Hors Champ

mars-avril 2020

Télé-réalité

FICTION ET PARTICIPATION DU PUBLIC

par Nicolas Renaud
30 septembre 2003

Le phénomène de la télé-réalité, s’il semblait d’abord ouvrir à la télévision de nouveaux horizons, s’est vite formalisé dans certaines tendances dominantes qui reprennent en fait des concepts télévisuels bien connus : compétitions par élimination, amour et argent, production de stars, participation du public. Ces types d’émission font depuis longtemps partie de la télévision. Ce qui compte maintenant est simplement l’utilisation de « vraies personnes », sélectionnées parmi la population. Précisons seulement quelques caractéristiques que partagent des émissions comme Cupid, For Love or Money, American Idol ou Star Académie, qui se présentent comme des dérivés du concept de télé-réalité, gardant certains éléments des prédécesseurs tels Survivor, Temptation Island, The Amazing Race et The Osbourne.

Stéréotypes et fiction

Au lieu de personnes et de situations réelles qui détonneraient du contenu habituel de la télévision, celle-ci se sert de la réalité pour exacerber tous les stéréotypes qu’elle a déjà mis en place, à un point tel qu’on ne les retrouve même pas sous une forme aussi condensée dans la fiction. Par exemple, dans For Love or Money, le groupe de jeunes hommes se dirigent vers le château de la princesse que tous convoitent. Ils filent sur la route, le long de la côte californienne, maintes fois vue en introduction de films hollywoodiens, prenant place dans un convoi de véhicules Hummer, gadget par excellence du nouveau riche. Ils ont la gueule carrée, ils sont avocats, informaticiens, courtiers, sportifs, imbus d’eux-mêmes et relativement incultes. Ils arrivent à la demeure qui ressemble à une maison digne de Barbie ; cour en rond-point, colonnes blanches, trois étages de pierre rose… Et toute la situation en elle-même relève, bien sûr, de la plus pure fiction : série d’épreuves et de rencontres devant la caméra pour former un couple et où il est impératif de choisir entre l’amour ou un million de dollars… Même style de mise en scène et typologie des participants pour la version inverse, celle d’un homme désiré par toute une galerie de jeunes femmes. On croirait voir un soap, alors que c’est réel. Faudrait-il alors en déduire que les soapreprésentent la réalité et que la majorité des Américains ressemblent à ces personnages ? Il est sans doute plus juste d’en conclure que la télévision est finalement incapable (ni le désire-t-elle) de faire autre chose que ce qu’elle est habituée de faire, autant dans la forme que dans le type d’individus représentés. Que ce soit son invention ou la réalité, elle ne montre toujours que sa propre création. Ceci se joue sur deux niveaux, à double sens : une émission choisit et dirige des participants qui correspondent à ses standards et aux attentes probables du public, mais ces participants reflètent l’intégration des modèles dominants dans la culture, lesquels sont déjà largement institués par la télévision. De plus, bien que nous n’élaborerons pas sur ce point qui constitue la critique la plus commune mais toujours valide du principe de télé-réalité, les sujets filmés se comportent nécessairement d’une façon prescrite par le contexte, ils apportent un élément de jeu, de faire-valoir, au-delà duquel la caméra ne cherche nullement à toucher du « naturel ». (Voir aussi le texte : Mimétisme... dans l’environnement télévisuel)

Dans The Amazing Race, ce n’est pas seulement la reproduction des stéréotypes télévisuels qui est à l’œuvre , mais la continuité du regard et de l’attitude américaine à l’échelle de la planète. Que ce soit sur les lieux sacrés d’un temple en Inde ou dans une réserve naturelle en Afrique, on ne s’intéresse pas à la réalité, mais à des concurrents qui se comportent partout comme des marines ou des joueurs de football, se ruant d’un point à l’autre en gueulant « Let’s go ! C’mon ! Move it ! ». Parcourant le monde dans un tel état d’esprit, quoi de plus exécrable alors qu’un chauffeur de taxi étranger qui ne va pas assez vite, qu’un villageois africain qui ne comprend pas une demande de renseignements sur la route à suivre... La diversité des lieux et des cultures du monde entier n’est qu’un joli décor pour la retransmission d’un perpétuel « basic training ».

Nous aurons bientôt un Loft Story québécois, ce qui amène le réseau TQS à s’afficher comme étant « Le réseau de la télé-réalité » au Québec. Mais qu’y trouverons-nous de « réel », au-delà de ce qui fonde déjà le monde télévisuel de TQS ? Inconsciemment, la bande-annonce de l’émission ne saurait si bien dire : « la réalité ne sera plus jamais la même ». Car nous n’assistons pas au retour de la réalité dans le spectacle, mais au retour du spectacle dans la réalité. Ces concepts de réalité sont en fait bien proches des « jeux de rôles » (après tout, personne ne meurt dans Survivor). Le spectacle, au sens sociologique que Guy Debord voulait lui donner, ne désigne pas une image ou l’ensemble des images, mais une condition des rapports sociaux transitant par les images. Il fonctionne comme « inversion concrète de la vie », il est « le mouvement autonome du non-vivant » [1].

La télé-réalité se retrouve donc devant un dilemme quand au choix de ses sujets et de ses participants. D’un côté, l’une des seules dimensions du réel qui y subsiste est de montrer au plus grand nombre de spectateurs possibles des gens qui leur ressemblent, même si c’est pour les suivre dans des aventures strictement télévisuelles. En même temps, il faut reproduire des images, des situations et une esthétique prédéterminés et vendables selon les standards établis du spectacle, poursuivre les dictats culturels en place et ne pas avoir à réinventer, à tous les niveaux de la production, les rouages d’une machine fonctionnant déjà toute seule. Il faut des personnes « ordinaires », des représentants de la masse, mais minutieusement choisis selon une charte de la « personalité », qui elle stipule : soyez vous-mêmes en étant télégéniques, soyez différents en immitant nos modèles. Debord disait encore, voulant appliquer un axiome marxiste à la condition de l’être humain dans le monde du spectacle généralisé : « D’autant plus sa vie est maintenant son produit, d’autant plus il est séparé de sa vie » [2].

Le jugement de la masse

Le cadre fictionnel fait partie du principe général de la télé-réalité, mais un élément central à certaines des nouvelles émissions du genre est la participation du public. Dans Cupid, c’est le vote des téléspectateurs qui élimine un à un les finalistes et partenaires potentiels de la jeune célibataire. Même principe pour élire une nouvelle star de la chanson dans American Idol, American Idol Junior et Canadian Idol, bien qu’un jury se charge des premières coupures et demeure présent jusqu’à la fin pour adresser des commentaires et critiques à chaque participant. Dans tous les cas, en annonçant le verdict de la masse invisible, l’animateur déclare « America said… » (ou « Canada said… »). Et c’est cela qui compte, la voix de l’Amérique, l’opinion majoritaire qui détermine l’issue de la compétition. Ce n’est plus seulement un sondage, on redonne à la masse un pouvoir réel, en direct, pour former un couple ou choisir une star, pouvoir qui ailleurs, dans les affaires publiques, en politique, n’est qu’illusoire.

La fonction, il va sans dire, en est une de renforcement de l’unité nationale. Les participants sont toujours choisis par la tenue d’auditions dans de nombreuses régions. L’espace géographique signifié est une prémisse en soi. Cupid et American Idol ont commencé par un voyage à travers les États-Unis. Ensuite, la ville ou la région d’origine d’un participant est souvent mentionnée et joue un rôle important dans l’image du pays que l’émission doit offrir. Le cas du Canada est probant. Les votes du Nouveau-Brunswick ont sauvé Wilfred, vainqueur de Star Académie. Pour Canadian Idol, la compétition entre les cinq finalistes reposait moins sur la différence de leurs performances respectives que sur l’ampleur du soutien de leur province d’origine. C’était plutôt une lutte entre l’Alberta, l’Ontario, le Québec, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve. Les données changeraient et l’émission risquerait de ne pas susciter le même engouement transnational si tous les participants venaient des quelques grandes villes principales. Et pour l’Ontario, il était commode que le concurrent ne provienne pas de Toronto, grande métropole et lieu des studios de l’émission, mais d’une plus petite ville. La structure nationale de l’émission est-elle donc parfaitement écrite comme une campagne de communication gouvernementale, ou une telle répartition des voix n’est-elle qu’un heureux hasard ? De plus, les tensions politiques habituelles ne manquèrent pas de faire surface. Un chroniqueur du quotidien montréalais anglophone The Gazette moussait les débats puérils, critiquant la présence de la concurrente québécoise en soutenant qu’elle n’avait pas le talent nécessaire, mais laissant bien deviner l’agacement qu’elle ne parle ni ne comprenne bien l’anglais. Si elle n’était pas encore éliminée, c’était selon lui parce que les Québécois n’ont rien de mieux à faire que de passer leur temps devant la télévision, la main sur le téléphone pour voter à répétition (en effet, mais la présence de tous les autres pouvait aussi s’expliquer par le fait que les Canadiens-anglais n’aient pas mieux à faire). Et qui était l’animateur de Canadian Idol, qui lui, étant bilingue, se chargeait d’intégrer la chanteuse québécoise ? C’était Ben Mulroney, le fils de l’ancien Premier Ministre du Canada, Brian Mulroney, lui-même ardent promoteur de l’unité nationale lors de ses années de service au parti conservateur.

Notons finalement, si l’on tente de faire preuve d’un jugement objectif sur des concours d’interprétation vocale comme American Idol, American Idol Junior et Canadian Idol, que certains participants démontrent un réel talent, des voix parfois exceptionnelles, qu’ils n’ont rien à envier aux stars populaires de l’heure. Pourtant, ceux-ci et celles-ci sont éliminés assez rapidement dès que les téléspectateurs commencent à intervenir dans la compétition. Le public est donc visiblement intéressé par d’autres critères que le pur talent. Peut-être qu’ici encore, ce que la majorité des téléspectateurs viennent confirmer, c’est l’intégration des modèles déjà imposés par les médias sur le culte des stars, ils finissent par choisir ce qui ressemble le plus à ces modèles, nuance importante dans l’appréciation critique des prestations des participants et l’élection des gagnants. Pour avoir vu quelques épisodes de Canadian Idol, l’une des concurrentes, de race noire et quelque peu obèse, surclassait de loin tous les autres avec sa voix riche et puissante, mais « le Canada a dit » qu’elle ne serait pas sa nouvelle « idole ».

Notes

[1Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard (3e édition), p.16.

[2Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard (3e édition), p.32.

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