Hors Champ

mai-juin 2020

Entretien avec Jean Pierre Lefebvre

LE MANUSCRIT ÉROTIQUE

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Le Manuscrit Érotique / 2002 / 90 minutes

Projeté tous les soirs du 27 mai au 1er juin, 19h00, à la Cinémathèque Québécoise

Lise est une femme célibataire dans la trentaine, qui vit avec sérénité son petit train-train quotidien. Ronde et gourmande, elle ne se refuse aucun plaisir. Ainsi, dans la maison d’édition où elle travaille comme simple secrétaire, elle ne résiste pas à l’envie d’emprunter pour la fin de semaine un « Manuscrit Érotique » qui lui tombe entre les mains. À l’insu de son patron, elle emporte le livre chez elle avec l’intention de le ramener le lundi suivant. Dans la chaleur moite de l’été qui colle à la peau sous les jupes légères, Lise la voluptueuse sera accompagnée dans ses pensées par ce manuscrit salvateur et dérangeant aux allures d’élixir de jouvence.

Durant cette fin de semaine tranquillement agitée, elle est immergée par les mots que lui souffle le manuscrit. Décrivant les tribulations érotiques et amoureuses d’un couple idyllique, Élise et Max, l’univers du manuscrit s’impose peu à peu dans l’existence de Lise, jusqu’à s’immiscer physiquement dans sa vie. Comme un calque transparent, le livre semble doucement s’imbiber de ses pensées et désirs. D’abord troublée par l’étrange similitude entre le manuscrit et sa propre vie, elle se laisse tout de même apprivoiser inéluctablement…

« Le manuscrit érotique » se présente comme un joli dessin, une esquisse légère et raffinée du monde imaginaire et érotique. Et c’est bel et bien d’érotisme dont il s’agit, c’est-à-dire d’amour et de sexualité dans toute leur complexité ironique et savante. Avec une légèreté, une finesse très maîtrisées dans la forme et l’écriture, Jean Pierre Lefebvre nous propose une petite incursion fragile et sobre dans les pensées et désirs de cette femme, Lise, incarnée avec un naturel rigoureux par la comédienne Lyne Riel. Pour son travail remarquable d’artisan du cinéma québécois, ainsi que l’indéniable précision dont il fait preuve avec « Le Manuscrit Érotique », il nous apparaît important de souligner la sortie de ce film, tout comme le travail de son auteur qui a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions.

Femme assise, Renoir {JPEG}

D’où vient Le Manuscrit Érotique, de quelle envie ?

Je peux habituellement retracer l’origine des idées qui donnent naissance à mes films. Dans ce cas-ci, néant. Sauf qu’il faisait partie d’un groupe de fables à petit budget dont j’avais esquissé les synopsis il y a au moins quinze ans. En plus du Manuscrit, deux autres scénarios ont vu le jour, Le Conservateur et Toujours l’amour, tous deux refusés par la Sodec et Téléfilm. (Le Manuscrit a également été refusé par la Sodec à l’étape de la production ; nous sommes revenus à la charge en post production.)

Pourquoi pensez-vous avoir eu autant de difficultés dans le financement ? Il s’agit pourtant de sujets « légers ».

Dans l’esprit des gens, il semble que les petits budgets soient pour la relève. Et puisque la relève, règle générale, trouve qu’elle ne peut rien faire à moins d’un ou deux millions, à peu près tout le monde en vient à considérer les films à petit budget comme des sous-produits ou des films d’essai. Par ailleurs, les films à petit budget sont jugés par mes pairs (?), non par des décideurs institutionnels. Morale...

Quelle définition donnez-vous de l’érotisme ?

Je n’en ai pas. Au temps de mon éducation, l’érotisme était un péché de l’esprit et la sexualité un péché de la chair. Nous pensions, donc nous étions. Rien de plus. Rejet du corps, du plaisir, de la sensualité. Entre Dieu propre et Cul sale, un on man’s land total. Ce n’est vraiment qu’à Paris, en 1962, que j’ai commencé à acheter pour quelques sous et à lire des livres érotiques... qui m’ont toujours passablement ennuyé. Il a fallu Bunuel pour me rendre conscient de la force libératrice de l’érotisme. Puis Kenji Mizoguchi. Puis Miklos Jancso.

Qu’est-ce que leurs œuvres vous ont fait ressentir ? Pourquoi est-ce le cinéma qui a développé en vous une certaine sensibilité à la notion d’érotisme, apparemment plus que la littérature ?

Grosse question. Faudrait que j’écrive ma biographie pour y répondre. La littérature faisait partie intégrante de la partie endoctrinante ou carrément répressive de mon éducation. Le cinéma, lui, ne m’a pas imposé de cathéchisme absolu. J’ai d’abord voulu devenir écrivain, mais je me suis vite rendu compte que je m’enfargeais dans les mots, que je n’arrivais pas à vider ceux-ci de leur moralisme, de leur rationalisme. Il fallait que je recommence à neuf...

Bunuel, Mizoguchi et Jancso ne sont pas nécessairement ceux qui m’ont le plus influencé ; contrairement à Ford et Renoir, toutefois, ils se servent de l’image à un deuxième degré, celui du symbole. Et l’érotisme passe par ce deuxième degré.

Quelle dimension avez-vous voulu lui donner dans votre film ?

Celle de la joie et du jeu. Les mêmes dimensions, en sorte, que celles de la création.

Pour vous la création relève donc d’une forme d’hédonisme ? Beaucoup d’artistes aujourd’hui préfèrent pourtant donner de la création une définition austère et introspective.

Voilà un mot, hédonisme, péché. Mot inconciliable avec le cathéchisme dont je parlais plus haut. Je ne sais donc pas si je peux l’utiliser, le plaisir n’étant pas un but en soit même s’il est indissociable du struggle for life, donc de l’instinct.

La création prend souvent des chemins extrêmement tortueux et obscurs, ceux de l’inconscient, ceux de l’angoisse, mais paradoxalement ces chemins mènent presque toujours à une échappée vers une verte clairière, un ruisseau cristallin, un lac enchanté, ou même, dans le cas des grands explorateurs tels Beethoven, Da Vinci, Van Gogh, vers la mer, vers l’océan tout puissant.

La création ne m’a jamais été pénible, non, parce qu’elle tend vers la recherche des autres. En conséquence, c’est quand on la court-circuite, quand on rend impossible le contact avec les autres,qu’elle devient l’objet de tristesse et de souffrance.

L’érotisme implique-t-il des valeurs, une vision « morale » de la vie ?

C’était la première fois que je plongeais dans cet univers. Probablement pour me poser les mêmes questions que celles que tu me poses. Si j’avais réponse à la moindre chose, je me tournerais les pouces en regardant la télévision.

Comment avez-vous choisi l’actrice qui devait incarner le personnage de Lise et comment devait-elle aborder son rôle ?

Un cadeau du cours des choses. Loulou, mon assistante, et moi avons offert le rôle à Lyne après dix minutes de jasette. Je lui ai dit ce que je dis toujours à mes comédiens : Je crois que vous êtes faite pour le rôle. Si vous acceptez, vous avez la responsabilité de votre personnage.

Qu’avait-elle de spécifique ? Que cherchiez vous au départ ?

Un personnage, à mes yeux, naît du métissage à parts égales d’un comédien et de l’imagination d’un créateur, créateur qui l’a par ailleurs volé à la réalité puis remodelé pour qu’il fasse partie d’un tout, d’une histoire, d’une recherche de sens. Quand vous sentez en rencontrant un comédien qu’il peut voler le personnage comme vous l’avez vous-mêmes fait, c’est le bonheur absolu. C’est comme un accouchement.

À trente cinq ans, Lyne, dont c’est le premier grand rôle, semblait avoir attendu le personnage de Lise toute sa vie, et ils - elles - sont tombé(e)s intantanément amoureux..

Le titre complet du film, Le Manuscrit Érotique ou... Lise, Élise et le désir, vient suggérer qu’Élise est finalement un double de Lise dans son imaginaire. On pourrait lire « Lise et Lise... »... Le désir est-il donc affaire de double, comme une projection obligée de soi dans un univers idéalisé ?

Notre imaginaire, dirais-je, est toujours le double de nous-mêmes, la face cachée de la réalité.

Cela peut-il donc avoir quelque chose à faire avec le cinéma ? Après tout la mécanique de la projection sur un écran relève du même principe, non ?

Si tu veux dire que l’obturateur nous cache les transitions entre les images, oui...

La télévision et la consommation médiatique en général nous permettent-elles encore de goûter aux subtilités de l’érotisme ?

Non. C’est la mort du désir. La mort du plaisir. Et la mort du Temps. Principalement dans le cas de la reality tv qui est précisément l’affirmation de la face non cachée (mais illusion) de la réalité. À ce sujet j’ai écrit Les Machines à effacer le Temps (1976) et réalisé un vidéo de 52 minutes, Le Pornolithique (1991-93). Les titres disent tout.

Pourquoi la mort du temps et du plaisir ? Je me fais l’avocat du diable... Après tout c’est ce que la télévision prétend vendre : du plaisir pour passer le temps.

Il ne peut y avoir de plaisir sans durée, sans prendre le temps de... Le plaisir ne peut donc naître dans un temps programmé à la seconde, à l’émotion ou à l’horreur près.

Comment appréhendez-vous l’écriture d’un film, et de celui-ci en particulier ? De quelle façon alliez-vous l’écriture scénaristique et l’écriture filmique ?

J’écris d’adord en discontinuité les scènes qui me passent par l’esprit, les scènes pour lesquelles je veux vraiment faire le film. S’il semble y avoir de la viande sur les os, je m’attaque en second lieu à la structure, après quoi je commence à remplir les trous : comment et pourquoi mes personnages en sont arrivés là, comment vont-ils continuer leur chemin ? C’est comme un jeu de blocs. Cependant, ce qui donne vraiment vie au film, c’est le 40% d’imprévus dont on tire profit au tournage. Exemple, le chat du film. On ne peut écrire de rôle semblable que dans les romans. Mais je suis persuadé qu’il n’aurait pas agit ainsi dans un gros tournage, s’il y avait eu beaucoup d’éclairage et d’attente...

Dans la plupart de vos longs métrages, vous semblez prendre une certaine distance avec la fiction tradionnelle du cinéma, sans pour autant la rejeter complètement. Pourquoi ce recul ?

Le cinéma est toujours une représentation dans une représentation, ai-je répété mille fois. Et j’aime le rappeler. J’aime suggérer qu’un film est un tout petit fil de la toile de la vie et non pas la vie elle-même, donc que c’est un élément aussi magique qu’éphémère. C’est là la signification des petits anges à la fin des Dernières Fiançailles, des hippies qui fument de la mari à la fin des Maudits Sauvages... Il faut aider le specateur à prendre ses distances... Tout ça, c’est du cinéma.

La légèreté des moyens de tournage est-elle absolument garante de l’authencité du film ? Vous avez tourné beaucoup d’autres films plus « lourds », tournés en pellicule, et on y retrouvait une égale justesse.

Non. Une « éventuelle » authenticité... Aux autres de juger... Je n’aurais toutefois jamais tourné de la même très innocente manière avec un budget de deux millions. Cohérence et authenticité vont de pair, quels que soient les moyens.

Autre question : Le Manuscrit, votre premier long métrage tourné en numérique, a une écriture assez serrée dans l’action, rythmée. Mais cela est assez atypique dans vos films de fiction. Vous faites partie des rares cinéastes qui assument une lenteur dans vos scènes, et ce depuis longtemps. Quelle importance la lenteur a-t-elle pour vous ?

La lenteur, la durée, prendre le temps de… J’en ai parlé plus haut... Le Temps est la chose la plus précieuse que nous possédions. Pourquoi le tuer ?

Je ne crois pas que le numérique ait vraiment à voir avec l’écriture plus rapide que dans mes autres films. J’ai tourné La Passion de l’innocence en Hi 8, ce qui revient à peu près au numérique, et j’y ai fait de très longs plans. C’est plutôt une question d’attitude. Je voulais faire un film presque conventionnel au niveau du sujet. J’ai donc utilisé une forme légère, éclatée et prompte pour ne pas m’enfoncer dans les sables mouvants de la complaisance esthétique ; à la française, comme il est facile de l’imaginer avec un tel sujet : belles gueules des plus beaux acteurs de l’heure, images envoutantes masquant et démasquant des corps et des caresses à la limite de l’irréel, dialogues raffinés comme des diamants, musique mielleuse et le reste...

Quel accueil est réservé à votre film par la distribution et comment pensez-vous que le film sera appréhendé ?

C’est un film trop simple, et je dirais presque trop joyeux, pour susciter les génuflexions. Mais c’est un film trop vulnérable et ouvert pour ne pas rejoindre son public. Le distributeur a été tout à fait indolent, les diffuseurs sont déçus, le Festival du Nouveau cinéma et des Nouveaux médias l’a refusé l’an dernier. Selon ma feuille de route depuis 1965, tout ça est de bon augure.

Femme, Renoir {JPEG}

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