Hors Champ

mai-juin 2020

Un fleuve humain

SAGESSE DU TERRITOIRE

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Un fleuve humain prend l’affiche à Montréal à partir du 4 mai 2007 au complexe Ex-Centris. Le film sera projeté en présence du cinéaste les 9, 10 et 11 mai (séance de 19h00).

Réal. : Sylvain L’Espérance / Les films du tricycle / Québec / 2006 / Betacam Num / 90 min / français, peul, bambara s.-t.f.


"Le delta intérieur du fleuve Niger au Mali. Une vaste plaine traversée par le fleuve au coeur du Sahel. Un fabuleux enchevêtrement de canots, de rivières, de lacs, d’îles, de mares, de prairies et de zones inondables. Sur ce territoire, des sociétés humaines ont appris à vivre ensemble en étroite relation avec le mouvement du fleuve.". Ces premières phrases de narration qui introduisent le documentaire Un fleuve humain (réalisé par Sylvain L’Espérance) résument fort bien l’essentiel du film : à la fois son contenu didactique, cadre à l’intérieur duquel se succèderont les nombreuses observations du cinéaste et des participants (ainsi que celles du spectateur), mais également son esthétique même, sa profonde simplicité et son dépouillement assumé. C’est d’ailleurs par le biais de cette forme de sobriété radicale et fortement maitrisée que l’ensemble du film se révèle à notre regard dans toute sa justesse, dans toute sa complexité épurée (il faut noter que la narration en voix off est très peu présente, se faisant entendre en seulement quelques phrases au début et à la fin du film). La caméra attentive et sereine de L’Espérance nous amène ainsi une part significative de l’expérience vécue par les habitants du delta... Constructeurs de pirogues, vendeurs de poissons, navigateurs, bergers et pêcheurs se manifestent tour à tour en évoquant tout autant les aspects concrets de leurs métiers que les espoirs, désillusions et autres sentiments liés à leurs quotidiens respectifs.

D’abord, c’est l’aspect salvateur du travail rural ou artisanal qui nous apparaît. Les métiers des uns et des autres constituant très souvent un héritage légué par les ancêtres (et considéré comme précieux car outil d’autonomie et de survivance), force est de constater l’incroyable sentiment de liberté qui se dégage de leurs activités malgré un fort ancrage dans la tradition. L’efficacité de leur labeur reposant davantage sur la lenteur et la connaissance profonde de l’environnement physique et humain. Chaque destin semble alors se construire en parfaite harmonie avec l’âme des lieux, leur mémoire. Aspirations de temps passés retrouvant leur nécessité lorsque réincarnées chez les plus jeunes. Parmi des éleveurs de bétail qui se déplacent sans cesse afin de nourrir leur troupeau, l’un d’eux raconte l’influence de ses parents : "Les histoires qu’ils me racontaient me plaisaient et ne quittaient pas mon esprit. Je ne pensais qu’à ça. Mon esprit s’est envolé avec les boeufs". Avec une sorte de fierté sans ambage, un autre explique la simple satisfaction du travail bien fait : "Depuis le début, ce que j’aime le plus, c’est de voir mes boeufs bien gros. Quand je les regarde, je constate qu’ils sont bien nourris". Cette phrase peut sembler anodine, pourtant on peut demeurer quasiment halluciné (avec une certaine naïveté, certes) devant ce spectacle d’un autre âge, celui d’un homme dont tout le bonheur semble s’incarner dans la seule contemplation de l’ouvrage accompli. Un vieillard, lui, nous explique savamment quelques-uns des principes de construction d’une pirogue, tout en faisant valoir que "La même main peut faire deux pirogues qui ne se ressemblent pas". Discours en rupture avec certains principes d’usinage ou simplement sagesse du véritable artisan, démontrant que la rigueur appliquée à une construction ne crée pourtant jamais deux objets identiques.

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Par rapport au territoire, un pilote de bateau de cargaison décrit la différence (encore une fois avec cette sorte de fierté modeste, "bien placée") qu’il doit noter entre les hauts-fonds et les bas-fonds, la connaissance qu’il doit avoir de la crue, des courants et des déplacements du sable dans le lit du fleuve, ou encore l’observation minutieuse qu’il doit faire de la couleur de l’eau. "Nous vivons avec cette réalité", dit-il. Un pêcheur, accompagné de ses enfants, manifeste le même souci de connaissance du territoire : "Quel profit peux-tu tirer de la pêche ? Il n’y en a pas. Le bénéfice de la pêche n’est plus assuré au Mali parce qu’il n’y a pas de barème de prix. Mais questionne-moi sur le fond marin, je te répondrai."... "Faire des sacrifices de lait ou de kola dans le fleuve, ça ne sert à rien. Mieux vaut avoir un bon filet.", ajoute-t-il avec toute l’ironie de l’homme concret. "Nous ne pouvons abandonner ce travail. (...) Les enfants sont pleins d’énergie, de courage et de joie dès qu’ils viennent s’installer ici dans le poisson. Ils sont habitués à cette vie plutôt que de rester dans la misère de la ville. Au moment de quitter la maison, les enfants ne se sentent pas bien. Mais dès qu’on met les pieds ici, c’est le bonheur et la santé.". Nulle spécialisation dans la façon dont les protagonistes du film vivent leurs métiers, mais plutôt un savoir-faire longuement choisi, puis acquis, puis aimé. Des sentiments qui semblent se mirer littéralement dans les reflets en constante métamorphose du fleuve, comme si chaque vocation devait y trouver son sens. Cette rencontre étonnante de l’homme avec son territoire redonne ici une valeur de pérennité à l’un et à l’autre. À la fin, L’Espérance cite un écrivain somalien : "Toute chose a un passé, un présent et un avenir. La terre a son histoire, le soleil sa vie, la lune son système de conduite. Les êtres vivants ne sont pas les seuls à vivre et à penser. Les fleuves ont aussi des souvenirs. Ils se rappellent les lieux d’où ils viennent, ils ont des liens d’allégeance avec les peuples chez qui ils prennent leurs sources. Le vent se souvient de ceux qu’il a rencontré dans sa grande traversée du désert. Et c’est ainsi que la terre tire sa force du ciel, le ciel de la terre et les vivants des morts.".

La réalisation aussi, heureusement, nous donne à voir, entendre et ressentir. Le caméra du cinéaste scrute la texture changeante de l’eau, nous fait observer l’agitation tranquille des hommes sur un port avant l’arrivée de la nuit, s’attarde à la traversée du fleuve par le bétail. Une attention égale est portée aux sons émis par le vent, les beuglements apaisants d’un troupeau de boeufs, le bruit des pas d’un berger dans l’herbe... Il serait néanmoins laborieux de tenter d’évoquer Un fleuve humain uniquement par de simples exemples ou citations extirpés du portrait d’ensemble. L’Espérance fait son oeuvre un peu comme le vieillard construit ses pirogues ou comme le navigateur pilote jour et nuit son bateau ; modestement mais avec une grande acuité dans l’observation. Ce film absolument anti-spectaculaire trouve ainsi sa profondeur ailleurs que dans les discours ou les doubles-sens réthoriques, provoquant la conscience du spectateur sans jamais imposer quoi que ce soit. Comme une sorte de conte du réel. Et si plusieurs pourront y saisir une véritable complexité métaphorique, philosophique, spirituelle, humaine (mot peut-être trop souvent galvaudé), c’est précisément parce qu’il n’en fait aucun cas, ne force rien, se refuse à tout tape-à-l’oeil, tout esclandre, toute envolée. L’effet en est d’autant plus probant. La leçon, exemplaire.

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