Hors Champ

septembre/octobre 2017

Le nouveau site de l’ONF

DÉCOUVERTES CINÉMATOGRAPHIQUES SUR INTERNET

par Nicolas Renaud
2 avril 2009

Voir aussi l’article Identités et territoires qui présente la sélection de films que l’auteur fut invité à proposer sur le site de l’ONF.


L’Office national du film du Canada a lancé en janvier 2009 son nouveau site internet, une plateforme de diffusion qui permet de visionner en ligne, gratuitement, près de 1000 films de sa collection, ainsi que de nombreux extraits des nouvelles productions. On peut y voir plusieurs des films importants qui ont jalonné l’histoire de l’institution.

Riche de 70 ans de production, en documentaire et en animation avant tout, une telle collection de films sur la toile constitue une ressource inédite et inestimable. On y trouve des films de cinéastes incontournables tels que Pierre Perrault, Gilles Groulx, Claude Jutra, Michel Brault, Gilles Carle, Arthur Lamothe, Alanis Obomsawin, Colin Low, Bill Mason, Donald Brittain, Arthur Lipsett et Norman McLaren, pour n’en nommer que quelques-uns. Certains films récents sont aussi disponibles dans leur intégralité, dont Junior (2007) qui dévoile l’arrière-scène d’une équipe de hockey de la LHJMQ, l’un des meilleurs documentaires québécois des dernières années. L’ONF a aussi produit quelques fictions et on peut visionner en ligne des longs métrages significatifs dans l’histoire du cinéma québécois, comme Les brûlés (1959) de Bernard Devlin, Le Chat dans le sac (1964) de Gilles Groulx, La vie heureuse de Léopold Z (1965) de Gilles Carle, Mon oncle Antoine (1971) de Claude Jutra ou J.A. Martin photographe (1976) de Jean Beaudin.

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Mon oncle Antoine, Claude Jutra (1971)

L’ONF : des newsreels à internet

Depuis plusieurs années la production n’est certes plus ce qu’elle fut à d’autres époques. Particulièrement au cours de la période s’étendant des années 1950 à 1970, l’ONF donnait naissance à des œuvres véritablement fortes et innovatrices, qui faisaient accéder le cinéma canadien, tant anglophone que francophone, à une place distincte dans l’histoire du cinéma et lui méritaient une reconnaissance internationale. Quant au passé récent et à l’avenir, nous n’engagerons pas ici les grands débats que peuvent soulever les orientations et restructurations de l’institution. On ne peut s’empêcher de noter un certain déclin artistique, dont les causes sont sans doute multiples. Mais la survie de cette agence gouvernementale, considérant toute la complexité de ce statut au niveau politique et économique, demeure salutaire pour le cinéma documentaire et d’animation. Aussi, quelques films assez significatifs et remportant un certain succès y furent produits (ou "co-produits") au cours des deux dernières années (Le peuple invisible, Junior, Up the Yangtze, La mémoire des anges...).

Avant la création de l’ONF en 1939, mis à part quelques premiers balbutiements, un réel cinéma national au Canada était quasiment inexistant. D’abord largement voué à la production d’actualités pendant la Deuxième guerre mondiale, l’ONF fut ensuite peu à peu un terrain fertile où un cinéma d’auteur commença à prendre forme, dans une émergence de talents et de démarches créatrices singulières, dans des recherches thématiques, esthétiques et techniques propres au contexte canadien. C’est par le fait même dans la construction de cette identité que ce cinéma prenait sa place au cœur des courants mondiaux. On pourrait décliner une liste de noms et de titres, mais on n’a qu’à penser à la place de Pierre Perrault dans l’histoire du cinéma documentaire, ou à celle de Norman McLaren dans l’histoire du cinéma expérimental et animé. Au Québec, l’effervescence du cinéma des années 1960 est inséparable de la création du Studio français de l’ONF à la fin des années 1950.

Quant au virage des « nouvelles technologies », les discours officiels et les multiples projets des dernières années n’ont pas toujours été convaincants quant à un réel apport à la culture cinématographique nationale (abandon presque total du tournage et de la finition sur pellicule, courts-métrages pour téléphones portables, plateformes de création et diffusion participatives sur internet…). Mais enfin, cette initiative d’utiliser le web pour mettre en valeur la collection est certainement pour l’ONF le projet de diffusion et d’utilisation des technologies numériques le plus pertinent et le plus important à ce jour. Quant aux réticences que l’on peut entretenir, à juste titre, sur l’expérience de visionner des films en ligne, il faut rappeler que dans ce cas-ci il s’agit souvent de films qui, autrement, ne seraient aujourd’hui vus par personne. Cette accessibilité de centaines de films, offerts gratuitement et dans une qualité d’image très appréciable, poursuit le mandat de l’institution publique et constitue une nouvelle référence tant pour les chercheurs et professionnels du milieu, que pour les étudiants et le grand public.

Découvrir la collection en ligne

Depuis 1939, l’ONF a produit plus de 13 000 films, principalement des documentaires et des films d’animation, mais aussi des films expérimentaux, des films éducatifs et quelques fictions. Tous ces films ne seront pas mis en ligne, mais la sélection des nombreux titres offerts présente un échantillonnage représentatif de cette vaste production, des différentes époques et des différents genres : documentaires d’actualités et de propagande pendant la Deuxième Guerre mondiale, œuvres phares du cinéma direct, films pour enfants, animations abstraites, fictions, documentaires récents sur des questions sociales et politiques, etc. On y trouve tant des films célèbres que des objets inconnus déterrés des archives.

Il faut souligner la qualité générale du site, dans la clarté du graphisme, l’organisation cohérente du contenu et la netteté de l’image et du son en « streaming » (il semble toutefois impossible de profiter de l’option « haute qualité » avec une connexion rapide standard et un ordinateur de puissance moyenne). On souhaiterait un accès plus clair au site de la collection entière. Par exemple, lorsque sous un nom de réalisateur, on voit la liste des films en ligne, il serait intéressant de pouvoir aussi accéder à la liste de tous ses films produits à l’ONF (et normalement disponibles sur DVD). Notons aussi que le site est naturellement divisé entre sa version française et sa version anglaise, qui présentent chacune leur contenu distinct, sauf lorsque les deux versions d’un film sont en ligne. Le public bilingue passera donc d’un site à l’autre pour une exploration approfondie de la collection. Toutefois, une grande partie des films produits à l’ONF existent dans chacune des langues. Évidemment, la masse de travail et de matériel s’en trouve doublée, mais il est à espérer qu’éventuellement les films importants disponibles sur le site le seront dans les deux versions pour rejoindre un public plus large.

Il est possible de parcourir les titres disponibles par les index et outils de recherche ou en suivant les différents fils qui rattachent les films entre eux (entre autres par des liens tels que « films reliés » ou « autres films de ce réalisateur »). De plus, des conservateurs invités ont été conviés à proposer des sélections et à écrire sur les films. Ayant eu le privilège d’élaborer l’une de ces sélections, il me fut possible de me replonger dans la collection pour en extraire treize documentaires, réalisés entre 1953 et 1992, sous le thème « Identités et territoires » (voir l’article qui présente cette sélection). Parmi les autres sélections, on remarque entre autres, du côté français : des sélections thématiques de Marc Saint-Pierre, analyste de la collection française à l’ONF ; une sélection de films dépeignant Montréal dans les années 1950-60, présentée par le cinéaste Luc Bourdon, à partir des archives ayant formé la matière de son récent film de montage La mémoire des anges (voir notre entretien) ; une sélection de courts métrages fort surprenants issus du Wapikoni mobile, studio de production ambulant visitant les communautés autochtones du Québec, présentée par sa fondatrice Manon Barbeau. Puis du côté anglais : des sélections thématiques d’Albert Ohayon, analyste de la collection anglaise ; une présentation de l’œuvre de Norman McLaren, génie légendaire du cinéma d’animation, par le cinéaste Don McWilliams ; et enfin des récits de tournage écrits par Colin Low lui-même pour une sélection de ses films réalisés dans les années 1950-60. Outre l’intérêt de tels regroupements de films sur une même page, l’éclairage qu’y apportent les textes des conservateurs est un ajout particulièrement intéressant au contenu du site. D’autres sélections continueront de s’ajouter.

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Corral, Colin Low (1954)

Finalement, pour donner une idée des possibilités de découvertes, voici quelques autres suggestions suivant mes propres trouvailles après quelques heures de navigation :

• Le court-métrage Canadian Landscape (17 min., v.o. angl.) est un portrait du peintre Alexander Young Jackson, réalisé par Frank Radford Crawley en 1941. On accompagne le peintre qui parcourt les paysages du nord de l’Ontario en canot et ceux de Charlevoix en raquettes. Crawley, par surcroît un excellent directeur photo, est l’une des grandes figures méconnues du cinéma canadien. Lui et sa femme Judith ont travaillé sur quelques films de l’ONF mais leur compagnie Crawley Films, fondée au début des années 1940, a produit des centaines de films (dont la série Au Pays de Neufve-France,1958-60, produite et écrite par Pierre Perrault et réalisée par René Bonnière). Par la texture, les contrastes et les couleurs éclatantes des images, si curieusement proches des tableaux de Jackson, et le simple fait qu’un documentaire de 1941 soit en couleurs, on peut croire que Canadian Landscape fut tourné sur pellicule 16 mm Kodachrome. Inventé au milieu des années 1930 pour les formats 16 mm et 8 mm, le Kodachrome est considéré comme un support de films amateurs. Il est difficile d’en tirer des copies par des procédés standards (la pellicule est inversible, il n’y a pas de négatif) et à cette époque la plupart des films commerciaux en couleurs sont des productions à gros budget qui utilisent le procédé Technicolor. Crawley fut l’un des premiers cinéastes exploitant l’attrait des couleurs du Kodachrome allié à la légèreté du 16mm pour tourner des documentaires, et mettant au point un système satisfaisant pour tirer des copies de distribution sur Kodachrome. (Voir nos articles : Histoire de la couleur et du cinéma amateur et Kodachrome : la fin d’une image hors du temps)

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Kanehsatake : 270 ans de résistance est l’œuvre la plus complexe et la plus percutante d’Alanis Obomsawin, dont la riche filmographie est consacrée aux peuples amérindiens. Non seulement il est possible de visionner en ligne ce long métrage documentaire de 2 heures, mais on peut aussi voir un « making of » en 6 courts clips inédits (en anglais seulement), relatant l’intense tournage de 78 jours pendant la Crise d’Oka de 1990, alors que la cinéaste se trouvait de l’autre côté des barricades avec les Mohawks, encerclés par l’armée canadienne.

Corvette Port Arthur est un court métrage (21 min., v.o. angl.) de 1943, réalisé étonnamment par le cinéaste néerlandais Joris Ivens. Il s’agit d’un film de commande faisant la promotion du rôle de la marine canadienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Semblable à d’autres documents de l’époque, c’est avant tout le nom du réalisateur qui fait de ce film une curiosité. La dramatisation du scénario paraît aujourd’hui plutôt ridicule, dans une tentative un peu grossière de faire croire à un vrai documentaire témoin d’un réel combat avec un sous-marin allemand. Mais on se laisse aisément prendre au plaisir des plans astucieux et du montage parfois vertigineux.

Mon ami Pierrette (1968, 68 min.), long-métrage de fiction de Jean Pierre Lefebvre. Film qui témoigne bien des premières années de création visionnaire d’un cinéaste important et inclassable. Un film aussi authentique dans son réalisme que son surréalisme, aussi sérieux dans sa légèreté comique que dans ses questions existentielles, en apparence décousu et improvisé et cheminant pourtant à chaque plan vers ses grands thèmes (amour, famille, générations, art…).

21-87 (1964, 10 min., v.o. angl.), d’Arthur Lipsett. Film de montage par un maître du genre. Le collage d’éléments visuels et sonores disparates est dense mais fondu dans un rythme patient, attentif, laissant monter dans chaque image une sorte de tristesse réellement sentie dans ce regard sur la dérive du monde moderne.

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http://www.onf.ca/


Images : gracieuseté de l’Office national du film du Canada. © ONF.

Image de l’en-tête tirée de la page de visionnement de Pour la suite du monde, Michel Brault et Pierre Perrault (1962).

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