Hors Champ

mai-juin 2020

"Une solution à la recherche d’un problème"

LE CINÉMA NUMÉRIQUE SELON DIGIMART

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Des coûts de distribution ridiculement bas, un gigantesque réseau de diffusion qui garantirait aux auteurs la chance de présenter leurs œuvres à armes égales avec Hollywood, l’achèvement réconciliateur de toutes les tensions vécues sous l’ancien régime lourd et désuet de la pellicule : bref, c’est un bloc lisse et sans faille qui est offert comme solution définitive par le numérique. Une industrie en émergence s’accompagne souvent par un cri de charge de ses représentants les plus enthousiastes, adorateurs éperdus de son avènement inéluctable. Digimart, qui s’annonce comme le premier marché international du cinéma numérique, a ainsi donné le coup de départ officieux à un Klondike nouveau genre dont il se veut le digne promoteur. Ce commerce, encore un peu abstrait si on se réfère aux possibilités fulgurantes qu’il prétend ouvrir, s’est donc enfin doté de moyens à la hauteur de ses prétentions en créant un lieu de ralliement destiné à ses plus féroces prospecteurs. On ne s’étonnera donc pas que les rencontres de cette première édition de Digimart, présentées à Montréal sous forme de conférences et de discussions, se soient faites principalement entre invités de circonstance. Gens d’affaires, distributeurs, représentants de compagnies spécialisées et experts en technologie numérique y avaient une place de choix, contrairement aux cinéastes et critiques dont la participation était généralement limitée à celle d’un public attentif et discret.

JPEG - 18.6 ko
Mark Cuban : cinéma d’auteur et basketball

C’est en qualité de conférencier-vedette que le milliardaire texan Mark Cuban [1] ouvrit le bal en donnant une orientation précise à Digimart à l’aide d’un discours fort bien rodé (et dont les idées principales furent reprises largement par la suite, conférant aux autres participants le statut de pâles disciples). Cuban commença par s’attaquer vigoureusement aux majors Hollywoodiens, déplorant la lenteur de leur adaptation aux nouvelles technologies et voyant dans ce retard l’hébétude de vieux dinosaures sur le déclin. Une hostilité face à Hollywood qui fut partagée par bien d’autres après lui, et dont on peut aisément deviner la banale concurrence commerciale qui la motive. Mais le plus intéressant fut de constater à quel point cette posture de résistance s’accompagnait systématiquement de l’évocation du cinéma d’auteur [2] qui fut ici valorisé tout en étant dénaturé et amalgamé. Il semblait évident qu’il y avait là une volonté de générer le plus grand nombre possible de confusions autour de cette notion (de Jarmush au cinéma amateur, du documentaire aux vidéo-boutades de 15 secondes diffusées sur Internet) dans le but non dissimulé de créer un espace virtuel illimité qui irait jusqu’à offrir la possibilité de regarder des films sur un téléphone portable. La véritable intention derrière cet intérêt inattendu pour le sort du cinéma d’auteur finissant ainsi par être révélée : s’en servir dans l’unique objectif d’apporter de l’eau au moulin titanesque que le réseau de distribution numérique est appelé à devenir [3].

Néanmoins, quelques distributeurs [4] éveillés mais malheureusement peu nombreux ont fait l’effort d’un discours critique, défendant une vision plus profonde du cinéma d’auteur et tentant de sortir celui-ci du simple rôle d’appât qu’on veut lui faire jouer. Estimant avoir depuis longtemps perdu la bataille de la distribution des cinémas nationaux et étrangers face aux majors, ils voyaient avec le cinéma numérique la possibilité de redéfinir le territoire de la distribution au profit des films d’auteurs. Naïve ou non, cette démarche beaucoup plus engageante mérite d’être soulignée et encouragée sans cynisme. Cela étant dit, sans prendre de posture frileuse face à la naissance d’un nouveau médium, sans non plus tomber dans la crainte forcenée qui souvent l’accompagne, peut-on pour autant ne pas être dupe des intérêts qui motivent sa précipitation exaltée ? Peut-on aussi mettre en doute certaines entreprises qui prétendent montrer la voie de l’avenir sans que ne soient jamais contestés sinon la légitimité du moins la valeur et le sens qu’elles lui confèrent ? S’étant donné pour mission de mettre en avant le caractère salvateur de sa propre cause, Digimart entend bien en justifier la nécessité en rassemblant toutes les bonnes volontés prêtes à faire acte de foi. Quitte à gonfler avant l’heure ses effets les plus alléchants pour mieux la porter au pinacle. Mais qu’en sera-t-il du cinéma lui-même, de sa mémoire, de sa définition ou de sa survie à l’intérieur d’un champ infini d’images véhiculées dans la profusion, la diversité, la démocratie et l’indifférence ?

Notes

[1Fondateur de Broadcast.com (le plus important fournisseur de multimédia sur l’Internet qui fut vendu à Yahoo), propriétaire du réseau HDnet (un canal haute définition spécialisé dans le divertissement) et accessoirement d’une équipe de basketball dans la ville de Dallas.

[2L’équivalent en anglais étant plutôt exprimé par "Independant film" et "Art house"

[3Un autre conférencier, Patrick Von Sychowski, le disait sans ambages : « la distribution numérique n’est rien d’autre qu’une solution à la recherche d’un problème ».

[4Nico Simon (Luxembourg), Stefan Kaspar (Pérou) et Ira Deutchman (Etats-Unis)

Recherche

Effectuez une recherche parmi les 800 articles publiés par la revue Hors champ depuis 1998.

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Entretien avec Rodrigue Jean et Mathieu Bouchard-Malo

    LA POÉSIE DU VIVANT

    Rodrigue Jean occupe une place absolument singulière dans le paysage cinématographique québécois. D’origine acadienne, mais vivant à Montréal depuis plusieurs années, Jean aboutit au cinéma après avoir été chorégraphe, dans les années 90. Ses longs métrages de fiction, Full Blast, Yellowknife, Lost Song, ainsi que ses documentaires L’extrême frontière et Hommes à louer composent un œuvre d’une rigueur extrême, révélant une « poésie du vivant » qui transite par des situations-limites, un refus du psychologisme et des typologies si communes dans notre cinéma.

  • Notes sur The Tree of Life

    DU NOUVEAU

    Un des bonheurs de ce film est d’avoir laissé en nous des impressions aussi fortes, et d’une nature si particulière, que chaque image en évoque d’autres, que chaque piste en ouvre de nouvelles...
    Le bonheur, c’est de replonger dans sa mémoire aussitôt que l’on se plaît à y repenser, c’est en faire défiler un moment, tenter de recomposer un segment, s’imprégner de ses évocations et suivre au hasard les voies du ressouvenir, à la rencontre à chaque fois différente d’un nouveau contour, d’un nouveau détail, d’un angle encore inaperçu, et assister, à chaque fois et pour soi, à la naissance de quelque chose de neuf, de nouveau, à nouveau.

  • « The Nitrate Picture Show »

    Quelque notes sur la couleur (1)

    Voir la projection d’une copie de film nitrate faisait partie, pour moi, de ces choses rêvées, inespérées, quasi impossibles, que le hasard et la détermination d’une poignée d’archivistes de la George Eastman House, un peu fous, sont parvenus ce printemps à matérialiser (pour moi et quelques autres bien entendu).

ISSN 1712-9567
copyright 2020

Zoom Out   OffScreen       Conseil des arts du Canada   Conseil des arts de Montréal