Hors Champ

mai-juin 2020

Le passé nous regarde

LES MAUDITS SAUVAGES

par Simon Galiero
11 juillet 2020

L’homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l’ornement ; elle n’est pas à lui, elle vient du Ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l’homme n’aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable.
(- La Bruyère, Les Caractères, neuvième édition de 1696, Éditions 1018, p. 346.)

Il fallait aussi décomposer ces mouvements et les faire se déployer dans la conscience du lecteur à la manière d’un film au ralenti. Le temps n’était plus celui de la vie réelle, mais celui d’un présent démesurément agrandi.
(- Nathalie Sarraute, L’Ère du Soupçon, 1956, Folio Essais, p. 9.)

En un mot plutôt qu’en mille, il faut dire simplement qu’un visionnement récent des « Maudits sauvages », réalisé par Jean Pierre Lefebvre en 1971, nous laisse admiratif devant une démarche cinématographique aussi singulière. Il s’agit sans nul doute d’un film qui mériterait d’être dépoussiéré, et surtout revisité pour ses indéniables qualités d’écriture et ses audaces formelles. Audaces au service d’une compréhension (et d’une appréhension) du monde des hommes dans toute sa force intuitive et poétique. C’est ainsi à une vision bornée et réductrice de nos cultures et de notre morale, que Jean Pierre Lefebvre oppose un regard complexe et dépouillé de vanité. Partant d’une revisitation contemporaine de l’histoire de la colonisation des Amérindiens par les Français d’Amérique, nous sommes amenés à rencontrer notre époque.

Le film commence par un court plan : un cri étrange et l’image fixe d’un jeune couple d’Amérindiens, dont la jeune Tekakouita, tous deux enlacés dans un obscur club de danseuses nues. Puis s’enchaîne un long travelling suivant Tekakouita, la jeune Iroquoise, qui s’achemine vers une rivière rejoindre son amant (un plan magnifique). Le couple s’enlace près de la rivière, tournant sur lui-même, manifestant plus l’état d’une communion que d’une simple déclaration d’amour.

Dans son village de naissance, Tekakouita sera vendue par son peuple à un coureur des bois et trafiquant, Thomas Hébert, qui la ramènera chez lui non pas en 1670 mais en 1970, dans une petite maison de banlieue. Dans la suite du film s’alternent les rencontres avec des personnages d’époque : un abbé égaré dans sa foi paradoxale, une femme missionnaire et « vertueuse » (Jeanne Mance, épouse de Thomas Hébert dans le film), ainsi que d’autres comme un vendeur d’encyclopédies historiques au porte à porte qui tentera de violer Tekakouita. Jean Talon, personnage historique influent dans la politique de la Nouvelle-France, apparaît lui aussi. Dans un bar où Thomas Hébert boit un verre, on le voit à la télévision, interrogé sur des groupes terroristes dans une interview menée par Lefebvre lui-même. Il est vrai, Jean Talon aurait été interviewé si la télévision eut existé en son temps. Et ses mots galvaudés auraient été pris tout aussi au sérieux par cette télévision qui veut voir, mais ne regarde pas. Cette mise en abîme n’est évidemment pas fortuite, et vient canaliser la mécanique complexe du film : comme un double rouage qui créerait un mouvement de va et vient entre ce qu’il y avait d’absurde hier, et sa projection aujourd’hui sous la loupe grossissante de la consommation et des médias.

Et l’histoire, l’Histoire, s’achemine vers son incongruité perpétuelle. Déroulant minutieusement les nombreux fils de nos histoires, toutes les histoires, Lefebvre nous étale non pas la barbarie d’antan, mais celle d’aujourd’hui. Les maudits sauvages ce ne sont pas eux, avant et ailleurs, mais nous, ici et maintenant. Le passé est aujourd’hui, et c’est par la fenêtre du présent d’hier que Lefebvre nous observe. Dans un long travelling latéral, Thomas Hébert dans son habit de coureur des bois et Tekakouita dans sa tenue d’Iroquoise marchent avec un sourire béat sur une grande rue commerciale du centre-ville. Devant eux défilent les boutiques et l’étalage scintillant de leurs ridicules objets en toc. Hébert fera ensuite engager Tekakouita dans un club de danseuses nues, où elle interprétera avec frénésie son rôle exotique devant quelques badauds hagards. Et ainsi rencontrons-nous notre propre histoire : spectateurs assombris de nos cultures réduites au kitsch et à la pornographie.

Mais s’il est question de notre époque dans « Les Maudits Sauvages », il y est également question de beauté. Car si Lefebvre débroussaille les aléas de nos comportements sociaux, c’est bien pour nous en proposer une certaine idée. Par-delà notre arrogance sur l’Histoire, peut-être subsistera-t-il quelque chose de beau de ce destin étrange. C’est ce qui fait d’ailleurs du film un objet difficilement explicable, raisonnable. Chaque personnage, chaque événement, viennent s’imbriquer dans une définition tumultueuse des hommes et de la beauté. Tekakouita et son jeune amant, au pied de la rivière, viennent incarner une éternelle étreinte, insoluble et douloureuse. De cette beauté ambiguë et impalpable, naîtra peut-être quelque chose qui s’élèvera au-dessus de notre vulgarité. Et de l’Histoire.

Thomas Hébert retourne au village des Iroquois, mais le camp est maintenant désert. Seul l’Abbé s’y trouve, venu porter la bonne parole. Mais Hébert le tue pour lui « rendre service ». Dans un plan somptueux, de jeunes hippies apparaissent alors un à un, se refilant un joint de marijuana. Le dernier du cercle est Thomas Hébert. Et tout le groupe se met soudainement à crier à la manière des Amérindiens, se tapant la main contre la bouche dans un insondable et anachronique cri spirituel. À mille lieues de donner dans la revendication fleur bleue des peuples autochtones, non plus que de limiter les personnages de colonisateurs à des caricatures, c’est plutôt la vision d’une humanité perplexe qui nous est donnée par Jean Pierre Lefebvre. Quand la pureté, la sagesse et la nature ne seront plus que des objets de marketing, peut-être verrons-nous alors la loupe, qui jusque là ciblait notre obscénité, se déplacer lentement vers cette beauté si microscopique et pourtant encore bien réelle.

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