Hors Champ

novembre/décembre 2016

Chronique télévision

C’EST JUSTE DE LA TV

par Pierre Barrette
11 septembre 2010

C’est Juste de la TV (sur ARTV) est une bonne petite émission, un concept honnête qui assume somme toute assez bien ce qu’il est : un show de chaises où l’on discute de l’actualité de la télévision dans une perspective généralement assez « critique » pour ne pas sombrer dans la niaise autocongratulation. Les idées qui y circulent et les commentaires qu’on y échange ne sont pas toujours transcendants, mais la perspective d’ensemble qu’on y adopte sur le médium – dédiée pour une part au moins à un travail d’« analyse », même molle - est si rare à la télévision qu’on ne peut que souligner le plaisir qu’elle procure par intermittence au téléphage « intelligent », avide de retrouver dans un discours réflexif de la petite boîte sur elle-même autre chose que les blagues éculées de LJ Houde sur les grosses cravates dans les vieilles pub de Steinberg.

Mais peut-être justement parce que le concept et sa mise en œuvre nous plaisent plutôt, assez en tout cas pour constituer l’un des rendez-vous immanquables de la semaine – qui aime bien châtie bien, paraît-il – il semble d’autant plus facile d’en constater les limites. Celles-ci tiennent moins à un vice de forme ou à une intention délibérément déviante –comme celle de tenter de divertir à tout prix, qui afflige nombre d’émissions « culturelles » - qu’à la façon très particulière que le serpent y a de se mordre la queue : en effet, se mettant à distance par rapport à la production télévisuelle actuelle pour mieux en évaluer quelques-unes des « tendances », l’émission en reproduit pour sa part un certain nombre, qui trahissent une sorte de posture idéologique plus ou moins assumée, révélatrice d’un malaise bien palpable. Arrêtons-nous aux plus significatives.

D’abord le titre lui-même, C’est juste de la TV : alors que tout dans la définition du concept de l’émission travaille à présenter la télévision comme un sujet sérieux, digne de réflexion et d’évaluation (et même de passion), la formule du titre sape à la base cette prétention et adopte sur l’objet le plus fréquent des préjugés – celui qui veut que la télévision ne puisse être autre chose qu’un divertissement un peu idiot -, comme s’il fallait s’excuser de donner tant d’importante à l’insignifiante petite boîte. Il ne s’agit en rien d’un geste de modestie, bien au contraire. On reconnaît là la posture typique de l’intellectuel face au contenu télévisuel, posture reprise en bloc par tout un chacun car c’est le cliché le moins difficile à défendre socialement, presque une tautologie en regard de l’évaluation de l’offre culturel : le télévision ne sera jamais que de la tv. Les chroniqueurs permanents de l’émission (Marc Cassivi, Anne-Marie Withenshaw et Liza Frulla) auront beau contredire implicitement le cliché par leur propos, le mal est fait durablement.

Second vice, plus grave celui-là : le choix des invités sur le plateau. Chaque semaine, en effet, une portion de l’émission se déroule en présence d’un cinquième joueur, appelé à se prononcer sur une « question » relative aux enjeux de la télévision. Voilà une occasion fantastique « d’ouvrir » la discussion, d’épaissir le trait en suggérant des avenues inédites ou moins souvent empruntées, autrement dit de nourrir le débat avec un peu de sang neuf. L’expérience montre que l’invité en question n’a pas besoin d’être docteur es télévision pour que la sauce prenne : lors de leurs passages respectifs, Marc Saffran (médecin, romancier et grand amateur de séries) et Patrick Beaudoin (vice-président à la création convergente pour le Groupe Cossette Communication) ont fait la preuve qu’il est possible de dire des choses particulièrement intéressantes sans pour autant jargonner. Mais c’est là l’exception : la très grande majorité des invités (les Lise Dion, Eric Salvail, Sébastien Benoît et al…) sont avant tout des habitués du circuit, s’il ne sont pas humoristes (les humoristes sont très-très en demande dans les talk-show) il font déjà partie du paysage télévisuel à titre de clone de service et de monnaie d’échange, parfaitement interchangeables et suprêmement prévisibles. Peu importe que leurs propos soient anecdotiques ou carrément insignifiants, seul compte le fait que leur visage soit reconnaissable ; car, comme chacun le sait, l’absence de notoriété est une tare grave sur un plateau de télévision.

Sauf, bien entendu - et ce sera notre troisième constat – si cet anonymat relatif s’incarne dans une représentation du public, auquel cas il se met alors à véhiculer toutes sortes de valeurs positives : proximité, transparence, authenticité, etc. C’est juste de la tv n’échappe pas à cette tendance lourde de la télévision, d’une part en conviant deux fois par saison le public en studio (et alors c’est lui, en quelque sorte, l’invité de la semaine), d’autre part en proposant un style d’animation (André Robitaille y excelle, peut-être grâce à l’expérience qu’il a acquise à Vasimolo…) qui se construit par des adresses directes et constantes au public, des invitations à réagir (notamment sur le page web de l’émission), une animation émaillée de questions (« je ne sais pas ce que vous en pensez, vous, à la maison, mais… ») lesquelles tentent, via une rhétorique un peu artificielle, d’intégrer le téléspectateur au flux de l’émission. On peut toujours y déceler une volonté toute pragmatique de rendre concrète la communauté des téléphages ; mais s’y manifestent surtout dans notre esprit cette obsession du tiers absent, cette peur caractérisée, partout lisible dans la télévision contemporaine, de paraître par trop didactique en limitant les échanges au seul cercle des initiés.

C’est cette triple allégeance (au jugement a priori sur la télé, aux vedettes bouche-trou et au public-alibi), pourrait-on dire, qui mine dans son actualisation l’idée derrière C’est juste de la tv, par ailleurs assez séduisante. Mais cela ne devrait pas trop nous surprendre : dans la mesure où c’est tout le paysage télévisuel en mutation qui semble se plier volontairement à cette stratégie dialectique entre le Quidam et la Star, il est dans l’ordre des choses qu’une émission qui s’adresse au même public et se positionne tel un miroir face à ses goûts et dégoûts finisse par en reproduire les tics majeurs. En fait, le problème est significativement plus large que ce qu’on peut évoquer ici. Il relève globalement de la capacité de la télévision à adopter sur la réalité –encore plus lorsqu’il s’agit de sa propre réalité - un point de vue qui ne s’abreuve pas exclusivement aux deux mamelles triomphantes du sens commun : la complaisance et le consensus.

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C’est juste de la TV, les animateurs

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