévoiler le visage ignoble. Oh ! ces ciseaux de la pureté ! Quel étalage édifiant de cadavres, à perte de vue. Et j’en viens à penser à la couverture de Time Magazine, aux ballets africains et quoi encore ? Des seins, des seins, des seins, la chair, le corps, la femme… ce qu’il y en a de choses à rayer dans la Création imprudente de Dieu ! Tout au moins pour notre cher petit peuple dont seule l’émasculation totale rendra la quiétude d’esprit à beaucoup de ses éducateurs. Petit peuple pour lequel ces derniers réclament un univers angélique.

Chaque fois que notre censure nous rappelle que nous avons les yeux bandés, nous entendons une voix qui nous souffle : « Avec sollicitude, je viens encore te mettre les doigts sur les paupières, mon fils, afin de te préserver des tentacules contaminées du monde séducteur. Ne cherche pas à comprendre ce mystère de l’obéissance. » Oui Anesthésie qui rend la mort séduisante. Morphine, euthanasie.

Censure rétrograde

Chaque société, dit-on, a les prêtres qu’elle mérite. Ainsi en va-t-il des censeurs. Si rien, en chacun de nous, n’avait jamais appelé la censure telle que nous l’avons, elle n’aurait jamais pu voir le jour ou survivre. Une censure, rétrograde et dérisoire comme la nôtre, ne peut tenir le coup que si elle répond à un appel qui vient des profondeurs primitives de l’âme, au niveau du pseudo-sacré magico-religieux. Si les autorités provinciales ont cru devoir nous imposer comme censeurs ceux que nous savons, c’est qu’elles connaissaient à fond la température interne du milieu. Elles savaient que ça passerait ; non pas inaperçu, mais intouché, comme un tabou. Ces autorités exploitent le fait que comme peuple nous n’avons pas souvent la fièvre. Qu’est-ce donc qui nous retient d’y toucher, à ce tabou, à cette morale-censure qui dégage une odeur si morbide, qui sent tellement l’infantilisme pathologique ? Censure sans le moindre respect pour l’intégrité d’une création intuitive. Combien de grandes œuvres défigurées par nos amputations puritaines ! Avec quelle irrévérence disgracieuse on coupe, et on coupe toujours ! Peu de peuples dépensent plus d’énergie que la nôtre à voiler la face du monde. Un ciseau affolé à défaut d’un cerveau qui pense. Qu’est-ce qui nous retient, sinon l’ombre de ce monstre sacré qui triompha avec l’inquisition pour ne plus jamais mourir ? Nos craintes lui soufflent vie.

Notre censure se manifeste en surface par la coupure. Que coupe-t-on ? Quels sujets donne l’alerte ? Surtout l’irrévérence à l’endroit de l’Église et les plongées plus ou moins intense dans les expériences amoureuses telles que l’artiste sent qu’elles sont vécues. Alors, nous coupons au nom de quoi ? Au nom de qui ?

On ne peut plus laisser dire que c’est purement au nom de la vertu, gage de salut ; que la dignité de la morale chrétienne et du mariage le demande. Illusion, duperie, ignorance ou hypocrisie bien souvent que cet alibi. Je ne dis pas que nous sommes tous de mauvaise foi, ce serait du fanatisme. Mais je réclame pour tous le droit de ne plus prendre des vessies pour des lanternes. On ne doit plus négliger le fait que l’intention consciente, surtout en matière de discipline morale, cache souvent sous de beaux atours la vraie motivation, sous-jacente celle-là, de nos actes. Ceci vaut et pour ceux qui commandent et pour ceux qui se soumettent. Ce sont ces masques-là qu’il nous faut scruter. Le Dr Nodet, psychanalyste catholique, disait : « Il faut une oreille très humble et très prudente pour savoir écouter Dieu sans lui prêter le langage du sur-moi » i.e. le langage de nos inclinations inconscientes à la tyrannie morale et à l’auto-punition. Une boutade dit bien la vérité : « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui rend bien. » Le besoin de masquer un faible pour la tyrannie morale en éducation amène l’homme à se convaincre qu’il agit au nom de Dieu. Le penchant pour la domination devient le culte de l’autorité et de la discipline ; le vice de la soumission passive se camoufle en vertu d’obéissance. Plus de dix années de contact très étroit, par profession, avec les souterrains plus ou moins névrotiques de notre milieu, années de recherches et d’enseignement, me donnent voix au chapitre. Quand je dis : illusion, duperie, mensonge, je le fais sous la dictée de ma conscience et de mon expérience : je le fais au nom d’une des vérités les plus bâillonnée chez nous, la vérité du charnel. J’essayerai de me limiter aux répercussions proches et lointaines de cet unique aspect d’un problème sans doute plus vaste. Je précise toutefois qu’à mes yeux, c’est là, dans le sort que nous réservons au charnel, que se situe le plus grave du danger moral ou pré-moral qui nous menace comme groupe. Peu m’importe qu’on m’accuse de m’intéresser trop aux couches dites primitives et instinctuelles de la personne, puisque l’expérience clinique me donne plus que jamais la conviction que c’est là que nous sommes malades. Et tant que nous serons malades à ce niveau-là, nous devons nous méfier de notre spiritualité et de notre morale.

Je ne souhaite pas, par ailleurs, qu’une sexualité brutale et primaire, sans transposition, envahisse la production cinématographique ou littéraire. Le roman a suffisamment péché dans le sens d’un emprunt forcé à une pensée freudienne défigurée. C’est de l’artifice et non de l’intuition spontanée.

Des tendances refoulées

Nous ne saurons jamais avec assez de lucidité, combien nous souffrons gravement d’une maladie qui est l’apanage du puritanisme occidental, maladie qui se définit par l’isolement de tout un registre de vie ; registre où se joue le sort des tendances instinctuelles et affectives, sexuelles d’abord. Quand elles sont mal accueillies par la raison ou la morale, ces tendances établissent vite des bases inconscientes d’opération. Elles y ont leurs lois propres et un dynamisme profondément secret… « Elle sont (alors) un mobile permanent de nos actions, mobile inconscient qui peut laisser croire que nous avons obéi seulement à des motivations délibérées. Et c’est toute l’équivoque d’une intelligence qui se croit libre et qui trop souvent n’est que serve. » (Dr Ch. H. Nodet. Suppl. de la Vie Spiritiuelle 1946). C’est là une des découvertes les moins contestées de la psychanalyse, découverte prometteuse et embarrassante. Il saute aux yeux d’un grand nombre d’observateurs étrangers (catholiques) que notre maladie grave tient de l’asservissement moral. Nous sommes contaminés par les contre-offensives de ces mêmes tendances instinctuelles que nous croyons obstinément et si naïvement avoir réduites au silence. Ces tendances biologiques, une fois refoulées dans l’inconscient, savent revenir à la charge, de façon désormais à déjouer notre censure individuelle ; en effet, elles « se travestissent en vertus, en apparences vertueuses, venant à la rencontre des vraies vertus, qu’en réalité elles contaminent. » (Dr Nodet). Sexualité avortée et soumission passive font bon ménage, de même que la sexualité régressive et l’inclination à l’autoritarisme.

Une morale malsaine

Il existe une telle chose qu’une morale malsaine, morale qui trahit l’état d’alerte auquel oblige une grossière mise à l’écart de nos composantes instinctuelles (sexuelles). Morale responsable du fait que dans notre milieu, surtout bourgeois, la sexualité ou bien se meurt ou bien s’égare dans un tumulte de protestation pour la vie.

Nous sommes pris dans l’engrenage d’un cercle vicieux : plus la morale fait la guerre à l’instinct, plus l’instinct s’adonne à des retours sournois, ce qui à son tour rend la morale plus vigilante. Mais illusion et mensonge disions-nous que cette prétendue vigilance de notre morale-censure. Est-ce protéger les jeunes (et les autres par-dessus le marché !) que de leur fermer les yeux, que de leur présenter un monde édulcoré, arbitrairement amputé de toute une couche de son être ? Mensonge sur la vie, duperie sur le jeu des tendances dans les profondeurs de l’être. Notre morale-censure ne réussit que trop souvent hélas à faire taire l’instinct, le forçant ainsi à son activité souterraine et déguisée. Victoire par la mort. Victoire qui, sous son voile janséniste, se définit par l’échec dans la névrose, dans la sécheresse de l’inhibition. Notre éducation morale nous invite à accorder aveuglément plus de prix à la virginité d’une quelconque femme desséchée, chez qui se meurt la générosité, plus de prix qu’à l’élan peut-être généreux d’une mère célibataire, pleine d’humilité et d’amour. Quand cette censure-là triomphe, le produit qui en sort n’est pas rendu meilleur ; il est faussé, vicié. La victime est coupée de ses sources naturelles de vie. Elle entre alors en lutte contre elle-même.

L’éducation de nos enfants, dans la famille et à l’école, excelle à produire une condition morale anémique par la rigidité et le scrupule, et elle engourdit la libre et généreuse conquête de la perfection. Notre éducation morale excelle à faire naître dans l’âme de nos enfants le monstre de la terreur. Je ne suis pas seul à ne pas constater les effets que devraient produire cette préséance que, selon la lettre, nous accordons à l’amour. À l’âge de cinq ans, période du premier grand éveil de la sexualité et de la raison, à l’âge des premiers soupçons de la liberté, voici qu’un enfant au soir de son initiation au catéchisme, pose à son père sa première question religieuse : « Est-ce vrai que le démon me guette et peut venir par ma fenêtre (pour m’induire au mal) ? » Sa deuxième question portera sur l’enfer ! La soi-disant morale a vite fait de semer la panique dans une âme fraîche et toute frêle. L’enfant va sentir très fort le besoin d’un protecteur et va sentir encore plus fort toute la sécurité qu’il y a à ne rien oser, de crainte de se voir précipiter dans le gouffre de l’enfer par les griffes d’un démon hideux. Morale criminelle que celle qui exploite ainsi l’âge encore le plus vulnérable. Cette terreur des petits, je ne l’invente pas. Et qui plus est, elle se retrouve à tous les âges, faufilée partout, avec toute la force de son pouvoir d’anéantissement du spirituel. Avec le temps, cette terreur s’infiltre dans les couches inconscientes où elle trouve carte blanche pour ses ravages. Elle se manifestera de nouveau au grand jour une fois seulement que tout sera suffisamment rongé par la peur. Le « poison généralisé » dont parle St-Denys-Garneau dans son Journal. Une fois seulement que les ailes n’ont plus de ressort. Et en guise de remède à cette infirmité nous offrons une consolation : celle de voir la Mère couveuse qui veut donner plus d’étendue à son aile protectrice.

L’esprit de liberté

Chez nos garçons, notre morale contribue pour beaucoup à favoriser le sacrifice de l’agressivité libre et conquérante. L’autorité et la soumission règnent à la manière des tabous. L’étude de l’inconscient ne manque pas de faire la preuve d’une relation de cause à effet entre une sexualité refoulée et le refuge dans la soumission. Notre morale imprègne, au point le plus vulnérable de la sensibilité, le sentiment omniprésent que c’est le propre du fils infâme que d’entretenir des désirs de libération personnelle. Les responsabilités ici se conjuguent. L’autoritarisme supporte mal l’esprit de liberté ; il y voit obsessivement son épée de Damoclès. Une mentalité autoritaire ne se sent heureuse qu’une fois réussie, chez les autres, la paralysie de l’initiative indépendante. Notre milieu tend à ne réserver de place de choix qu’aux automates de tout repos, à ceux qui ne remettent jamais rien en question. Au Canada français, plus un homme se rapproche de son originalité propre, plus il est suspect et tenu à l’écart : plus un homme est libre, moins on le consulte. L’obéissance et la soumission peuvent être des vertus, je n’en doute pas. Mais dans les faits, on y découvre le plus souvent un travestissement du besoin infantile de plaire, un refuge régressif pour ceux que la responsabilité personnelle effraie. Esprit de soumission qui s’installe toujours au prix de la dévirilisation.

Je me rappelle ce prédicateur si populaire, disant à son large auditoire son admiration pour la noblesse de comportement d’un jeune marié. De retour de son voyage de noces (15 jours !), ce jeune homme lui confiait qu’en signe de respect pour son épouse, il était fier de la ramener en toute virginité. Dignité ? Grandeur d’âme ? Peut-être bien. Vous allez penser que pour moi, ça sent mauvais. Eh bien ! cent fois oui ! Cela m’inquiète profondément, et le prédicateur, lui, me scandalise. Il traîne son troupeau dans la névrose. Il accentue les malentendus qui rongent le bonheur de la vie conjugale. Cette anecdote témoigne fidèlement d’un aspect au moins de notre éducation morale.

Sexualité et plaisir

Le problème serait fort simplifié si nous avions la sincérité d’avouer que pour nous, la sexualité est chose vulgaire, le domaine par excellence du diabolique Prince de ce monde qui nous invite à nous y vautrer. Nous sommes si dangereusement manichéens ; nous ne voyons que double : le Bien et le Mal, l’Esprit et la Chair. Tout l’un ou tout l’autre. Dans nos conceptions sur la sexualité, nous n’avons pas encore, quoi qu’on dise, dépassé les aspects procréation et plaisir. Le plaisir, quel mot est plus explosif chez nous ! Jamais réflexe n’aura été plus vif, déclenché au plus intime de nos entrailles ; il se traduit vite par une sensation de malaise, sécrétion de l’idée de mal, de péché, bacchanale éhontée qui étouffe le divin. Le plaisir, sorte de concession à laquelle Dieu se serait vu forcé pour garantir l’espèce. De tous les côtés, le plaisir n’est que piège : ou bien il nous précipite dans les bras du démon ; ou bien il fait de nous les serviteurs involontaires de l’espèce. Quand on est trop obsédé par la pensée de voir tout le monde sombrer dans le gouffre de l’érotisme, c’est qu’on y a soi-même mal renoncé. Si nous avions une connaissance plus honnête de l’œuvre de Freud, il nous eût été sans doute salutaire de constater avec lui que c’est une évolution naturelle, d’essence psycho-affective d’abord, nourrie à la source de l’instinct, qui mène l’homme et la femme, dans l’orientation de leurs désirs, au seuil de la paternité et de la maternité. Et non pas la résignation à la progéniture en tant que frais du plaisir. Freud a démontré que l’accès à l’esprit de paternité et de maternité repose sur la conquête de la génitalité qui, elle, ne peut venir que de l’intégration de toutes nos composantes instinctuelles (hédonistes, sexuelles, agressives), synthèse ascendante pour le compte d’une orientation désormais altruiste. Donc, pas d’amour altruiste sans génitalité et partant sans un premier mouvement de sain consentement à l’hédonisme primaire, naturel, indispensable à la vie de l’enfant. N’a-t-on pas souvent prêché chez nous qu’il ne fallait pas laisser le bébé (surtout mâle !) caresser le sein qui le nourrit ; qu’il fallait freiner les tendances hédonistes buccales des bébés ; qu’il fallait conjurer dès son apparition (vers quatre ans) la tendance naturelle des petits enfants à l’exubérance exhibitionniste vers laquelle les pousse un fier orgueil spécifiquement sexuel : ainsi le petit garçon qui valorise son sexe, la petite fille qui valorise tout son corps et le fait danser sans fausse pudeur. Hélas, oui, la sexualité de nos enfants est vite happée par le scrupule. Le dressage moral, inspiré par la seule obsession du vice, ne tarde pas à surgir. Petite morale. Morale d’éteignoir. Morale mesquine. Morale en somme blasphématoire, à son insu.

Esprit de pauvreté et impuissance

Sans trop risquer de perdre de vue notre sujet, prolongeons encore notre regard sur les conséquences d’une sexualité mal épanouie, afin de voir comment l’exercice de la vertu de pauvreté peut en être affectée. L’expérience clinique nous a fourni des preuves devenues classiques du fait que c’est presqu’une impossibilité psycho-biologique que de rester fidèle à l’esprit de pauvreté quand la sexualité (au sens large) est insuffisamment intégrée dans la synthèse finale de la personnalité [1]. Des communautés religieuses, par leur exemple, nous confirment que le vœu de pauvreté prononcé individuellement, ne constitue pas une garantie contre les abus auxquels peut s’adonner le groupe. Le psychanalyste sait que l’argent peut devenir le véhicule de la libido. Une sexualité non épanouie fait un bond en arrière et s’engage dans les sentiers de la puissance et de la cupidité. Le groupe se charge de ces poursuites pré-oblatives, pré-génitales. Ces sentiers d’intérêts dans lesquels la communauté se précipite dispensent les individus, pris séparément, de lutter pour ou contre la recherche de compensations souterraines rassurantes ; je pense évidemment aux individus pour qui, inconsciemment, pauvreté veut dire impuissance. L’humble et discret charpentier de Nazareth se sentirait-il chez lui à Montréal ? Je ne suis pas en mesure de juger, mais l’expérience clinique et le scandale me font assimiler la scène du retour du charpentier à celle des tentations du Christ sur la Montagne : « Je te donnerai toute cette puissance, toutes ces richesses et la gloire… » Pourquoi ces déviations-là échappent-elles à la censure ? Elles sont pourtant bien de la sexualité égarée !

Rien de moins étonnant pour le psychanalyste que de voir le même milieu favoriser à la fois de pareilles caricatures de la vertu d’une part et de l’autre une écrasante morale sexuelle. Les unes sont le réflexe conditionné par l’autre. Le même raisonnement vaut pour le paternalisme et l’autoritarisme. Quand l’exercice de l’autorité est tel que seule la soumission débonnaire fait bonne chère, il trahit la présence ou d’un sadisme ou d’un narcissisme secrètement gonflés. Caricature de la paternité et de l’autorité vraies. C’est l’abc de la psychologie de l’inconscient.

La frigidité

Chez nous plus qu’ailleurs, semble-t-il, nous relevons une proportion alarmante de femmes qui, sur le plan physico-biologique, n’atteignent pas un épanouissement pleinement satisfaisant dans leur vie sexuelle. La frigidité ou le dégoût sont la règle. Ce qui nous informe que nos hommes ne sont pas encore des tout-puissants ! Sommes-nous vraiment portés à considérer la chose comme un mal ? Notre morale-censure regrette-t-elle cette frigidité ? Ne sautons pas trop vite, pour répondre, sur nos manuels de philosophie et de morale, où, sur papier, la sexualité et la femme ne sont pas nécessairement traitées en parents pauvres. Répondons avec ce qu’on a fait de nous et peut-être concéderons-nous que nous serions tentés de voir dans notre demi-sexualité une faveur providentielle. La sexualité, chez nous, n’est pas un bien que l’on assume et canalise, c’est un mal auquel on résiste. Tout au plus, on fait à la sexualité la charité de la considérer comme un besoin qui a droit à son apaisement chez les plus faibles. Pour ces derniers, il y a le mariage. Pour les autres, la vie religieuse les dispensera de s’abaisser. On aura beau me mettre le nez sur des textes plus édifiants et me dire que depuis dix ans « ça bouge », je continuerai d’apprécier les choses en fonction du vécu qui s’observe. La sexualité pour nous est encore une étrangère parasite. On nie aux forces instinctuelles, nourricières de tout le dynamisme de l’organisme, la part première (génétiquement) et indispensable qu’elles ont dans la charpente totale de la personne. Elles sont vues comme un facteur moins que secondaire dans la perspective du Salut éternel. Rien de plus logique alors que de les mépriser. Nous sommes, comme groupe, spirituellement très près de ces chrétiens du début du Moyen-Age qui, obsédés par l’imminence de la fin du monde, jetaient l’interdit sur toute la Nature pour s’assurer une place au Paradis des purs.

Notre attitude à l’endroit de la sexualité est indissociable de notre condescendance androcentrique et phallocentrique à l’égard de la femme. Pourquoi saint Thomas d’Aquin a-t-il jugé à propos de rappeler qu’un certain évêque avait mis en question l’existence d’une âme chez la femme ? Ou encore, relisons : « Le sexe masculin est assurément plus noble que le sexe féminin… Toutefois, afin que le sexe féminin ne fût pas l’objet du mépris, il importait que le Christ prît sa chair d’une femme… » Plus loin : « Dans la conception d’un homme par une femme, il n’y a rien d’impur… Cependant, concédons là une certaine impureté : le péché est en cause, pour autant que la convoitise accompagne toute conception… » (saint Thomas S.Th. III Quest 31-art.4) Psychologiquement, nous n’avons pas changé ces données d’un iota. Nous nous en sommes gavés pour le plus grand empêchement d’une vie affective saine. À mille lieues de moi l’intention de discréditer saint Thomas ; ce serait simplement grotesque. Il a dit sur l’émotivité les plus belles choses, et en abondance. Ce qui ne fait qu’accentuer mon étonnement de voir avec quelle obstination nous avons chez nous accordé un traitement de faveur aux quelques paroles susceptibles d’empoisonner l’amour charnel.

Virginité et maternité

Nous savons aujourd’hui que les femmes de notre milieu sont amenées, en grand nombre, consciemment ou inconsciemment selon le cas, à désirer la maternité sans passer par la sexualité. Les faits nous dirent que notre éducation morale a mené les choses de façon à ce qu’aucune place, aucun rôle foncièrement psychologique ne soit réservé chez nous à la femme-épouse. Deux voies seulement sont proposées à nos filles comme idéal de vie sous le signe de la dignité : la virginité et la maternité. Tout l’entre-deux se lamente et périt humainement, au nom d’une hiérarchie des valeurs. Hiérarchie clairement dressée par le théologien qui « cohabite avec Dieu » et qui dispose de peu de temps pour suivre pas à pas les pauvres humaines dans leurs tortueux itinéraires.

Que nous a-t-on servi, en chaire, sur le prétendu bonheur des mères de familles nombreuses ! Il y en eu d’heureuses, bien sûr, et c’est là un fait impressionnant. Mais toutes les autres ? Toutes celles dont on nous disait tant que le grand nombre de grossesses avait été le signe et la garantie de leur bonheur sur terre ; toutes celles-là qui, un jour, n’en pouvant plus de cette auréole mensongère, avouent tragiquement n’avoir désiré au plus qu’un seul enfant, avoir été plongée dans le désespoir par chaque grossesse, avoir vécu dans la crainte et l’horreur de la sexualité ! Honnêteté. Vérité. Il y a là une morale ! La presque fatalité du martyre qui a couvert de son ombre plusieurs générations de nos mères, serait-elle l’indice de la grandeur de notre morale ? « On ne prête qu’aux riches ? » Notre éducation morale nous devient un cas de conscience si, pour sa survivance, le mensonge lui est indispensable.

C’est folie que de travailler au nom d’un antagonisme de nature entre la chair et l’esprit. Les thomistes, pourtant, le savent depuis toujours, eux qui ont tant parlé de l’incarnation des vertus. La psychologie de l’inconscient a bien montré qu’il n’y a de vraie spiritualité, de vraie vie vertueuse que par l’humain. Et l’humain exige d’abord l’harmonie de l’âme et du corps, intégration au sein de laquelle l’énergie se meut libre et généreuse, dans deux directions qui se vivifient l’une l’autre : la poussée psycho-affective instinctuelle qui vitalise le spirituel et celui-ci qui affranchit et anime le charnel. Pas de vie morale, pas de vie vertueuse à l’abri du pathologique sans vie affective-instinctuelle intégrée d’abord, sublimée ensuite. Sans l’aide des pulsions de l’instinct, pas de vie d’amour au niveau du sublime, comme chez François d’Assise. La vie d’amour, le don de soi du plus grand parmi les saints, se place dans la ligne du prolongement de l’amour charnel qui prête sa vitalité au lieu de la supprimer. Chaque fois que nous vient la pensée de ceux qui prononcent les vœux courageux de chasteté, une idée simple nous obsède : on ne peut renoncer qu’à ce dont on dispose.

Réconciliation avec le corps

Nous ne sortirons de nos obsessions et de notre infantilisme que par une plongée franche en profondeur, un retour aux sources de l’humain, une réconciliation avec le corps, pour qu’ensuite s’ouvre la voie à l’épanouissement. Les coupures de notre censure sont le signe de la non-réconciliation. Elles témoignent de la fragilité de notre constitution morale, de l’étroitesse suffocante de ses limites d’opération. En somme une condition d’amputé, un malade qu’on tient à l’écart.

Faisons un pas de plus, au risque de frôler l’indiscrétion. Combien de directeurs de conscience ne peuvent, sans panique ou feinte aisance, entendre les aveux et confidences touchant la vie sexuelle ? Je le dis en connaissance de cause, avec ceux dont c’est le métier de les aider à ne plus tourner le dos. Avec le respect le plus profond pour la chose religieuse et l’idéal proposé, j’incline à croire qu’il vaudrait peut-être mieux, pour une proportion sans doute imposante de nos futurs prêtres, ne pas commencer trop tôt à vivre en marge du monde. Quitter le monde trop tôt, veut dire vivre en marge de toute une moitié de soi-même. Moitié qui garantit l’enracinement dans les sources de vie, pour le religieux comme pour tous les humains, enracinement qui doit soutenir tous les dépassements. Trop de nos clercs n’ont pas le pied marin. Mieux vaut toujours laisser la nature faire ses étapes, sans en sauter une, plutôt que de plonger tête première, une tête impubère, dans un angélisme de secours. Avec les géants de l’ascèse, nous répétons que l’ascétisme est une conquête, non un refuge ; la sainteté n’est pas un raccourci ; elle se situe au bout de la ligne, de toute la ligne tendue. Si on me fait dire que je propose une vie de confrontation et de provocation constante, on m’aura mal compris. Que personne, non plus, ne prenne la peine de sauter sur ses grands chevaux, cherchant à me faire dire que je préconise le culte des sens, la primauté du charnel. Non, je me range avec ceux qui se prennent pour des hommes. Je plaide pour l’humain, voulant le retenir au-delà de la bête et en-deçà de l’ange.

Une censure immorale

À partir des considérations qui précèdent, si le lecteur concluait, avec inquiétude, que je tiens notre censure, presque toute notre morale-censure, pour immorale, il aurait compris. Nos penchants moralisateurs sont immoraux dans une très large mesure, si je m’en tiens à la définition que les moralistes donnent de la morale chrétienne (voir plus bas). Que ces penchants soient d’abord psychologiquement malsains, on le voit à nos effectifs qui portent en si grand nombre la marque de la névrose ou de la révolte. Une morale qui n’est que censure et coupure est un mal, un virus. Le mensonge sur le charnel, à lui seul, répand la gangrène en abondance au sein de notre vie morale et spirituelle ; rappelons seulement nos marques distinctives : nos dévotions scrupuleuses, notre soumission complaisante, notre dévirilisation, notre obéissance obsessive, notre cupidité compensatrice, notre culte du paternalisme et de l’autoritarisme. Énumération qui dit par elle-même que l’originalité ne nous colore en rien. Nous nous distinguons par la seule hypertrophie des caractéristiques les plus universellement répandues, les plus banales, celles qui se situent aux échelons inférieurs.

Notre morale favorise la capitulation de la conscience. Elle est immorale en ce sens qu’elle compromet l’évolution de la vie morale elle-même. « La morale vraiment humaine doit promouvoir les valeurs d’une vie libre… elle doit viser d’abord à l’unification de l’homme… La morale chrétienne est une morale de la liberté » (Père B. Olivier, O.P. dans le Supplément de la Vie spirituelle, 1958).

Notre morale nous incite à nous satisfaire de l’abstention : « Je suis bon car je ne bois pas, je ne fume pas, je ne suis pas adultère. » Nos fautes sont dictées par la loi et non par la charité : « J’ai péché car j’ai manqué la messe, j’ai blasphémé, j’ai entretenu des pensées impures… » Morale de l’enlisement. Le souffle de vie qui s’éteint. L’amour est mort.

Il est ultimement immoral de fabriquer pour les jeunes et les autres, une image à l’eau de rose de la société universelle, car ainsi on réduit l’homme à l’impuissance. On empêche les moyens de défense de naître, de s’exercer, de s’aguerrir en vue d’une authentique immunisation. Nos institutions sont, sur le plan de la morale, des incubateurs qui veulent habituer les jeunes à ce que d’autres respirent et digèrent pour eux, (ça sent l’Index !). Hors des incubateurs, les indigestions sont fatales. Le choc est trop violent, la stimulation est inassimilable. Nous faison de nous-mêmes de perpétuels traumatisés. Sous prétexte de protéger les faibles, les délicates natures, nous nous privons des affrontements qui affermissent le caractère, lui donnent du squelette. Je répète à mon tour que « ce sont les animaux sans squelette qui ont besoin d’une carapace. »

Des novices perpétuels

Les nôtres deviennent des proies faciles pour toute autre philosophie de la vie que celle dont nous les abreuvons. Nous communiquons à ce que nous voulons cacher ou interdire un attrait accru, un pouvoir de fascination qui va au-delà de ce que concède la nature. Nous garantissons notre échec. Au fond, nous faisons preuve de très peu d’estime pour nous-mêmes. Le primitivisme grossier de notre censure ne nous donne-t-il pas le verdict que nous portons sur nous-mêmes ? Si, en tant qu’éducateurs, nous ne savons ni ne pouvons faire confiance, c’est sans doute que nous avons le sentiment de n’avoir rien fait de mieux que de fixer le niveau des opérations de combat à l’étage le plus inférieur. L’instinct non apprivoisé engendre la méfiance, le mépris et le rigorisme. Nous piétinions sur place. Nous voulons bien sûr, rendre tout le monde meilleur, mais nos méthodes infirment la montée vers l’amour, dans toute sa vigueur et sa beauté, charnel et spirituel. Nous favorisons plutôt l’impulsivité qui risque de donner au charnel une allure grossière. Nous produisons des apprentis, des novices perpétuels. Des moralistes inquiets ont dit : « L’homme ne peut se référer uniquement à l’impersonnelle obligation fabriquée en série par des spécialistes… On risque de l’enfermer dans un enfantillage moral qui lui fera chercher une fausse sécurité dans l’application matérielle d’une norme impersonnelle pour échapper à une décision humaine. » (Père B. Olivier, O.P.)

Tant que la morale régnante induira le père (et tous ses représentants) à faire la guerre à la liberté du fils, la révolte et la soumission demeureront des fatalités. La première est une protestation radicale qui n’est qu’à demi libératrice, car elle mène à une liberté qui se définit en fonction d’une évasion et non nécessairement en fonction d’une synthèse. Une part substantielle de l’apport possible de l’éducation y sombre. Quand ce n’est pas la révolte, c’est la démission pour fin de sécurité : « Nos pères nous veulent soumis, dépendants et asexués, mais alors au moins ils nous aiment. » Révolte et démission ont en commun une même origine : l’étouffement.

L’autoritarisme paternel et une morale qui mise à fond sur la menace du châtiment se lignent pour accentuer grossièrement cet enjeu de base que je réduis ici à sa plus simple expression : ou bien je m’affirme en m’opposant à « mes pères » qui ne tolèrent pas ma liberté, et je perds leur affection ; ou bien je sacrifie la fidélité à moi-même pour me conserver l’affection de « mes pères » et m’épargner ainsi l’angoisse de la liberté et de la solitude.

Nos origines inquisitoriales

Nous ne saurions être plus fidèles à nos origines inquisitoriales. L’inquisition a trouvé chez nous droit d’asile et y poursuit sa mission grandiose : libérer la terre de l’insoumission et de l’Impureté. L’impureté, i.e. la femme ou sorcière comme on l’appelait à l’époque. Aux grands maux les grands remèdes. Pourquoi ne pas couper le mal à la racine quand on a décrété une fois pour toutes que l’origine du mal se situe dans le cœur de la femme qui entretient les désirs de la chair, dans le corps de la femme qui « réellement s’adonne à des relations charnelles avec les démons. » [2] Ou encore, (même source) : « La femme n’est pas autre chose que l’ennemie de l’amitié, un châtiment inévitable, un mal nécessaire, une tentation naturelle, une calamité désirable, un danger domestique, une plaie délectable, un mal de la nature affublée de couleurs attachantes. » La purification absolue ne pouvait venir que par le feu, et en toute sagesse on a vraiment fait monter les femmes par dizaine de milliers sur le bûcher. Holocauste au nom de la pureté ! Que d’assurance et que d’insécurité ! Que d’intransigeance et que d’affolement ! Non, jamais le puritanisme ne débouche sur l’amour. Le puritain est un obsédé qui s’ignore et se fuit. Il souffre de la folie de la contamination. Il voit le mal surgir de partout sauf du dedans et sa vie se résume dans l’hallucination du mal. Les hommes sont les incarnations de ses propres démons-fantômes projetés au dehors, et il croit de son devoir de toujours partir en croisade. Le besoin d’innocence entretient fatalement l’obsession du sexuel. Faut-il désespérer de ce que les grands phares demeurent si peu perçus ? Je pense à saint Augustin qui dit à propos de l’attitude du confesseur : « Plus on creuse vers le fon de soi-même, moins nos frères nous scandalisent ». Voilà l’âme qu’il faut pour éviter qu’il devienne répugnant de s’improviser censeur.

Nos ciseaux sont les héritiers directs des bûchers purificateurs. N’allons pas croire qu’il n’y a pas ici de commune mesure. Les inquisiteurs de jadis fauchaient ; leurs victimes partaient pour d’autres mondes et ne traînaient pas derrière. Tandis que notre morale à nous est une lobotomie, et nous nous traînons tant bien que mal avec nos moitiés de cervelles. Nous nous éteignons à petit feu. Qui pourrait honnêtement nier que les jeunes filles les plus appréciées dans nos institutions, nos « bonnes » jeunes filles sont celles qui donnent à croire que toute flamme est éteinte, celles qui sans merci ont banni le « sex-appeal », ce vêtement mondain ? Nous nous rappelons ici ce que F. Mauriac disait des jeunes filles de toute une époque : « Tant de petites provinciales ont été vouées à la laideur au célibat, alors qu’elles étaient belles et créées pour l’amour. » On nous a cisaillé certains nerfs parmi les plus susceptibles de troubler la sécurité du régime. Et nous attendons le repos éternel, à condition toujours de rester sur place, à l’ancre. En serre chaude. Notre morale s’engage à ne pas répondre des imprudents qui se risquent à lever l’ancre. Voilà ce qui me ramène à la pensée qu’il est moralement et pédagogiquement criminel de lobotomiser ceux qu’on a pour mission de faire accéder à la liberté.

Dans un effort pour rester au niveau des témoignages, je me demande : pour nos légions de moralistes, d’apologètes, de réformateurs, de faiseurs de bilans, d’obsédés de l’enfer, combien d’ascètes, combien de François d’assise, combien de Missions ouvrières, combien de maîtres originaux ? Où en est la conquête de la liberté, chez nous, en comparaison de l’appel à la soumission. Où en est le sens du risque, où sont nos hérésies, ces témoins inévitables d’une pensée qui affronte les ténèbres de l’inconnu ? Au collège, nos manuels de Philosophie ne sont-ils pas une sorte d’apogée de la censure ? Non pas des squelettes, mais des résidus de squelettes. Petits catalogues de recettes de nos années de collège, que dire de cette odeur de moisissure dans les corridors de Noviciats où les obligatoires retraites fermées nous amenaient ! Moisissure de l’instinct traqué. Toujours à la même époque (1942), je me rappelle ce Recteur de collège qui ne voulait consentir à mon inscription dans les classes de Philosophie qu’à condition de me faire apposer ma signature à un billet rédigé comme suit : « L’élève Lussier devra être congédié au moindre signe d’insubordination de pensée dans ses dissertations philosophiques. » Aujourd’hui encore à l’Université, avec une constance déconcertante, l’étudiant canadien-français s’avère le plus démuni de tous de sens critique. On a habitué sa pensée à s’identifier à l’objet reçu et à s’y limiter.

Nous prenons Dieu pour un sorcier

Pour éviter de tomber, nous nous retenons d’avancer. Il entre peu dans nos préoccupations de participer à l’évolution des choses. Le Père Olivier rappelle aux moralistes qu’ils « font preuve d’un certain goût procédurier ». Theillard de Chardin nous comparerait, sur le terrain de l’évolution de la conscience morale, à une « impasse » ; à un de ces sous-produits que l’évolution échappe sur son passage et qui piétinent sur place. Des fourmis. Notre mentalité est une insulte à Dieu. Nous le prenons pour un sorcier. Nous nous sommes arrêtés à L’Ancien Testament, paralysés par le Dieu de la colère.

Saint-Exupéry ne manquerait pas de dire que nous assassinons nos poètes. Notre sol est fait d’une terre par trop aride pour combien de poètes combien de philosophes et de grands aventuriers de l’esprit ! Quand un souffle de vie s’échappe et se risque au grand jour, le vertige l’attend. Nos « pèlerins de l’absolu » sont singulièrement menacés. Gilles Marcotte écrit : « Saint-Denys Garneau, que cela plaise ou non aux consciences tranquilles, nous représente » (préface au Journal). Le Journal parle de désespoir, en raison de « nos modes imparfaits d’aimer », en raison de l’impossibilité où nous sommes amenés de réconcilier l’esthétique et le charnel, « on n’arrive pas à être ensemble. » Il nous dit que lorsque « le sexe se réveille », c’est le signal pour l’âme de la « dernière humiliation… dernière trahison de l’image que Dieu a faite en nous de lui-même… Les exigences du sexe nous forcent à choisir entre l’espérance et le désespoir. » Terrassé, le poète désigne du doigt la force effarante des exigences de répression de notre milieu moral. Notre morale terrasse l’âme qui s’y mesure et elle voudrait faire de tous les autres des petits-saint-Jean Baptiste ».

Je m’attarde sur ces dernières considérations car elles nous aident à mieux mesurer l’étendue des pouvoirs destructeurs de notre morale-censure. Et si j’avais raison, si c’est la vérité que j’expose, ne serions-nous pas face à face avec la plus exigeante des obligations morales (car je crois à la morale) : celle de faire moins de place à une démission qui équivaut au suicide. Dans la mesure où nous choisissons la sécurité morale, nous optons pour la mort de l’esprit. « La sécurité, disait Bernanos, c’est de l’esclavage. »

Si on nous réplique que nous avons les Petites Sœurs des Pauvres, les Frères de Saint Jean-de-Dieu ou tel humble clerc qui souffre du scandale que sont ses frères chrétiens, alors, oui, l’espérance renaît.

Quelle belle lumière dans la sérénité vigoureuse de Jean XXIII s’adressant aux censeurs (Osservatore Romano , no 48, nov. 59) :… ne pas éteindre « la mèche qui fume encore »,… ne pas se laisser aller « à la rigueur intransigeante »,… éviter « toute complaisance trop facile de jugement »,… « enfin, mais par-dessus tout, la charité… qui préserve de la froideur et du mépris… »

Mais, douche froide, combien désolant de lire (dans le même numéro de l’Oss. Rom.) les paroles d’un cardinal romain, s’adressant lui aussi aux censeurs : « Depuis quand devons-nous, précisément nous les catholiques, placer l’autorité sur le banc des coupables, et au lieu d’obéir avec affection, lui demander si ses papiers sont en règle ? »

Deux hommes, une Église.

Faut-il conclure de la dernière citation qu’il faudrait condamner l’action d’johann Weyer, au 16e siècle, ce grand patriarche de la psychiatrie humanitaire ? Weyer, humble catholique, chez qui la foi n’étouffait pas la raison, s’est toujours vigoureusement opposé à l’appel conjoint de la papauté (Innocent VIII), des moralistes et théologiens de son temps qui voulaient que se joignent tous les efforts de la Chrétienté pour tyranniser et brûler vives les sorcières. Weyer n’a pas cessé de prendre la plume pour crier sa colère et sa désolation de voir l’Église s’affoler. Cet homme, d’habitude calme et modéré, fut sans ménagement pour les chrétiens, moines et théologiens d’abord, qui se refusaient à mater leur instinct de domination, il leur a dit sans détour : « les vrais sorciers, c’est vous-mêmes. » Chez Weyer, qui voulait traiter humainement les sorcières, il n’y avait pas d’antichambre où l’obéissance affectueuse qui eût pu interdire l’accès à la générosité conquérante. Celui qui a préféré la charité au fanatisme a failli, à plus d’une reprise, périr lui-même sur le bûcher que les chrétiens, ses frères, lui réservaient dans l’impatience. Au nom de la pureté ! Toujours. Bien sûr que l’obéissance affectueuse eût assuré à Weyer beaucoup plus de sécurité et d’accueil. Il mourut catholique, isolé, méprisé par les clercs.

Un rappel

« Malheur à vous Scribes et Pharisiens hypocrites… qui négligez la miséricorde… Guides aveugles qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau ! »

« Malheurs à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis au dehors ; ils ont belle apparence, mais au-dedans, ils sont pleins d’ossements de morts et de toutes pourritures ; vous de même… »

« En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu. »

À LIRE DANS CE DOSSIER :

Le FIFM et l’éclosion d’une culture cinématographique au Québec d’Antoine Godin

FIFM 1960-1967 : Entrevue avec Robert Daudelin d’Antoine Godin

FIFM 1960-1967 : Entrevue avec Rock Demers d’Antoine Godin

Le Chat dans le sac : Jazz et transcendance selon Gilles Groulx d’Eric Fillion

À tout prendre : Le cinéma « beat » chez Claude Jutra ou l’exil en soi d’Eric Fillion

Articles complémentaires :

Anatomie d’un festival, article de Robert Daudelin publié en 1992 dans la Revue de la Cinémathèque.

Aimez-vous Vajda ?, article d’Arthur Lamothe publié au lendemain du Festival en octobre 1960 dans Cité Libre.

Notes

[1Voir : Gregory Zilboorg « Considérations psychiatriques sur l’idéal ascétique » dans Ascèse chrétienne et l’homme contemporain. Cahiers de la Vie Spirituelle, 1951

[2Dans le Malleus Maleficarum, par les moines inquisiteurs Sprenger et Kraemer (Institoris), 1488.

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