Hors Champ

septembre/octobre 2017

Autour de La frontière de l’aube de Philippe Garrel

LETTRE À MANON DUMAIS

par Marie-Christine Breault
9 juillet 2008

Le 23 mai 2008, Manon Dumais - critique et chef de la section cinéma de l’hebdomadaire Voir - publiait un texte intitulé « Bonjour l’ennui » à propos du dernier film de Philippe Garrel La frontière de l’aube présenté au festival de Cannes. Une lettre remettant en question les propos ainsi que la rigueur journalistique de cette dernière lui a été envoyée le 25 mai 2008 et elle demeure, à ce jour, sans réponse.

Chère Manon Dumais,

En consultant votre profil sur le site web du Voir, on remarque la phrase suivante : « Puis, par un beau jour d’automne, je devins accidentellement journaliste et critique de cinéma ». En lisant votre article sur le dernier film de Philippe Garrel dans le cadre de votre chronique Cannoise, je comprends mieux l’ampleur de ce double accident.

Ce n’est pas la première fois que l’on est en droit de questionner votre rigueur journalistique. Votre article du 15 mai 2008, intitulé « Les palmes de monsieur Smith », colportait les propos du propriétaire du cinéma du Parc sans jamais formuler le moindre commentaire, malgré les nombreuses inepties parsemant son discours. Je vous en donne rapidement quelques exemples. À propos du cycle de Palme d’or qu’il présentait au Cinéma du Parc, il tenait à préciser : « Il est très important de comprendre que ces films-là ne sont pas dans les vidéoclubs ; Underground et Papa est en voyage d’affaires de Kusturica, L’Arbre aux sabots d’Olmi, Missing de Costa-Gavras, Padre Padrone des Taviani, Quand passent les cigognes de Kalatozov ». Ces films sont tous disponibles en format DVD à la Boîte noire. Malgré le déménagement de cet établissement (le passage de Saint-Denis à Mont-Royal), je peux vous assurer que les films sont toujours là. La Boîte noire est, me semble-t-il, un lieu que l’on nomme communément un club vidéo.

Toujours dans le même article, on peut lire : « Malgré l’ardeur de Smith et de son équipe, le Parc n’a pu obtenir que 39 Palmes d’or - "The Third Man de Welles est un Grand Prix et non une Palme d’or ». Il s’agit d’un détail, me direz vous, mais The Third Man n’est pas un film de Welles. Il a été réalisé par Carol Reed. Je ne vous demande pas de mener une enquête de fond. Il vous suffit de taper sur votre clavier IMDB ou Wikipédia pour trouver le titre d’un film et le nom du réalisateur lui correspondant. Un dernier extrait : « Près du quart des films sont présentés en 35 mm, et nous ne présentons plus de DVD ». Mensonge ! Deux films sur trente-neuf étaient en pellicule lors de cette rétrospective. Je ne suis pas excellente en mathématique mais je peux dire, sans me tromper, qu’on est loin du quart annoncé par Smith, qui rajoutait : « Qu’elles soient en Beta numérique, en Beta SP ou en DVD, nous transférons les images sur un disque dur interne appelé Trekstor, un appareil allemand ». Depuis quand est-ce qu’un film en DVD qui est simplement transféré sur un disque dur d’ordinateur - fut-il de marque allemande - cesse d’être un DVD ? N’est-ce pas jouer de façon éhontée sur les mots ? Et le fait que vous n’ayez pas relevé cette contradiction flagrante ne vous fait évidemment pas honneur.

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Les amants réguliers (2005)

Pourquoi évoquer Smith si j’ai l’intention de vous parler de Garrel ? La réponse est simple et se trouve dans votre article « Bonjour l’ennui », à propos de La frontière de l’aube. Une des opinions que vous avancez - et j’insiste pour souligner qu’on est loin d’un argument, d’un fait ou même d’une idée (la différence est importante) - est : « de grâce, on est en 2008 ». Cette phrase qui ne veut strictement rien dire est directement inspirée de Roland Smith qui affirmait et vous le savez très bien puisque vous avez rapporté ses paroles : « Qu’est-ce que Garrel (La Frontière de l’aube) fait là ? Il aurait été à sa place en 1968. » Vous auriez pu vous donner la peine d’émettre une critique personnelle au lieu de repiquer les dires d’un personnage des plus douteux.

Avez-vous déjà vu les films de Philippe Garrel ? Permettez-moi d’en douter. Vous reprochez à Garrel de s’accrocher à la nouvelle vague tout en disant que c’était nécessaire pour Les amants réguliers parce que cela collait au sujet. Ce film se déroule entre 1968 et 1969. Dois-je vous rappeler que la nouvelle vague était terminée depuis belle lurette à cette époque. Pour ce qui est de coller au sujet, on repassera. Si vous désirez établir un lien entre la nouvelle vague et Garrel, pourquoi ne pas le citer ? Il a régulièrement évoqué sa filiation à cette dernière. Après tout, si Garrel surnomme Godard « le maître », il doit bien y avoir une raison. Vous auriez pu essayer de percevoir des rapports entre certaines thématiques de la nouvelle vague comme le triangle amoureux (sujet majeur chez Godard et Truffaut) ou le suicide (la fin de Jules et Jim par exemple) et l’ensemble de l’œuvre de Garrel.

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La cicatrice intérieure (1972)

Tout propos est bon à nuancer et Garrel a produit plusieurs films qui s’éloignent fortement de ce mouvement cinématographique. Le lit de la vierge, Le berceau de cristal ou La cicatrice intérieure pour ne nommer que ceux là, reflètent sa période expérimentale des années soixante-dix. Après Godard, devinez de qui Garrel parle le plus souvent…Andy Warhol. Vous n’êtes pas sans ignorer que Garrel a tourné plusieurs films avec sa compagne de l’époque, Nico, ex-chanteuse des Velvet Underground et icône de la Factory. Mais ça c’est une autre histoire…

Vous semblez surprise du caractère intemporel de La frontière de l’aube (gommage des indices nous donnant des renseignements sur l’époque, utilisation du noir et blanc). Je vous l’accorde, Garrel ne filme pas d’ordinateur portable ni de téléphone cellulaire ni de jeunes gens draguant sur le net. Il capte les gestes, les regards, les sourires timides lors de des premières rencontres amoureuses, les silences (la naissance de l’amour pour reprendre le titre d’un de ses films) puis la passion destructrice et la rupture forcément difficile. Peut-on survivre à la passion ? Est-ce qu’on en crève ou pas ? Pouvons-nous laisser derrière les fantômes qui nous hantent (je sais les fantômes vous font rire…) ou devons-nous aller les rejoindre ? Ces questions n’appartiennent ni à 1968 ni à 2008. Elles sont de tous les temps, de toutes les époques, intemporelles comme ses images.

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Le berceau de cristal (1975)

Elles intéressaient déjà les écrivains des derniers siècles et elles enthousiasment les nouveaux cinéastes. Par exemple, les deux derniers films de Christophe Honoré reprennent un certain héritage que l’on doit à Garrel de manière plus légère. Dans Paris montre Louis Garrel se demandant si « il est possible vraiment qu’une histoire d’amour nous fasse sauter d’un pont » (chez Garrel ce n’est pas le pont mais on a souvent envie de se jeter par la fenêtre) tandis que dans Les chansons d’amour le film se termine sur « Aime moi moins mais aime moi longtemps ». On effleure le suicide et la survie passe par le renoncement à l’amour fou. Il y a du Garrel là-dedans. L’utilisation du fils Garrel (il est l’acteur fétiche d’Honoré) n’est certainement pas involontaire. Faire résonner les films entre eux, n’est-ce pas là le rôle d’un critique ? L’unique lien cinématographique que vous établissez passe par Cocteau. Cela prouve que, mine de rien, vous avez lu le dossier de presse du film puisque Garrel cite Cocteau en tant que référence directe. Évidemment, l’anecdote concernant votre adolescence est plus amusante. On serait presque tenté de croire que vous avez rapproché les deux cinéastes dans un éclair de génie.

Le noir et blanc, pour vous, provoque un « charmant décalage avec la réalité ». De quoi parlez-vous ? Le noir et blanc est parfois bien plus proche de la vie que la couleur. Il suffit de regarder La maman et la putain d’Eustache ou La vierge mise à nu par ses prétendants de Hong Sang-soo pour s’en convaincre. De plus, Garrel a toujours travaillé sur les noirs profonds, les blancs lumineux, le sur et le sous exposé. J’espère ne pas avoir besoin de vous expliquer trop longtemps les raisons qui font que cette esthétique nécessite l’utilisation du noir et blanc.

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La frontière de l’aube (2008)

Garrel a été sifflé à Cannes. Et alors ? Antonioni (L’avventura, 1960), Eustache (La maman et la putain, 1973), Ferreri (La grande bouffe, 1975), Bresson (L’argent, 1983), Godard (Détective, 1985), Dumont (L’humanité, 1999) ont tous connu le même sort. Ces cinéastes passeront à l’histoire et on oubliera les noms, les visages et les écrits de leurs détracteurs. Dans 10, 15 ou 20 ans, lorsque tout le monde sera d’accord pour dire que Philippe Garrel fut l’un des cinéastes les plus importants de la période post 68 (et croyez-moi ça arrivera), et bien vous tiendrez le même discours que ces personnes en osant même vous vanter que vous étiez à Cannes l’année où il fit scandale. Vous n’aurez toujours pas vu ses films, peu importe, vous ferez l’évènement en célébrant sa gloire sans même pouvoir en donner les raisons.

Vous terminez votre texte en vous offusquant de la présence de La frontière de l’aube en compétition officielle. La mort du cinéma ce n’est pas tant la disparition de la pellicule et le passage au numérique, la mort du cinéma c’est vous et certains de vos « confrères », passant de Garrel au dernier Indiana Jones, du festival des films réalisés sur cellulaire au festival de Berlin, de la mort de Bergman aux potins sur Angelina Jolie et Brad Pitt, tout ça sur le même ton et sur un blog, preuve incontestable que vous, contrairement à Garrel, vous êtes bel et bien en 2008. En joignant les rangs des siffleurs vous avez l’impression, pendant quelques instants, d’être un membre respectable de la communauté cannoise. L’année prochaine, vous recommencerez. Qui sera la victime ? Hou Hsiao-hsien ? Béla Tarr ? Godard ?

J’espère que vous me fournirez une réponse un peu plus élaborée que celles que vous donnez habituellement à vos lecteurs. Le mépris que vous affichez à leur égard est parfois étonnant. L’un d’entre eux vous fait remarquer que votre critique de Garrel est peut-être un peu injuste et vous lui répondez : « Eh ben voilà, je suis une plouc cannoise la la lère ! Cela dit, c’est chouette siroter un rosé à Cannes ». À un autre, qui pourtant est d’accord avec vous, vous lui rétorquez : « Si nous étions en train de siroter un rosé dans un café cannois, je vous dirais simplement une certaine élite ? Pff, je l’emmerde ! ».

Au moins, nous savons désormais que vous passez plus dans temps dans les bistrots que dans les salles obscures à essayer d’avoir une rencontre avec un film. Cela explique aussi la profondeur de vos analyses. « Qu’est-ce que je me suis rasée pendant ce drame romantique aux accents surréalistes !  » démontre assez bien toute la complexité de votre pensée. Vous emmerdez l’élite. Qu’entendez-vous exactement par ce terme ? « L’élite » un mot fourre-tout dont on ne connaît jamais réellement la teneur. Est-elle composée des gens qui ne sont pas d’accord avec vous, de ceux qui réfléchissent plus de deux minutes sur un film, d’étudiants ou de professeurs en cinéma, de spécialistes ? Pourriez-vous nous fournir davantage d’explications ?

La prochaine fois que vous serez sous le soleil de Cannes en sirotant votre rosé et en maudissant les cinéphiles pseudo-intellos élitistes de ce monde et bien pensez que ceux-ci vous répondent avec les mots de Maurice Pialat qui sifflé, hué et insulté par le public lorsqu’il remporta la palme d’or, en 1987, (Sous le soleil de Satan) s’exclama du fond du cœur : « Sachez que je ne vous aime pas non plus… »

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La frontière de l’aube (2008)

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