Hors Champ

juillet/août 2017

La théorie du tout de Céline Baril

PENSER LE TERRITOIRE

par Diane Poitras
14 avril 2010

Il y a dans le cinéma québécois récent une mouvance d’auteurs qui se taillent une voie hors piste, sans tapage et sans esbroufe. Dans ces parages, se fait un travail de recherche et de création autant en documentaire qu’en fiction où il nous est donné de voir des œuvres souvent inattendues. Je pense notamment à Jeanne Crépeau, Simon Galiero, Denis Côté, Sylvain L’Espérance, Lucie Lambert… Céline Baril est de cette mouvance. Son dernier film, La théorie du tout, propose un essai documentaire d’une rare beauté qui prend la forme d’un road movie à travers le Québec.

L’intérêt de cette œuvre tient à la fois de l’intelligence du discours et de sa mise en forme cinématographique. Car jamais ici la rigueur esthétique ne s’écrase devant le sérieux du propos. Pas plus qu’elle ne cède à une soi-disant efficacité du spectaculaire afin de convaincre.

Dès les premières minutes, on est plutôt saisi par la beauté plastique des images en noir et blanc. Le directeur photo, Julien Fontaine, digne héritier des Bernard Gosselin et Michel Brault, montre un sens de la composition qui use avec un égal bonheur du plein et du vide, de la lumière et de l’ombre traités en aplats ou de la profondeur de l’image. Ainsi ces scènes de Montréal, le matin semble-t-il, avec ses autoroutes superposées, ses voitures, ses piétons, ses trains traversant des terrains vagues. Quant à la trame sonore, elle met en scène les bruits de la ville comme une musique urbaine qui peu à peu s’entremêle et se fond finalement aux notes graves de la contrebasse de Normand Guilbault.

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Tout au long du film, la bande sonore modulera ainsi bruits ambiants et voix humaine, élaborant une pensée qui se nourrit autant du silence que du bruit des choses. Une présence au monde qui passe par une attention aux chuintements de l’eau qui coule, au clapotement des vagues remuées par les foreuses, aux grincements et aux grondements des moteurs de toutes sortes.

Pour sa part, la musique revient tout au long du film, comme une parole à part entière témoignant d’une autre façon d’être dans le monde. Un mode d’être poétique qui trouve sa place parmi les modes politique, social ou scientifique. Car plutôt que d’asséner un raisonnement blindé, univoque, fonçant tout droit devant comme une locomotive, cette pensée évolue à travers divers moyens, dont le chant ou la musique. Il faut préciser que celle-ci, jamais désincarnée, est toujours interprétée par divers personnages dont c’est le principal mode d’expression. Et c’est ainsi que, progressivement, se dessine une cartographie mouvante des pensées et des affects qui nourrissent l’idée du territoire et du vivre ensemble.

Car la parole y est toujours entourée de scènes non verbales, et néanmoins éloquentes, qui montrent à quel point nos rapports à la technologie, au religieux, autant qu’au paysage contribuent à ce qu’on appelle le patrimoine. Par exemple, ce détail montrant la peinture écaillée sur le visage et les mains d’une statue de la Vierge. On est surpris de mesurer combien est encore proche le temps où le peuple québécois aimait se placer sous son regard bienveillant. Aujourd’hui, Céline Baril réunit en un même plan la statue de la Vierge et un pylône hérissé de fils brisés. Comme un face à face entre deux symboles, celui d’une tradition et celui d’une modernité qui ont toutes deux connu des jours meilleurs. Plus loin dans le film et dans l’espace, on retrouve encore des statues, mais celles-là surmontent des stèles dans un cimetière. Ici, les morts reposent à proximité de grues bruyantes qui entassent des billes de bois et les croix funéraires se découpent sur fond de rondins.

Car il n’y a pas que les marques du religieux qui persistent dans le paysage. Partout, l’industrialisation a laissé des traces : empreintes de pneus dans le sable humide, réservoirs sur un terrain vague où piaillent des mouettes, câbles téléphoniques devant un croissant de lune, cabanes de toutes sortes et jusqu’à ces constructions inouïes, abandonnées à proximité de la rivière Moisy où vivent aujourd’hui des squatteurs, marginaux, exilés volontaires. Tous ces stigmates se sont progressivement gravés dans la géographie. Mais le film montre d’autres formes d’inscription de la modernité dans l’environnement, tel ce bourdonnement d’une voix radiophonique qu’on entend d’abord sur un plan d’antenne radio, puis sur des images d’épinettes noires dessinant contre le ciel un enchevêtrement de lignes et de pointes aigues. Comme un graphique signalant la présence humaine dans ce paysage austère de la Côte Nord.

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Le film de Baril, contrairement à la plupart des documentaires préoccupés par l’environnement, montre aussi ce qu’il y a de beauté dans la cohabitation entre le naturel et le culturel. D’où une certaine ambivalence à l’égard des ruines de l’Histoire affleurant dans le paysage. Ces cabanes, ces pylônes ou ces routes asphaltées, nous les avons depuis si longtemps amalgamés aux forêts, rivières et ciels qu’ils apparaissent aujourd’hui malaxés dans une culture vivante.

Progressivement, le propos du film se déploie et révèle l’ampleur de sa portée. Le « tout » du titre, comme le précise la cinéaste, désigne la somme des interactions de chacun des citoyens sur l’ensemble de l’organisation sociale : « la vraie richesse réside […] dans les liens que les humains parviennent à établir pour vivre ensemble, à la recherche du bien commun [1] ». De telles prémisses auraient pu conduire à un brûlot ou à un de ces documentaires choc dont la forme semble s’imposer dès qu’il s’agit de parler de l’environnement et du vivre ensemble. Or il n’en n’est rien. Céline Baril se situe ailleurs. Elle est plutôt dans l’éloge des rêves, modestes ou grandioses, qui animent ceux-là qui tentent de contribuer un tant soit peu à l’amélioration du monde. Elle rend hommage au courage et à la patience qui consiste à expérimenter, parfois dans les marges, une autre façon de cohabiter avec les humains et avec tout ce qui vit. Loin d’être un tableau unifié et homogène, ce « tout » se constitue donc dans une matière infiniment variée et protéiforme. D’où le défi, relevé avec brio, de concilier cohésion et pluralité.

Le film de Céline Baril montre, en effet, une pensée qui s’élabore progressivement à travers une multitude de situations singulières, chacune apportant une nuance, une dimension nouvelle, un raffinement… Et peu à peu, le propos se densifie et se complexifie. Avec confiance dans la parole des protagonistes et dans l’aptitude des spectateurs à interpréter ces paroles et images. Comme il est dit plus haut, ce film est un essai. Son objectif n’est donc pas d’étaler une démonstration. Plutôt qu’un discours fermé sur lui-même, le film s’emploie à chercher du sens dans l’exercice même de penser avec les moyens du cinéma. La cinéaste va donc à la rencontre des habitants d’un territoire et les écoute formuler, dans leurs mots de tous les jours, de quoi est faite leur vie, comment ils s’inscrivent dans l’histoire et la géographie de leur région. Toutes ces expertises (car c’est bien de cela qu’il s’agit) s’articulent progressivement les unes aux autres pour composer une représentation du réel qui à la fois les dépasse et les englobe toutes. C’est aussi le sens du titre : ce que je connais du tout me vient de ma connaissance de cette parcelle du territoire et de ce moment de l’histoire dans lesquels se fait mon expérience du monde. Depuis ce scientifique debout sur une plage qui démontre l’importance des micro-organismes menacés par l’exploitation massive du fleuve, jusqu’à cette jeune femme qui a défriché son lopin de terre parce que sinon « la forêt d’épinette se referme sur [nous] » en passant par ces jeunes trappeurs et par tous ces autres jeunes attirés par la musique, le chant ou le théâtre, chacun exprime à sa manière une connaissance du monde.

Enfin, il faudrait dire aussi comment l’idée de la mort parcourt ce film qui s’ouvre sur une première question au musicien Normand Guilbault, « Est-ce qu’un instrument meurt ? » « Oui », répond le contrebassiste. L’instrument dont on ne joue pas tous les jours finit par se dessécher et mourir. D’emblée, l’idée de la mort est donc posée. Comme une inquiétude irrépressible dans cette œuvre pourtant marquée par la réserve et l’absence de commentaires. L’idée de la mort, on l’a vu, est aussi évoquée par les statues de cimetière et celles qui témoignent d’une époque aujourd’hui disparue. Elle sous-tend encore l’avertissement d’un évêque qui a connu les remous de la révolution tranquille : « il faut se méfier de ce qui a l’air trop solide ». Elle apparaît de manière dramatique chez le maire le Lebel sur Quevillon qui, à bout de ressources, interdit à ses concitoyens de se suicider ! Rétrospectivement, on la sent, sous-entendue dans l’histoire d’un mécanicien licencié après vingt ans de services et qui, dit-il, s’est « recyclé dans les mines ». Et puis, vers la fin du film, l’idée de la mort ressurgit dans deux récits. Celui d’un homme mort d’épuisement (oui, on peut encore mourir d’épuisement) et celui, tiré de la dernière page du journal d’un chasseur à la veille de mourir de froid. Enfin, ce dernier récit d’une famille ayant frôlé la mort lors d’un naufrage. Dans la tempête, leurs appels à l’aide répétés sont restés sans réponse alors que d’autres bateaux se trouvaient pourtant à proximité. Métaphore probable de tout le film, cette histoire se clôt sur les paroles du père à propos de l’immensité au sein de laquelle il faut se rapprocher de ses semblables. Sinon, nous sommes perdus. Car enfin, le « tout » du titre peut aussi être compris comme un constat de l’appartenance de chacun au territoire et au temps qui façonnent son entourage. Le monde, avec ses paysages, ses sols et sous-sols, son air, ses eaux, est en nous, nous sommes en lui. Nous sommes faits de la même matière que nous respirons dans les embruns ou que nous excavons dans les carrières. D’où cet aveuglement pitoyable qui consiste à prétendre assujettir une autre partie de ce « tout » à nos seuls besoins immédiats. Mais de cet aveuglement, il est peu question ici. Le film célèbre plutôt, et presque sans bruit, la touchante beauté de ce qui nous retient parmi les êtres et les choses du monde.

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Notes

[1Tiré du communiqué de presse.

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