Hors Champ

mai-juin 2020

Les cercles et la mort

JE RENTRE À LA MAISON

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Comment rendre justice à un film que l’on a apprécié pour sa simplicité, sa maîtrise épurée, sans toutefois le confiner aux adjectifs "simple" ou "touchant", et sans obscurcir complètement l’intelligence et la profondeur d’une vision aiguisée patiemment ? Une émotion artistique, provoquée par une œuvre légère mais dense, doit forcément dépasser les notules réductrices que l’on voit sur les affiches de films et dans de nombreuses chroniques "culturelles". De ces notules qui se ressemblent toutes ("Percutant !", "Génial !", "Irrésistible !"), et qui s’appliquent autant à un film de Rohmer qu’au dernier opus sanglant de Bruce Willis.

Je rentre à la maison, réalisé par Manœl de Oliveira (à 93 ans on se demande si le bougre est immortel), met en scène Gilbert Valence (Michel Piccoli), un vieil acteur qui perd son épouse, sa fille et son gendre, morts dans un accident, le laissant seul à s’occuper de son petit-fils. Mais le vieil homme (Piccoli un peu en double d’Oliveira) continue de vivre, de jouer, d’apprécier ces petits cycles de l’existence, et de nous les faire partager, peut-être pour une dernière fois. Cette "mort" de la famille, Oliveira ne la montre pas, non plus que le deuil. Cela n’a aucune importance ; Gilbert Valence est vieux, il s’en va bientôt et il veut profiter du dernier tour de manège.

Le film débute avec une représentation du Roi se meurt, d’Eugène Ionesco, dans un petit théâtre parisien. Valence/Piccoli n’en finit plus de rendre hommage au texte de Ionesco, interprétant magistralement le rôle de la pièce mais également le rôle de sa vie, celle qu’il jouera dans le film : un vieil homme-petit garçon qui ne veut pas partir, qui refuse l’éternité, ce terrible néant dans lequel veut le pousser son entourage. Dans les coulisses du théâtre, trois hommes, dont l’agent de Valence, rôdent, un peu fébriles, avant d’annoncer, à la fin du spectacle, le terrible drame que vient de subir la famille de Valence. Scène suivante : nous sommes déjà ailleurs, Valence fait du lèche-vitrines dans Paris et achète des souliers neufs qu’il regarde avec un enthousiasme enfantin (dans un entretien entre Valence et son agent, Oliveira ne fera que filmer leurs pieds durant plusieurs secondes). Ses souliers, il se les fera voler par un jeune drogué (dans le Roi se meurt il était également pieds nus), avant d’en racheter une autre paire dans une autre scène.

Au quotidien, Valence se fait réveiller par son petit-fils avant le départ pour l’école, puis il se lève pour regarder par la fenêtre, de sa chambre sombre, la gouvernante mettre un goûter dans le cartable du môme. On retrouve ensuite Valence dans un café, près de l’entrée, toujours à la même table, toujours assis sur la même chaise : il donne quelques francs au serveur, roule son journal et sort. Quelques secondes après, un homme en cravate qui lit Le Figaro reprend la même place avec un sourire de satisfaction... Un peu plus loin Valence joue encore, dans le même théâtre qu’au début, mais une autre pièce (La Tempête, de Shakespeare). Plus tard il rencontre son agent qui veut lui faire prendre la vedette dans un film pour la télévision, un film d’action. Après tout Valence est un acteur connu et cela rapportera de l’argent... Mais il refuse le rôle, ça ne l’intéresse pas. La scène est hilarante et Piccoli/Oliveira y démontre en trois lignes toute la futilité que représente la télévision et les scénarios pré-mâchés. Oliveira n’a pas besoin d’une thèse sophistiquée, un humour sobre lui suffit pour révéler les bêtises, La bêtise.

Un matin, après avoir de nouveau regardé son petit-fils partir sur le chemin de l’école, Valence tente de se rendormir mais le téléphone sonne, son agent l’appelle. C’est un cinéaste américain, John Crawford (jouissif John Malkovitch), qui veut le faire jouer dans une adaptation d’Ulysse, de James Joyce. Le réalisateur a une renommée, la pièce et le rôle lui plaisent, Valence accepte. Mais ça n’est pas si facile, ça n’est plus si facile. Valence ne sait pas ses textes, il n’arrive plus à se concentrer. Le manège, suivant pourtant une cadence tranquille (Crawford lui laisse du temps pour apprendre son dialogue, il ne le presse pas), va déjà trop vite. Valence ne suit plus, il veut rentrer à la maison.

Le cycle, celui du film qui se tourne dans le film et qu’abandonne Valence, ce théâtre des reprises, est ainsi brisé. D’ailleurs tous les cycles le seront à un moment ou à un autre. Valence arrivera en retard au café et l’homme qui lit Le Figaro verra sa place prise : il ira s’asseoir un peu plus loin, agacé. Tout comme fut perturbée la scène initiale, tout comme furent volées les chaussures de Valence, chaque mouvement circulaire se retrouve coupé par un autre cercle ; celui d’un autre, celui de l’autre, celui du temps, du hasard. À la toute fin Valence rentre chez lui, épuisé. Son petit-fils le regarde en silence monter les escaliers vers sa chambre.

Lorsqu’une œuvre, conçue avec maîtrise et intelligence, nous a montré, et plus que cela, nous a fait ressentir la mort, la vieillesse, le temps, l’art, l’amitié, la famille, peut-on vraiment en demander plus ? Je rentre à la maison nous parle de nous-mêmes, de ce que nous vivons, avons vécu, vivrons. C’est ce à quoi le cinéma devrait toujours atteindre, c’est ce que Manœl de Oliveira a réussi parfaitement. De façon simple et touchante.

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